L'EMPLOI DU TEMPS
-#< :^^-mjmx:mx r M'TiN, quoique simple compagnon, excellait dans ÀMmÊFi wÊ^^''^' '^^^ métier. Il aspirait de tous ses désirs à devenir maître , mais il lui manquait une certaine sonuiie pour se faire recevoir. Un marchand qui connaissait son industrie voulut bien lui prêter cent écus pour trois ans, afin qu'il payât sa maîtrise, et qu'il achetât ce qui lui était nécessaire pour se mettre en état de travailler.
On se figurera sans peine la joie de Martin. Il voyait déjà dans son imagination sa boutique richement étoffée. Il avait peine à compter le nombre de pratiques nouvelles qui s'empresseraient de l'employer, et tout l'argent que son travail allait lui rapporter au bout de l'année.
Dans les transports extravagants de joie où le jetaient ses pensées, il aperçoit un cabaret. Allons, dit-il, en y entrant, il faut commencer à tirer de cet argent quelque plaisir. Il hésita quelques moments à demander du vin. Sa conscience lui criait à haute voix que le moment de jouir n'était pas encore arrivé; qu'il fallait d'abord songer aux moyens de rembourser au temps prescrit les avances qu'on lui avait faites; que jusqu'alors il n'était pas honnête d'en dépenser un sou sans la plus grande nécessité. Il s'avançait vers le seuil de la porte , prêt à céder à ces premiers mouve nients de droiture. Cependant, dit-il, en retournant sur ses talons, quand je dépenserais aujourd'hui trente sous pour me réjouir du bonheur (]ui m'attend, il me resterait encore ([uatre-vingt-dix-neuf écus et demi. C'est plus qu'il n'en faut pour payer ma maîtrise et me mettre en fonds; et je puis en un jour réparer cette petite brèche par mon travail.
C'est ainsi que déjà, le verre à la main, il cherchait à étouffer ses reproches intérieurs. Mais, hélas ! le pauvre homme ! c'était le premier pas qui devait l'entraîner à sa ruine.
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Le lendemain une d(juce image du plaisir (lu'il avait goûté la \eille dans le cabaret vint se présenter à son esprit, et il fit beaucoup moins de faron avec sa conscience pour dépenser encore trente sous de la même manière. Il devait lui rester quatre-vingt-dix-neuf écus.
Les jours suivants le goût de f ivrognerie s'était si bien emparé de lui. qu'il prit sans remords trois écus l'un après l'autre, et les dépensa comme il avait fait du premier. Car, se disait-il à chaque séance, ce n'est que trente sous. Oh î il m'en restera encore bien assez.
Telles étaient ses paroles insensées pour répondre à la voix de sa raison qui, de temps en temps, se faisait entendre. 11 ne considérait pas que sa fortune consistait en cent écus pleins, et (lue du sage emploi de la moindre partie dépendait futile destination de la somme entière.
Vous voyez, mes amis, par quels degrés insensibles il se précipita dans une vie de débauche. Il ne trouvait plus aucun plaisir à travailler, uniquement occupé, comme il Tétait, de sa richesse actuelle, qui lui semblait inépuisable. Cependant il ne tarda guère rà s'apercevoir qu'elle diminuait de jour en jour. Il sentit avec effroi qu'il ne pouvait plus atteindre son but, parce qu'il n'y avait pas d'apparence que son bienfaiteur lui prêtât cent nouveaux écus, après l'avoir vu dissiper les premiers dans le désordre.
Bourrelé de honte et de remords, plus il cherchait aies étouffer dans le vin, plus il avançait l'heure de sa ruine. Enfin, il arriva ce funeste moment, où, dégoûté du travail, en horreur à lui-même, la vie lui devint insupportable dans la perspective de l'avenir effrayant (lui s'ouvrait devant lui.
Il s'éloigna de sa patrie, poursuivi par les furies du désespoir, et il alla se jeter dans une bande de voleurs, avec lesquels il commit toute sorte de scélératesses. Mais le ciel vengeur ne les laissa pas longtemps impunies, et une mort violente fut le dernier terme de ses jours criminels.
Oh 1 si le malheureux avait écouté la première fois les avis de sa raison et les reproches de sa conscience! tranquille aujourd'hui dans son état, il attendrait au sein de l'aisance et de l'honneur le repos d'une vieillesse fortunée.
Enfants, vous frémissez de sa folie déplorable. Telle est cependant celle de la plupart des hommes dans l'emploi qu'ils font de la vie. Elle leur a été donnée pour la couler heureusement dans les jouissances de la vertu, et ils la prodiguent à toutes les dissipations honteuses du vice. Ils pensent qu'il leur en restera toujours assez pour faire l'usage glorieux assigné par le Créateur. Cependant les jours, les mois, les années s'écoulent, et ils se trouvent emportés par leurs passions au bout de leur carrière sans l'avoir remplie. Troj» heureux encore si leur égarement ne les pousse pas à se plonger dans l'abîme du désespoir.