‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 108 sur 276 · LE VIEILLARD MENDIANT · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD MENDIANT

oMMENï ne faisiez-vous pas entrer ce bon vieillard? f\ disait M. d'Arcy à un domestique.

LE VIEILLARD. xAIousieur, on me l'a proposé, c'est moi qui ne Fai pas voulu.

M. d'arcy. Et pourquoi donc?

LE VIEILLARD. Je rougis de le dire. Je fais une chose à laquelle je ne suis pas accoutumé; je viens... pour demander l'aumône.

M. d'arcy. Vous nie paraissez honnête : pourquoi rougiriez-vous d'être pauvre? J'ai des amis qui le sont, soyez de ce nombre.

LE VIEILLARD. Pardoimez-moi, monsieur, je n'ai pas le temps. M. d'arcy. Qu'avez-vous donc à faire?

LE VIEILLARD. Ce qu'il y a de plus important ici-bas ; à mourir. Je peux vous le dire puisque nous voilà seuls. Je n'ai plus que huit jours à vivre. M. d'arcy. Comment savez-vous cela?

LE VIEILLARD. Comment je le sais? Je ne peux guère vous l'expliquer. Mais je le sais, parce que je le sens ; et cela est sur. Heureusement personne ne perd à ma mort : ma fille et mon gendre me nourrissent depuis deux ans.

M. d'arcy. Ils n'ont fait que leur devoir.

LE VIEILLARD. J'étais asscz riche pour n'avoir pas à craindre d'être à charge à personne. Je prêtai mon argent à un gentilhomme (jui se disait mon ami. Il mena joyeuse vie, jusqu'à ce qu'il m'eut réduit au besoin. Pardonnez-moi, monsieur : vous êtes aussi gentilhomme; mais je dis la vérité.

M. d'arcy. J'ai autant de plaisir à l'entendre que vous en avez à la dire, même quand elle parlerait contre moi.

LE VIEILLARD. J'aurais été plus sage de travailler jusqu'à la mort. Mais j'étais devenu pâle et blême ; et je regardai ce changement comme un signe que me faisait Dieu de me reposer. Monsieur, je n'ai jamais fui le travail. Quand j'étais jeune, c'est lui qui soutenait ma santé : je n'ai pas eu d'autre médecin. Mais ce (jui fortifie dans la jeunesse, épuise dans les vieux ans. Je ne pouvais plus travailler. Lorsque j'eus perdu ma fortune,

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je voulus reprciulie mon truvjiil; je le voulais de tout luou (;œur. Je cherchai mes bras, je ne les trouvai plus. Pardonnez-moi ces larmes de souvenir. Je n'ai jamais eu de moment plus triste que celui où je me sentis si feible.

M. d'aiîcv. Vous eûtes alors recours à vos enfants?

LF, viF.u>L.\Hn. Non, monsieur, ils vinrent au-devant de moi. Je n'avais plus qu'une fille; mais je trouvai un fils dans son maii. Tout ce qu'ils avaient semblait m'appartenir. Ils eurent soin de moi, (luoitiue je n'eusse pas un écu à leur laisser. Que Dieu les fasse asseoir à sa table céleste, comme ils m'ont fait asseoir à leur table en ce monde.

:m. it'Aïu.v. Est-ce qu'ils sont devenus aujourd'hui plus froids envers vous?

LR vU'Uj.Aiu). Non, monsieur ; mais ils sont devenus pauvres eux-mêmes. Le torrent de la montagne a noyé leurs récoltes et renversé leur maison. Ils ont emprunté pour me faire vivre avec aisance jusqu'à la mort; c'est la seule chose en laquelle ils m'aient désobéi. Je veux qu'ils trouvent au moins l'argent de mes funérailles tout prêt, pour ne pas leur être à charge au-delà de ma vie. C'est pour cela que je viens demander l'aumône. Je suis un vieux homme, mais un jeune mendiant.

M. d'arcy. Et où demeurez-vous?

LE vn<:iLLAiîn. Pardonnez, monsieur, mais je ne le dis pas, soit pour moi, soit pour mes enfants.

M. d'arcv. Excusez mon indiscrète curiosité. Que Dieu me punisse, si je cherche à la satisfaire !

LK vn:iLLARD. J'y compte, monsieur. Dans huit jours, regardez le ciel, vous y verrez, je l'espère, ma demeure, qui ne sera plus secrète.

M. d'ahcy, lui yrksientant une poignée d'énLs. Prenez ceci, bon vieillard, et que Dieu soit avec vous,

LE viEiLLAiu). Tout ccUi , mousicur? non, ce n'était pas ma pensée. Il ne me faut qu'un écu. Le reste m'est inutile; on n'a besoin de rien dans le ciel.

M. it'AucY. Vous donnerez le surplus à vos enfants.

LE viEiLLAiu). Quc Dicu m'cu préserve ! Mes enfants peuvent travailler; ils n'ont besoin de rien.

M. d'arcy. Adieu, bon vieillard ; allez vous reposer.

LE VIEILLARD, hii rendant tout son air/rn/ . excepte un écu. Reprenez ceci, monsieur.

M. d'arcv. Mon ami, vous me faites rougir.

LE VIEILLARD. Jc rougis bicu aussi , moi ! (l'est déjà trop de prendr»^ un écu. Gardez le reste poui' ceux (|ui ont à nientii(M' ]ilus longtemps que moi.

y\. d"mu:v. Votre situation uit> touche.

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