‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 176 sur 276 · SCÈNE XVII. — LEOXOR · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII. — LEOXOR

LEONOR, sei//(?. Oh! quelle joie! héritière de tous les biens de M. Verteuil ! Voilà ce que ma tante désirait avec tant d'ardeur. Je voudrais bien savoir ce que va dire mon frère. Il sera jaloux. Mais je ne l'oublierai pas certainement, pourvu qu'il me reste encore quelque chose après tdus mes besoins. J'entends M. Verteuil qui revient avec lui. Je vais me tacher dans ce cabinet pour les écouter. {El/r^ sort sans èfrc apcrcvc de M. Vprtpxiil ni de son frère.)

SCEWE XVIII. — M. A^ERTEl'IL, DIDIER.

M vEiiTEiii.. Ton maître est donc bien aise que je t'aie fait ce cadeau? iiUMKU. Oui, mon cher tuteur, il en est enchanté; mais pour nu>i , cela me fait de la peine à présent.

•JOS L'ÉDUC.MIUX A LA MuDK.

M. VEKTEUIL. Eii quoi donc, mon ami?

niDiER. La pauvre Léonor ! Elle est peut-être fî\cht''e de »■»' que j'ai une montre, et de ce qu'elle n'en a point. 4e ne voudrais pas vous paraître indifférent pour vos bienfaits, mais si j'osais vous prier....

M. vEUïEriL. Généreux enfant! va, sois tranquille. Elle a reçu des boucles d'oreilles qui valent deux fois ta montre.

niDiEK. 0 mon cher monsieur Yerteuil! combien je vous remercie!

M. VERTEUiL. Et je nc bornerai pas à ces bagatelles les témoignages de mon amitié.

Dn)iER. Ah! tant mieux ! tant mieux !

M. VERTEUIL. Je vois avec regret que son éducation n'est propre qu'à lui préparer des chagrins.

DHiiEu. Oui, ma chère tante imagine qu'un peu de dessin , de danse et de musique est tout ce qu'il y a de nécessaire dans le monde pour étro heureux.

M. VERTEUIL. C'cst à CCS frivolcs agréments qu'elle sacrilie le soin de cultiver son esprit, et d'inspirer à son cœur les vertus qui peuvent seules lui attirer une véritable considération. Comme la raison de Léonor a été négligée, elle se contente aujourd'hui de quelques malins applaudissements par lesquels on se joue de sa vanité. Mais lorsque, dans le progrès des années, elle verra combien d'instructions utiles, et quel temps précieux elle a perdus, c'est alors qu'elle rougira d'elle-même, et qu'elle maudira ses lâches flatteurs, qui payeront sa haine par leurs railleries et leurs mépris.

DIDIER. 0 mon Dieu ! vous me ftiites frémir pour elle.

M. VERTEUIL. Et puis, qui voudra se charger d'une femme remplie d'iugueil et dépourvue de connaissances; qui, loin de pouvoir établir Tordiv et l'économie dans une maison, renverserait la fortune la mieux assurée, par le goût du luxe et une profonde incapacité, également indigne de l'estime de son époux, de l'attachement de ses amis et du respect de ses enfants? Il faudra donc qu'elle demeure sur la terre, étrangère ;1 tout ce qui l'entoure. Que deviendra-t-elle alors sans mes secours?

DIDIER. Oh ! je vous en conjure, ne lui retirez pas vos bontés !

M. VERTEUIL. Non, jcvcux au contraire assurer dès aujourd'bui son destin.

DIDIER. Oui, mon cher monsieur Yerteuil, procurez-lui une éducatitm plus soignée. Elle ne manque point d'intelligence, et j'ose vous répondre de la bonté de son cœur.

M. VERTEUIL. Je le voudrais; mais dans son amollissement pourra-t-elle adopter des principes plus sévères ? Non, je vois tpi'd vaut nueux m'oi-cnper d'elle jxmr le temps où je ne serai [dus.

iin)n:iî. Ne me iiarlez ixiint de ce niailienr, je \niis prie; les larmes me

viennent aux yeux d'y penser. Non ; vous vivrez encore longtemps pour notre avantage. Le Ciel ne voudra pas nous ravir si t(^)t un second père.

y\. VERTEUiL. Je suis sensible à ta tendresse; mais la prévoyance de la mort n'en avance point le moment fiital. Le sort de ta sœur me cause de plus vives inquiétudes. Enfin, j'ai résolu de lui laisser tout ce que je possède, pour qu'elle ait au moins de quoi se préserver de l'indigence.

DIDIER, lui prenant la main. Oh ! je vous remercie mille et mille fois. Combien je me réjouis! Irai-je lui annoncer cette heureuse nouvelle? Mais non, il vaut mieux qu'elle l'ignore. Qu'elle apprenne d'abord des choses utiles, comme si elle devait vivre de son travail. Elle en saura gouverner plus sagement sa fortune. 0 ma chère sœur ! je puis donc espérer de te voir heureuse !

M. vERTEiiL. Tu cs un bicu digne enfant! Ta raison ne me charme pas moins que ta générosité. Viens, mon cher Didier, ciue je t'embrasse. Moi, ne te rien laisser, et donner tout à ta sœur! Comment pourrais-je commettre une telle injustice? Cette pensée était bien loin de mon esprit. Je voulais seulement te mettre à l'épreuve. C'est toi qui seras mon iiéritier universel ; et je cours faire mon testament à ton avantage.

DIDIER. Non, non, monsieur Verteuil, gardez vos premières intentions. Laissez tout à ma sœur. J'en deviendrai plus studieux et plus appliqué. J'acquerrai des talents utiles ; je serai un honnête homme. Avec cela, je ne suis pas inquiet de mon avancement.

M. VERTEUIL. Rassurc-toi sur le compte de Léonor : je lui laisserai un petit legs, pour qu'elle ne manque jamais du nécessaire.

DIDIER. Eh bien, faisons un échange. Le petit legs à moi, comme un souvenir de votre amitié, et le reste pour ma sœur.

SCÈNE XIX. — M. VERTEUIL , DIDIER, LÉONOR, qui s'éLince liors du cabinet, çt court

.rejeter au cou de son frère.

LEONOR. 0 mon frère ! mon cher Didier ! ai-je mérité de ta part?....

DIDIER. Tout, ma chère Léonor, si tu veux répondre à mes souhaits et à ceux de notre digne bienfaiteur.

LÉONOR. Oui, je le ferai, je le ferai. Je vois combien la différence de notre éducation a élevé ton àme au-dessus de la mienne, quoique je sois l'aînée. Disposez de moi, monsieur Verteuil, selon votre amitié. Je veux aussi m'instruire, et prendre mon frère pour modèle.

M. VERTEUIL. Tu fcras ton bonheur si tu persistes dans cette sage résolution. Mais d'où naît ce changement dans tes idées?

LÉONOR. Ah 1 je viens d'entendre les vœux de Didier. Son noble désintéressement, son sacrifice généreux; j'ai tout entendu. Je n'ai plus contre lui aucun sentiment de jalousie. Il sera toujours mon guide et mon meilleur ami.

L'EDUCATION' A LA .MoDL.

DiuiEH. Oui, ma sœur, je veux rètre : j'en ferai toute ma gloire, tout mon plaisir.

M. VEUTELiL. De quels doux sentiments vous me pénétrez l'un et l'autre! 0 chers enfants ! je ne sens plus de regret de n'en avoir pas eu moimême. Vous êtes dans mon cœur comme si je vous avais donné le jour. Je crois voir votre père qui, du haut du Ciel, tressaille de joie de m'avoir laissé ces gages de sa tendresse. {Léonor et Didier serrent les mains de 31. Verteuil et les arrosent de larmes.)

LÉONOK. Ne perdons pas un moment, mon cher bienfaiteur. Où est la personne dont vous m'avez parlé pour une meilleure éducation?

M. VERTEUIL. Je te la ferai bientôt connaître. Je me propose de passer encore quelques jours auprès de vous, pour préparer de loin l'esprit de votre tante à seconder mes desseins. Il faut être bien attentifs à ne pas l'offenser : elle mérite toujours vos respects et votre reconnaissance. Elle s'est méprise, Léonor, sur le véritable oiijet de ton bonheur; mais ses plus vifs désirs n'en étaient pas moins de te rendre heureuse.

LEONOK. Oui, je le sens; mais je renonce dés aujourd'hui à toutes les futilités dont elle m'avait occupée. Plus de musique, de danse, ni de dessin.

M. VERTEUIL. Nou, ma chère amie ; cultive toujours ces talents aimables. Songe seulement qu'ils ne forment pas tout le mérite d'une femme. Ils peuvent la faire recevoir avec agrément dans la société, la délasser des travaux de sa maison, et lui en faire aimer le séjour, ajouter un lien de plus à l'attachement de son mari, la guider dans le choix des maîtres qu'elle donne à ses enfants, et accélérer leurs progrés. Ils ne sont dangereux pour elle que lorsqu'ils lui inspirent une vanité ridicule, qu'ils lui donnent le goût de la dissipation et du mépris pour les fonctions essentielles de son état. Ce sont des fleurs dont il ne faut pas ensemencer tout| son domaine, mais qu'on peut élever, pour ses plaisirs, à côté du champ qui produit d'utiles moissons.

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