LES PETITES COUTURIÈRES
LOUISE et LÉONOR travaillent dans leur diambre, assises auprès d'une table couverte d'étoffes taillées pour des habits d'enfants. SOPHIE est debout :uiprès de Louise, et lui présente une aii^uillée de fil. I^a ohambre est éeliauffée par un bon feu.
/l '"""" ,. '!> ' iiAULOTTE, e7i entrant. Eh bien ! vous voilà triste-
--^ y^ inent assises , et occupées à coudre î moi , qui r^ croyais vous trouver jouant sur la neige dans le jardin! Venez, venez voir. Tous les arbres ont l'air de ^^ ' \^ petits-maîtres à tète bien poudrée. Il n'y a rien de si joli. LOUISE. Nous ne quitterions pas notre ouvrage pour tous les plaisirs du monde.
CHARLOTTE. Moi, jc le quittc souvent à propos de rien. Et en avezvous encore pour longtemps?
LEONon. Nous y avons travaillé tout hier, et nous y sommes aujourd'hui depuis sept heures. Le voilà bientôt achevé.
CHARLOTTE. Dcpuis scpt hcures ! j'étais encore à neuf heures et demie au lit. D'où vous vient donc cette fureur de besogne?
Loi'isE. Si tu savais pour qui nous travaillons, je suis sûre que lu voudrais être de la partie.
CHARLOTTE. Nou. ccrtcs, quaud ce serait pour moi. LOUISE. Oh! nous n'irions pas de si bon cœur pour nous-mêmes. SOPHIE. Devine pour qui c'est.
CHARLOTTE. Quaud 06 ii'cst pas pour soi, c'est pour sa poupée. C'est tout naturel. N'ai-je pas deviné?
LÉONOR. Oui, regarde si ce sont là des ajustements de poupée. (EUr sniitere sur la table des Jaquettes, des camisoles et des tabliers.)
CHARLOTTE. Commcut donc? voilà un ti'ousscau complet. Laquelle de vous est-ce qu'on marie?
LÉONOR, d'un air jvqvè. Une jaquette i»ouv habit de noces? Il n'y a que des folies dans sa lête. Je vois (pfcllc ne devinerait jamais.
soruiE. Eh bien! je vais lui dire, moi, ce que c'est. Tu connais ces petites niles cjui n'ont que des habits tout percés, et qui meurent de froid? CHARLOTTE. Quoi ! Ics cufauts dc ccttc puuvrc fenune, dont le mari vient de mourir, et qui ne sait comment gagnei- sa vie? LOUISE. C'est pour cette miséi'able fainille. CHARLOTTE. Mais ta maman et la niieiine ini ont iMivové de l'argent.
LKS PKTirKS ('OUXrRIEr.KS. 3!»
LorisE. 11 est vrai; mais il y avait des dettes à payer, et des provisions à faire. Quant aux habits...
LÉONou. Oui, c'est nous qui nous en sommes chargées.
CHARLOTTE. Pourquoi ne pas leur envoyer des vôtres? vous vous seriez épargné la façon.
LOUISE. Nos habits pourraient-ils aller bi.en juste à ces petits enfants?
CHARLOTTE. J'cii convieus. Ils auraient traîné d'un quart d'aune devant et derrière eux; mais leur mère aurait pu les mettre à leur taille.
LOUISE. Elle n'est pas en état de le faire.
CHARLOTTE. Pourquoi donc?
LEONOR, regardant Jixe)iient Charlotte. C'est que, dans son enfance, elle n'a pas été accoutumée à travailler.
LOUISE. Comme nous sommes un peu exercées à la couture, nous avons prié maman de nous faire donner du coutil et de la futaine, et de nous tailler, à vue d'œil, des patrons. C'est nous qui avons entrepris le reste.
LÉONOR. Et quand tout cela sera achevé, nous irons le porter nousmêmes à la pauvre femme, pour que ses enfants soient un peu chaudement vêtus cet hiver.
SOPHIE. Tu vois à présent pourquoi nous n'allons pas jouer sur la neige.
CHARLOTTE, avec v?i sovpir ptniifp . Ah! je veux travailler aussi avec vous.
LOUISE. Je te le disais bien.
LÉONOR. Non, non, cela n'est pas nécessaire; nous allons achever.
LOUISE. Pourquoi veux-tu la priver de ce plaisir? Tiens, ma bonne amie, voici un reste d'ourlet à faire ; mais il faut que cela soit cousu proprement.
SOPHIE. Si cela n'est pas propre, on ne s'en servira pas, d'abord.
CHARLOTTE. Tu parlcs aussi, toi, petite morveuse, comme si tu y étais pour quelque chose?
LOUISE. Comment donc! Sophie nous a merveilleusement secondées. C'est elle qui tenait l'étolTe, (juand il y avait quelque bout à rogner; c'est elle qui nous présentait le peloton; c'est elle qui ramassait nos dés. Tiens, mon cœur, porte les grands ciseaux à Léonor.
CHARLOTTE. Regarde un peu, ma chère amie, si c'est bien comme cela.
LÉoxoR, saisiasant l'ouvrage. Fi donc! ces points sont trop allongés; et puis c'est tout de travers.
LOUISE. Il est vrai que cela ne tiendrait guère. Attends, je vais te donner quelque autre chose. Attache les cordons an collet de la ja(iuette.
CHARLOTTE. Bou, jc m'en tirerai un peu mieux.
\.\'.yWO\\, jetant un coup d'œil en dessous sur l'ouvrage de Charlotte . Kli bien! ne voilà-t-il pas (|u'elle ajuste le bout en dehors, au lieu de le mettre à l'envers? L'ouvi'age nous ferait honneui- assurément.
LOUISE. C'est ma faute de ne l'eu avoir pas avertie. Bien comme cela, Cbaiiotte.
il) LES PE'IITKS CÛUTL'IÎIKRES.
CHAULOTTE. C'est (jue Ton ne m'a pas appris comme à vdus.
LÉONon. Tant pis pour toi, je te plains.
LOUISE. Ne va pas la fâcher, ma sœur; elle fait de son mieux. Donne un peu, mon enfant. Comment donc ! voilà un cordon de cousu. Vois-tu, Léonor?
LÉONOR, tirant d'une main la jaquette, de l'autre le cordon. C'est dommage qu'il ne tienne pas. {Le cordon et la jaquette se séparent, et l'on voit le fil qui va en zig-zag de l'un à l'autre, comme le lacet d'un corset qu'on délace.) Une bonne ouvrière que nous avons là! Elle ne fait rien, et nous détourne.
CHAULOTTE, tristement. Hélas! c'est que je n'en sais pas davantage.
LorisE. Ne te chagrine pas, ma bonne amie, tu y as mis de la bonne
volonté, c'est autant que nous. Je me charge de ta besogne Allons,
voilà qui est fait. As-tu fmi, Léonor?
LÉoNOR. J'en suis à mon dernier point. Il n'y a plus que le fila couper. Bon; je vais maintenant faire un paquet de tout cela. {Elle arrange les habits, les met l'un sur l'autre, et se dispose à nouer les bouts de la serviette qui les enveloppe. 3fadame de Valcourt entre.)
SOPHIE. Ah! voici maman.
M""' HE vALCoiuT. Eh bien! mes enfants, où en sommes-nous? Avez-vous besoin d'un peu de secours?
LoiisE. Non, maman; Dieu merci, nous venons d'achever.
m""' de valcourt. Dgà? Voyons un peu. Mais c'est Tort propre. Pour toi, ma chère Sophie, le temps a dû te paraître bien long.
SOPHIE. Non, maman; j'ai toujours eu quelque chose à faire. Demandez à mes sœurs.
LOUISE. Nouï5 ne serions pas sitôt venues à bout de notre entreprise, sans ses petits secours. Elle ne nous a pas quittées d'un instant.
m"'^ de valcourt. Je suis ravie de ce que tu me dis : Ah! voilà ;uissi notre voisine Charlotte. Elle vous a aidées, sans doute?
LES PETITES COUTURIERES. H
Ltoson, d't/n ion ironique. Elle a voulu essayer ; mais....
Loi'isE. Nous allions Unir, lorsqu'elle est arrivée.
soiMJiE. Elle a fait deux ou trois points. Ah! elle n'en saitguère plus que moi. Si vous aviez vu, maman, comme c'était cousu!
LOUISE. Paix donc, Sophie.
M"** DE vALcouRT. Allons, puisquc vous avez été si diligentes, j'ai un grand plaisir à vous annoncer pour récompense de votre zèle...
SOPHIE. Et quoi donc, maman?
m"" de valcolrt. La pauvre fenmie et ses filles sont en bas dans le salon. Je vais vous envoyer les enfants; vous les habillerez vous-mêmes, pour jouir de la surprise de leur mère.
LOUISE. Ah! maman, comme vous savez assaisonner nos plaisirs!
SOPHIE. Voulez-vous que je les aille chercher.
m"" DE VALCOURT. Oui, suis-moi, tu remonteras avec elles. Dans cet intervalle, je vais avoir un moment d'entretien avec la mère, et je saurai à ([uoi on peut l'employer pour lui faire gagner sa vie. {Elle sort, tenant Sophie par la main.)
LOUISE. Reste avec nous, Charlotte; nous aurons besoin de toi. Il faut que tu donnes un coup de main à la toilette.
CHARLOTTE. Machèreamic, queje sens tout ton ])on cœur! {Elle F embrasse).
LÉONOR. J'ai eu un petit brin de malice, ma sœur m'en fait rougir. Veux-tu bien me pardonner?
CHARLOTTE , V embrassant aussi. Ah ! de toute mon àme !
LOUISE. J'entends les petites filles qui montent. Les voici. {Sophie entre, précédant, d'un air de triomphe, les deux j^etites paysannes.)
SOPHIE, bas à Louise. Elles vont être bien surprises. Je ne leur ai pas dit ce qui les attend.
LOUISE. Tu as bien fait. Elles n'en seront que plus aises, et nous aussi.
LÉoxoR. Moi, je m'empare de Jacqueline.
LOUISE. Moi, je me charge de Margotton.
CHARLOTTE. Sophic ct moi, nous vous présenterons les épingles. {Elles se mettent en devoir de déshabiller les enfants.)
j.\CQUELiXE, d'un ton pleureur. Nous avons bien déjà assez de froid. Estce que vous voulez encore nous ôter nos pauvres habits?
LOUISE. Ne crains rien, ma petite. Tu vas voir. Viens; approchons-nous un peu plus du feu. Tu es toute transie.
M.\RGOTTON. Nous uc uous sommes pas chauffées d'aujourd'hui.
JACQUELINE. Quoi ! c'est pour nous ces beaux habits neufs?
MARfioTTox. Ah! mon Dieu, que va dire ma mère ? Elle nous prendra i)uiir vos sœurs, de nous voir si braves.
LOUISE. Et vous le serez aussi. Vous ne nous donnerez plus que ce nom.
lACQUELiNE. 0 uui belle demoiselle, nous ne sommes que vf»s servantes.
il LES PETITES njrTrrJElJK:^.
LOLiSË. Tais-toi, tais-tui. Passe ton bras seulement. L'autre Mais
comme c'est court! il ne lui va qu'aux genoux. {A Léonor.) Eh bien! étourdie, voilà de tes œuvres! Tu m'as donné l'habit de la plus petite pour la plus grande.
LEUNou. Mon Dieu! je ne savais aussi ce que c'était. Jacqueline en avait sous les pieds, et pourtant je ne lui voyais pas encore la tète. Il n'y a qu'à changer. Voilà le tien.
LOUISE. Dépèchons-nous. Toi, vSophie, cours iaire signe à maman de venir,
soi'HiE. J'y vole. [Ellesort.)
LOUISE. Ah! je m'y reconnais à présent. Tourne un peu. Encore. Fort bien. Prenez-vous par la main, et marchez devant nous. (Les deux petites JiHea cont côte-à-côte, et se regardant Ivne l'autre tout ébahies.)
CHARLOTTE. Gommc elles sont bien ajustées! Les voilà jolies à croquer! Il ne faut plus qu'une chose. (A Jacqueline.) Tiens, voici un mouchoir blanc; crache, que je te débarbouille. {A Maryotton.) A toi. Qu'est-ce qui leur manque? là, voyons. Si on bichonnait pourtant leurs cheveux?
LOUISE. Va, Charlotte, ils leur vont mieux tout pendants. N'est-ce pas, Léonor ?
LÉoNOii. Un petit coup de peigne pour les démêler. Laissez, laissez, je nfen charge.
SOPHIE entre en sautant de joie. Voici maman! voici maman! {31adaine de Valcourt la suit de près, tenant la piavvre femme par la main. Toutes les petites filles courent au-devant d'elle. )
L.v PAUVRE FEMME. 0 Dicu ! quc vois-jc? sont-ce là mes enfants? Ma noble et généreuse dame! {Elle veut se Jeter à ses genou x.)
m"" de VALCOURT, la relevant. Non, ma bonne amie, vous ne me devez aucune reconnaissance. Mes enfants ont voulu essayer leur adresse à la couture, et je leur en ai laissé le plaisir. {Elle examine l Itahillement des petites paysannes.) Mais cela n'est point si mal pour un premier ouvrage! Louise, tu aurais là un bon , métier.
LA pauvre femme, courant vers Louise, Uonor et Sophie. k\\\ mes bonnes demoiselles, que je vous remercie! Je prie Dieu de vous en récompenser. {Elle leur baise la main, malgrèleur résistance. Elle aperçoit Charlotte, qui s'est retirée seule dans un coi7i.) Ah! pardon, ma petite demoiselle, je ne vous avais pas vue, que je vous fasse aussi mes remerciments. {Elle veut lui baiser la main.)
CHARLOTTE, kl retirant avec un grand soupir. \ moi? à moi? Non, non, je n'ai rien fait à l'ouvrage.
m""^ de VALCOURT. Ne t'afflige pus, mon enfant. On ne fait rien avec des soupirs, mais avec une ferme résolution. Dis-moi, crois-tu qu'il soit utile et agréable à une jeune demoiselle de s'accoutumer de bonne heure au travail?
CHARLOTTE. Oh! si je le crois!
CAKOLIXI-:.
m'"' i»k v.\i,couut. De quel plaisir toucluuit tu te vois aujounriuii |)iivée, pour avoir négligé de te former aux occupations de ton âge!
i.A l'.u'viiE KK.MMK. Ail! ma elière petite demoiselle, apprenez, apprenez à travailler, tandis qu'il en est temps. Plût à Dieu que j'eusse reçu, ilans mon enfance, la même leron. Je pourrais aujourd'hui m'étre utile à moi-même, au lieu de me voir à la charge des honnêtes gens.
m'"' de valcourt. Franchement, ma bonne amie, cela aurait été beaucoup plus heureux pour vous, ([uoique j'eusse perdu le plaisir de vous obliger. iMais vous êtes encore assez jeune pour réparer le temps que vous avez perdu. Vous saurez, mes enfants, que je lui ai trouvé de l'emploi chez le tisserand du voisinage; et, lorsqu'elle n'aura rien à faire chez lui, elle viendi'a travailler ici au jardin.
.soPHiK. Ah! bon! bon! j'irai lu; aider tant que je pourrai.
»""' i»K VALCOURT. A l'égard de ses tilles, je veux que ma maison soit leur école. Louise, et toi, Léonor, vous avez mérité que je vous conhe leur instruction. J'en fais vos élèves pour la lecture et pour le travail.
CHARLOTTE. Mc permcttez-vous aussi d'être de l'apprentissage?
M"^ UE VALCOURT, Très volontiers, Charlotte, si ta mère le trouve bon. ïu seras l'émule de Sophie. {A la pauvre femme.) Ma bonne amie, étesvous contente de cet arrangement?
LA PAUVRE FEjniE. Dicu ! si je le suis! Ah! ma noble et généreuse dame, je vous devrai tout mon Itonheur, et celui de ma pauvre petite famille. Mes chères et jolies demoiselles, rendez grâces à Dieu, tous les jours de votre vie, de vous avoir donné une si bonne maman, qui vous accoutume de bonne heure à la diligence et au travail. Vous le voyez, c'est la source lie toutes les joies pour nous et pour nos semblables.
CAROLINE
li ADAME i'..., jeune femme aussi distinguée par les If grâces et la tournure piquante de son esprit, que par la délicatesse de ses sentiments et la force de caractère, reprenait un jour Pauline, sa hlle ainée , légèreté bien pardonnable à son âge. Pauline, toude la douceur ([ue sa mère mettait dans ses reproches, versait des larmes (h; repentir et d'attendrissement. Caroline, âgée alors de trois ans, voyant pleurer sa sœur, grimpe sur les Liarreaux d'une chaise pour atteindre jusqu'à elle; d'une main prend son mouchoir dont elle lui essuie les yeux, et de l'aulrr lui glisse dans la bouche un boubtui <|u'elle roulait dans la siciiiic 11 me semble (jue M. (ireuze pourrait l'anf un tableau charmant de ci' sujci.