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LES DOUCEURS DU TRAVAIL

nanti ne la regardait jamais sans émotion, môme dans nn âge plus avancé. Toutes les fois qu'il rencontrait Marcelin, il le baisait sur cette cicatrice, qui devint le sceau de la tendre intimité dont ils furent unis l'un à l'autre dans tout le cours de leur vie.

r„ LES DOUCEURS DU TRAVAIL

irAS-Tu donc, Victoire? tu parais bien triste, disait madame de Sauseiiil à sa ; fille.

\^ vunouïE. Je le suis aussi, maman.

m'"" de SAUSEL'IL. Et pourquoi donc, ma fille? J'espérais te voir revenir tonte ^^ joyeuse de ta promenade.

vicToniE. Elle m'a d'abord réjouie , mais en passant, cà mon retour, devant la maison du menuisier, j'ai vu ses trois enfants assis sur la porte qui pleuraient à faire compassion. Ils mouraient de faim.

^\""' DE SAUSEUIL. Commcut cela est-il possible? Leur père a un bon métier; et il n'y a pas encore huit jours que je lui payai vingt écus pour des armoires qu'il a faites dans mon appartement.

vicToniE. C'est ce que ma bonne a dit à une voisine qui était accourue aux cris des enfants, et qui leur donnait un morceau de pain. m'"" DE SAUSEUIL. Et qu'a-t-ellc répondu?

vicToniE. Ce pauvre homme est bien à plaindre, a-t-elle dit. 11 travaille nuit et jour, et n'en est pas plus riche. Sa femme est une si mauvaise ménagère ! Elle n'entend rien de tout ce qu'une femme doit faire. Elle ne sait ni coudre, ni tricoter, ni filer; elle ne sait pas même tenir le linge en bon état. Si son mari veut mettre une chemise, il faut qu'il la fasse blanchir et raccommoder hors de la maison.

M'"'' DE SAUSEUIL. Voilà qui est fort triste; et tu as raison d'être affligée de trouver une femme qui ne remplit aucun de ses devoirs. Dieu veuille <iue ce soit la seule qui se présente jamais à toi.

YicroniE. Ah! ce n'est pas encore là tout. Écoutez, ma chère maman. Comme elle ne sait s'occuper de rien, absolument de rien, l'oisiveté l'a conduite à s'adonner au vin. Lorsque le mari, après un rude travail, croit trouver une bonne soupe en rentrant chez lui, il trouve sa femme étendue ivre-morte dans son lit; et ses enfants n'ont pas (>u , souvent, de toute

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la jminiée, un iiKU'ccau de pain à manger. Me troiivez-vrtiis pas oes petit ^ niallieiireux liien à plaindre?

m"'* de sAisEiiL. Je les plains comme toi, ma chère fille. Mais dans cette triste occasion, tu as eu Tavantage de faire une remarque dont Tutilité peut s'étendre sur toute ta vie.

vicToip.E. Et laquelle, maman?

m""" de sauselil. C'est (|n'une fennne ([ni néglige les occupations de son sexe et de son état est la plus méprisable et la plus malheureuse créature qui soit au monde. Tu peux maintenant comprendre mieux que jamaipourquoi ton père et moi ne cessons de t'exhorter au travail.

victoire. Oh! oui, maman, je sens aujourd'hui combien vous m'airnez, en m'apprenant à travailler. Mais, dites-moi, je vous prie, les demoiselles riches et de condition ont-elles besoin d'apprendre tant de choses? Lorsqu'elles sont mariées, n'ont-elles pas des femmes de chambre pouileur faire tout ce qu'elles désirent?

m'"'' de sAi'SECiL. Non, ma chère Victoire, le travail est d'une nécessité aussi indispensable pour elles que pour les enfants des pauvres. Je ne te parlerai pas des revers de fortune qui peuvent un jour ne laisser de moyens de subsistance à une femme "(lue dans le travail de ses mains; ces révolutions sont cependant assez communes. Mais, dans l'état le plus brillant, au milieu d'une foule de domestiques empressés à s'occuper pour elle, ne doit-elle pas connaître par elle-même le travail, pour savoir les employer chacun selon son talent, n'exiger d'eux que ce qu'ils peuvent faire, pouvoir récompenser leur diligence en facilitant leur service, et se concilier de cette manière leur attachement et leur respect? Obligée, par son rang et sa richesse, d'occuper un grand nombre d'ouvriers, sans connaître le travail par elle-même, comment saura-t-elle apprécier celui des autres; ne pas retrancher du juste salaire de l'artisan utile, et se défendre des tromperies de rartis&n de luxe et de frivolités ; satisfaire, d'un côté, la noble générosité do son cœur, et prévenir de l'autre la ruine de sa maison? Quel plaisir d'ailleurs pour une femme sensible de se voir, elle et ses enfants, pçirés de l'ouvrage de ses mains, d'employer le produit de cette économie A soulager les malades, cà nourrir les indigents, et à donner de l'éducation à ieurs enfants, pour qu'ils puissent soutenir leur famille 1

VICTOIRE. Alil ne perdons pas un moment, je vous prie. Instruisez-moi de tout cela, ma chère maman.

m""" DE SAUSELIL. Jc le ferai pour ni"ac(iuitter de mon devoir, et pour t'aider à remplir le vœu de la nature et de la religion, pour te sauver suitout des dissipations dangereuses, dont l'oisiveté pourrait ftiire naître en toi le goi'it et le besoin. Je le ferai pour te faire aimer le séjour de ta maison, pour te rendre un jour agréable aux yeux de ton mari et respectable ;ui\ yt't'x lie tes enfants; pour te ménager une distraction des cha-

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<;riiis (jui pourraient t'accahler si tu ne savais leur opposer cette diversion puissante; enfin, pourt'assurer le calme d'une bonne conscience, et te rendi-e heureuse dans tous les moments de ta vie. Tu as vu, par l'exemple de la femme du menuisier, dans quel vice détestable peut conduire le désœuvrement. Que te dirai-je du dégoût et de l'ennui, les deux plus insupportables tourments d'une femme? Je ne peux t'en donner qu'une idée légère et proportionnée à ton intelligence , dans l'histoire d'une petite lille de ton âge.

VICTOIRE. 0 ma chère maman! voyons vite l'histoire de cette petite fille. m""" de SAUSEiiL. La voici.

« iMadame de Payeuse aimait à s'occuper, et ne passait jamais un quart d'heure de la journée dans l'inaction.

Angélique, sa tille, avait bien de la peine à l'en croire, lorsqu'elle lui parlait des plaisirs du travail, et des désagréments attachés à l'oisiveté. Il est vrai qu'elle travaillait toutes les fois que sa mère le lui prescrivait, car elle était accoutumée à robéissance ; mais on imagine aisément combien peu elle était heureuse , ne s'y portant jamais qu'avec dégoût.

« Ma chère fille , lui disait souvent madame de Payeuse, en la voyant travailler la tète pendante et les mains distraites, puisses-tu bientôt éprouver toi-même l'ennui où jette le désœuvrement, et le bonheur qu'on se procure par une douce occupation! » Ce vœu, inspiré par sa tendresse, ne tarda pas à s'accomplir.

Angélique, alors âgée de onze ans, devait un jour se rendre avec sa mère dans une maison de campagne éloignée de quelques lieues. Madame de Payeuse, à son départ, prit à son bras un sac à ouvrage, et recommanda bien à Angélique de ne pas oublier le sien. Angélique voulait obéir à sa mère ; mais avec quelle facilité on perd la mémoire d'un devoir qu'on ne remplit qu'avec répugnance! Le sac à ouvrage fut oubhé.

Le voyage s'annonça d'abord très heureusement. Le ciel était serein , toute la nature semblait leur sourire. Mais, vers l'heure de midi, les nuages s'amoncelèrent sur l'horizon, le tonnerre traversait tout l'espace des cieux, en roulant avec un horrible fracas. La frayeur les obligea de descendre dans un village, et rinstaut d'après, une pluie bruyante se précipita par torrents sur la terre.

Comme les approches de l'orage avaient forcé beaucoup de voyageu^iH de chercher un asile dans l'hôtellerie , madame de Payeuse et sa fille ne purent y trouver une chambre pour se reposer. Elles firent remiser leuivoiture, et se rendirent à pied chez une bonne vieille du voisinage, cpii leur céda honnêtement sa chambre à coucher et son lit : c'était le seul qu'elle avait.

Combien madame de Payeuse s'applaudit d'avoir porté son ouvrage! La bouue vieille s'assit à son ('('ité en lilanl sa (picnduillc; et la huiguc soii'éc

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d'automne s'écoula sans ennui pour elles, entre la eonversation et le travail.

La pauvre Auijft'lique eut jjien à souffrir dans tout cet intervalle. La chaumière était petite, et lorsqu'elle en eut visité tous les recoins, il ne lui restait plus rien absolument à faire. La pluie, qui tombait toujours avec grande abondance, ne lui permettait pas de mettre le pied dans le jardin ; le bruit effrayant du tonnerre lui ôtait l'envie de dormir, et les discours de la vieille, qui ne savait parler que de son travail, n'étaient guère propres à l'amuser.

Elle voulut prier sa mère de lui céder un moment son ouvrage; mais madame de Payeuse lui répondit, avec justice, qu'elle ne voulait pas s'ennuyer pour elle; qu'ayant eu l'attention de porter de quoi s'occuper, il était naturel qu'elle goûtât le fruit de sa prévoyance, et qu'elle, au contraire, portât la peine de sa négligence et de son oubli. Angélique n'eut rien à répondre à des raisons si fortes.

Après bien des bâillements d'ennui, des soupirs d'impatience, et des murmures très inutiles contre le temps, Angélique enfin attrapa le bout de la soirée. Elle fit sans appétit un léger repas, et se mit au lit, bien mécontente de ses plaisirs.

Avec quelle joie elle se réveilla le lendemain aux premiers rayons d'un soleil sans nuage ! Avec quelle ardeur elle pressa le moment du départ 1

Enfin la voiture se trouva prête , et madame de Payeuse , ayant généreusement récompensé la bonne vieille de ses secours, se remit en route, aussi satisfaite de la journée de la veille, qu'elle avait causé à Angélique d'humeur et de dépit.

La pluie avait rompu tous les chemins; l'eau qui les couvrait encore empêchait d'apercevoir les ornières; la voiture tombait d'un trou dans un autre; on entendait crier Fessieu et craquer les soupentes, enfin une roue se brisa, et la voiture fut renversée. Heureusement, ni madame de Payeuse ni sa fille ne furent blessées dans la chute. Elles se remirent peu à peu de leur frayeur. On découvrait à quelque distance un joli hameau bâti sur le penchant d'une colline. Madame de Payeuse prit d'une main celle de sa fille , passa l'autre sous le bras de son domestique, et s'achemina vers ce hameau pour envoyer du secours à son cocher.

Il n'y avait dans cet endroit ni serrurier ni charron. Il fallut attendre près de deux jtnirs pour faire venir des roues de la ville.

La pauvre Angéli([ueî comme elle pleurait! comme elle se plaignait de la longueur du temps! L'inq)ression de IVayeur qu'elle avait gardée île sa chute lui dérobait l'usage de ses jambes. Elle n'était pas en état de marcher. Que pouvait madame de Payeuse pour la distraire de son emnii? La justice exacte qu'elle s'était imposée avec sa fille remiu-'eliait de lui céder son ouvrage; et d'ailleurs Angélique avait si loit négligé de cultiver sou talent pour la broderie, qu'elle aurait tout gâté.

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