LE VIEILLARD MENDIANT
i.ii vii:ii,i.AiU). J'espère (jifelle aura touché Dieu. Votre yéiiérosilé le touche aussi, monsieur ; et il vous en tiendra compte.
M. i)\\ucY. Voulez-vous prendre quelque nourriture?
LE vnaLLAiu». J'ai déjà pris du pain et du lait.
M. i)'.viu:v. Emportez du moins quelque chose avec vous.
i.K vn:iLLAiu). Non, monsieur, je ne ferai pas cet affront à la Providence. Cependant un verre de vin, un seul.
M. d'akcv. Plus, si vous voulez, mon ami.
i.K vn'.n-LAiu). Non, monsieur, un seul : je n'en emporte pas davantage. Vous méritez que je hoive chez vous la dernière goutte de vin que j'avalerai sur la terre, et je dirai dans le ciel chez qui je l'ai bue. Grand Dieu ! un verre même d'eau ne demeure pas sans récompense auprès de toi. {M. d'Arcy va chercher lui-même une bouteille. Le vieillard, se voyant seul . élève ses niaiîis vers le ciel.) Mon dernier coup de vin ! Dieu de justice, je le prie de le rendre un jour toi-même à celui qui me le donne.
M. V).w\c\, portant une bouteille et deux verres. Prenez ce verre, bon vieillard. J'en ai apporté aussi un pour moi. Nous boirons ensemble.
Li:: viKiLi.AiU) , regardant Je ciel. Je te remercie, mon Dieu, pour tout le bien que tu me fais dans ce monde. [Il boit -un peu, et s'arrête. A M. d'Arcy, en trinquant avec lui.) Que Dieu vous donne une fin aussi heureuse qu'à moi !
M. d'aucy. Bon vieillard, passez ici cette nuit. Personne ne vous verra, si vous le désirez.
LE viKiLLARD. Nou, monsicur, je ne le peux pas. Mon temps est pi'écieux.
M. n'ARcv. Pourrais-je vous être l)on encore à quelque chose?
i.K viEn,LAiii). Je le voudrais, monsieur, par rapporta vous; mais je n'ai |)lus besoin de rien dans ce monde (Il regarde sur lui), rien que d'un gant, toutefois : j'ai perdu le mien.
M. I) \\\c\, Jhu /liant dans sa pochf^ ff lui m présentant une paire. 'l'iMiiv. nmn ami.
202 LES CAQl'ETS.
LE viEiLLAUi». Ganlez celui-là. Je n'en ai demandé qn'iin.
M. u'akcy. Et pourquoi ne prenez-vous pas l'autre?
LE VIEILLARD. Cette main sait résister à l'air. II n'y a que la gauche qui ne peut le supporter. Elle est refroidie depuis deux ans. (Il f/ante sa main (juuche, et présente la droite 7ive à M. d'Arctj). Je peuserai à vous, monsieur.
M. d'.vucy. Et moi aussi à vous. 0 mon ami ! laissez-moi vous suivre. II m'en coûte de garder la parole que je vous ai donnée.
LE VIEILLARD. Aussi, tant mieux pour vous, monsieur, si vous la gardez. ([I dégage sa main, et veut s'en aller.)
M. d'arcy. Donnez-moi encore votre main, bon vieillard; elle est i)leine des bénédictions de Dieu.
LE viEiLLAuu. Je lui présenterai la vôtre dans le paradis. (Il s'en va.)
^, -'. LUELiE, quoique d'un naturel assez doux, avait r ^u'"^^'' contracté un défaut bien cruel . c'était de rai)j-T^, porter publiquement tout ce qu'elle croyait ^r- remarquer de mauvais dans les autres. L'in- "^X^"* expérience de son âge lui fciisait souvent in- ^ < terpréter d'une manière fâcheuse les actions les plus innocentes. Un seul mot , une appa- 1^ lence légère lui suflisaient pour former d'injustes soupçons; et à peine venaient -ils de s établir dans son esprit, qu'elle courait les répandre comme des fait^ avérés. Elle y ajoutait même quelquefois les circonstances que lui avait prêtées son imagination , pour se rendre la chose vraisemblable à elle-même. Vous devez penser aisément combien de maux furent produits par ses récits indiscrets. D'abord toutes les familles de son quartier furent brouillées ensemble. La division se répandit ensuite dans chacune d'elles en particulier. Les maris et les femmes, les frères et les sœurs, les maîtres et les doinesti(iues étaient dans un état de guerre continuel. La confiance était soudain bannie des sociétés où la petite fille entrait avec sa mère. On n'osait plus se permettre devant elle le moindre épanchement. Les personnes d'un caractère fail)le tremblaient en sa présence , et n'en étaient pas plus disposées à l'aimer. Celles qui avaient plus de fermeté dans l'esprit lui adressaient des reproches terribles. On en vint bientôt à lui fermer toutes les maisons de la ville, comme à une malheureuse ciéature alleiiite de la peste. Mais ni la haine, ni les humiliations ne pou-
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vaieiil la currii^er d'un défaut dont l'habitude s'était déjà [)iul'oudéuient enracinée dans son esprit.
Cette gloire était réservée à Dorothée, sa cousine, la seule qui voulût encore recevoir ses visites, ou répondre à ses invitations, dans l'espérance de la ramener d'un penchant qui l'entraînait au malheur de sa vie entière.
Aurélie était allée un jour la voir, et avait passé une heure ou deux à lui raconter des histoires malignes de toutes les jeunes demoiselles de sa connaissance , malgré le dégoût (jue Dorothée témoignait à l'écouter. Maintenant, ma petite cousine, lui dit-elle, lorsqu'elle eut Uni faute de respiration, fais-moi aussi des histoires à ton tour. Tu vois une compagnie assez ridicule pour être en fonds d'anecdotes plaisantes.
Ma chère Aurélie, lui répondit Dorothée, lorsque je vois mes amies, je me livre tout entière au plaisir de leur société, sans perdre ma joie à remarquer leurs défauts. J'en reconnais d'ailleurs un si grand nombre en moi-même, que je n'ai guère le temps de m'embarrasser de ceux des étrangers. Comme j'ai besoin de leur indulgence, je leur accorde toute la mienne. J'aime mieux fixer mon attention sur leurs bonnes qualités, afin de tâcher de les acquérir. Il me semble qu'il faut n'avoir rien à éclairer dans son propre cœur, pour porter le flambeau dans celui des autres. Je te félicite de cet état de perfection dont je suis malheureusement bien éloignée. Continue, ma chère cousine, ces nobles fonctions d'un censeur charitable, qui veut rappeler le genre humain à la vertu, en lui montrant la laideur du vice. Tu ne peux manquer de recueillir une bienveillance universelle pour des travaux si généreux.
Aurélie, qui se voyait devenue l'objet de la haine publique, sentit aisément les railleries pi([uantes de sa cousine. Elle commença, dès ce moment, à faire des réflexions sérieuses sur le danger de ses indiscrétions. Elle frémit d'horreur sur elle-même, en retraçant devant ses yeux tous les maux qu'elle avait causés, et résolut d'en arrêter le cours. Elle eut bien de la peine à se défaire de la coutume qu'elle avait prise, d'envisager les choses du côté seul qui pouvait fournir matière à des interprétations défavorables. Mais quelles difiicultés peuvent résister à une ferme et courageuse résolution? Elle parvint enfin à ne tourner la pénétration de son esprit observateur, que vers les objets dignes de ses éloges; et les jouissances odieuses de la malignité furent l'emplacées par une satisfaction bien plus pure et bien plus flatteuse. Elle était la première à présenter toutes les actions équivoques sous un point de vue qui les fît excuser. Lorsqu'elle ne pouvait se les offrir à elle-même avec des couleurs favorables, peut-être, se disaitelle, nesais-je pas toutes les circonstances de cette aventure. On a eu sans doute des motifs bmablcs que j'ignore. Eidin, si le cas n'était susceptible d'aucune indidgencc , elle plaignail le ciuipable, rejetait sa laulc sur une
201 U:< DorriilK^ 1)K LA SOCIAI'.ILITE.
trop grande précipitatiuii , on sur l'i<Tnoraiice du mal (iifil pouvait couimettre.
Cependant elle fut bien lonp,temps encore à rei^agner les cœurs (ju'elle avait aliénés. Elle était déjà pai'venue à Fàge de s'établir, et personne ne se présentait pour réixtuser. On l'avait évitée avec tant de soin pendant des années entières, ([u'on avait insensiblement perdu son souvenir, comme si sa carrière eût été Unie pour le monde.
Elle se croyait déjà abandonnée, et réduite à passer sa vie dans une triste solitude, privée des plaisirs d'un heureux mariage, et d'une société choisie d'amis; lorsqu'un étranger fort riche, adressé à son père, l'ayant un jour entendue prendre le parti d'un absent qu'on accusait, fut si touché de la bonté d'un caractère qui sympathisait avec le sien, qu'il crut avoir trouvé la femme la plus propre à faire son bonheur. 11 demanda sa main à ses parents, et mit à ses pieds la disposition de son cœur et de sa fortune.
Aurélie de plus en plus convaincue , par une double expérience , des désagréments attachés au penchant cruel de dévoiler les fautes de ses semblables, et de la joie délicieuse qu'on trouve dans sa propre estime et dans celle des gens de bien , en excusant , par une tendre indulgence , les faiblesses de l'humanité, propose tous les jours son exemple à ses enfants, pour les garantir du malheur dont elle était prête à devenir la victime.
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