‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 190 sur 276 · LA POULE · texte numérisé non relu

LA POULE

trherbages; le tout bien étiqueté d'une belle écriture, avec une carte pendante qui marquait le temps des semences et des récoltes.

Il faudrait être encore à Tâge heureux de Cyprien, pour se représenter l'excès de sa joie. Son petit coin de terre était pour lui un grand royaume; et toutes les heures de relâche qu'il perdait auparavant A polissonner, il les employait utilement à cultiver son jardin.

Un jour qu'il en sortait, il oublia imprudemment de tirer la porte après lui. Une poule s'aperçut de son étourderie, et eut la fantaisie d'aller à la chasse sur ses terres. Les planches de (leurs étaient couvertes d'un terreau bien gras, et par conséquent abondant en vermisseaux. La poule, friande de cette nourriture, se mit à gratter de ses pieds et à creuser de son bec, pour en déterrer. Elle établit de préférence ses fouilles dans un endroit où Cyprien venait de transplanter des œillets.

Quelle fut la colère du petit garçon, lorsqu'à son tour il vit cette jardinière nouvelle labourer de la sorte ses plates-bandes! Ah! maudite bète, lui cria-t-il, tu vas me le payer! Il courut aussitôt fermer la porte, de peur que la victime n'échappât à sa vengeance; et ramassant du sable , des cailloux, des mottes de terre, tout ce qu'il pouvait saisir, il les lui jetait, en la poursuivant.

La pauvre poule, tantôt courait de toute sa vitesse, tantôt, prenant l'essor, cherchait à s'élever au-dessus des murs : son vol n'allait pas à cette hauteur. Elle retomba malheureusement une fois sur les planches de fleurs de Cyprien, et s'embarrassa des pieds et des ailes dans les touffes de ses plus belles jacinthes.

Cyprien, qui la vit ainsi enchevêtrée, crut tenir sa proie. Deux planches de tulipes et de giroflées le séparaient encore d'elle : emporté par sa rage, il les foule lui-même impitoyablement sous ses pieds pour franchir plus tôt l'intervalle. Mais la poule, redoublant d'efforts à l'approche de son ennemi, vient à bout de se dégager, et s'élève de plus belle, emportant à sa patte une jacinthe rose-tendre à dix cloches. Cyprien avait saisi son râteau; il le lance de toute la roideur de son bras. Le râteau tournoyant, au lieu d'atteindre son but fugitif, n'atteignit qu'une glace du pavillon du jardin, qu'il mit en pièces, et se fracassa lui-même deux dents, en retombant sur le pavé.

Le petit furibond, plus acharné par tous ces malheurs, avait couru prendre sa bêche ; et le nouveau combat aurait eu des suites funestes pour son adversaire, ([ui, de fatigue et d'étourdissement, s'était allé rencogner contre une tonnelle, si M. deTourville, que le bruit avait dès le commencement attiré à sa fenêtre, ne fût venu â son secours.

A peine Cyprien l'eut-il aperçu, qu'il s'arrêta tout confus, et lui dit : Voyez, voyez, mon papa, le ravage que cette maudite poule a fait dans mon iardin !

LA POULE. 32;i

— Si tu en avais fermé la porte, lui dit froidement sou père, ce dommage ne serait pas arrivé. J'ai vu ta conduite. JN'as-tu pas eu de honte de rassembler toutes tes forces contre une poule ? Elle est privée des lumières de la raison ; et si elle a fourragé tes œillets, ce n'était pas pour te nuire, mais pour chercher sa pâture. Te serais-tu mis en fureur contre elle, si elle n'avait gratté que dans les orties ? Et d'où peut-elle avoir appris à faire une différence entre les orties et les œillets? C'est à toi seul qu'il faut t'en prendre des trois quarts du dégât. Il fallait lu chasser avec précaution, pour ne rien endommager de plus. Ma glace et mon râteau ne seraient pas en pièces, toute la perte se serait bornée à quelques tleurs. 11 n'y a donc que toi de punissable. Si je coupais une branche de ce noisetier, et que je te fisse éprouver le môme traitement que tu voulais faire subir à la poule, ne serais-je pas plus juste que toi? Je n'en ferai rien, pour te convaincre qu'il ne dépend que de nous de retenir notre colère. Mais pour la glace que tu m'as cassée, tu voudras bien me la payer de l'argent de tes semaines. Je ne dois pas souffrir de la folie de tes emportements.

Cyprien se retira confondu, et de toute la journée il n'osa lever les yeux sur son père.

Le lendemain, M. de Tourville lui demanda s'il ne serait pas bien aise de l'accompagner à la promenade. Cyprien le suivit, mais d'un air de tristesse qu'il s'efforçait vainement de cacher. Son père s'en aperçut, et lui dit : Qu'as-tu donc, mon fils? tu me parais affligé.

CYPRIEN. Eh! mon papa, n ai-je pas sujet de l'être? Il y a un mois que j'économise sur mes plaisirs, pour faire un petit présent à ma sœur. J'ai ramassé douze francs que je destinais à lui acheter un joli chapeau, et il faut que je vous en donne peut-être la moitié pour la glace que j'ai cassée.

M. DE TouuviLLE. Je crôis que tu aurais eu bien du plaisir à donnei* à ta sœur cette marque d'amitié ; mais il faut que ma glace soit payée la première. Cette leçon t'apprendra, pour toute ta vie, à ne pas f abandonner à tes fureurs, de crainte d'empirer le premier mal.

CYPRIEN. Ah! je ne laisserai jamais la porte du jardin ouverte, et je ne m'en prendrai plus aux poules de mes étourderies.

M. DE TOURVILLE. Mais crois-tu que dans ce vaste univers il n'y ait que les poules qui puissent te fâcher?

CYPRIEN. Eh ! mon Dieu, non. Tenez, la semaine dernière, j'avais laissé ma mappemonde sur la table. Ma petite sœur vint dans mon cabinet, prit une plume et de l'encre, et barbouilla si bien toute la face du globe, qu'il n'est plus possible de distinguer l'Europe de l'Amérique.

M. DE ToiiRviLLE. Tu as douc â te préserver du tort que peuvent te faire aussi tes semblables?

CYPRIEN. Hélas! oui, mon papa.

.{24 LA l'OrLE.

M. DE Toi'RviLLE. Sans vouloii" te dégoûter de la vie, je t'annonce que tu auras à y supporter bien d'autres dommages que ceux qu'une poule et ta petite sœur ont pu te causer. Les hommes cherchent leurs plaisirs et leurs intérêts, comme les poules cherchent les vermisseaux ; et ils les chercheront aux dépens de tes biens, comme les poules aux dépens de tes fleurs.

CYPRiF.N. Je le vois bien par l'exemple de Juliette, puisque le petit plaisir qu'elle a pris à faire ses griffonnages m'a coûté ma plus belle carte de géographie.

M. rtE ToiRviLLE. Ne pouvais-tu pas prévenir cette perte, en serrant la mappemonde dans ton portefeuille ?

CYPRIEN. Vraiment, oui.

M. DE TouRviLLE. Songc douc à te comporter toujours si prudemment ([ue personne ne puisse te faire de tort réel; mais si, malgré tes précautions, tu as le malheur d'en éprouver, sache le supporter de manière à ne pas te le rendre encore plus préjudiciable. CYPRiEN. Et par quel moyen, mon papa?

M. DE TOIRVILLE. Par de l'indifférence, s'il est léger; par du courage, s'il est grave. J'ose te proposer pour exemple ma conduite envers M. Duclion.

CYPRIEX. Ahl ne me parlez pas de cet homme! Depuis deux ans, il ne vous regarde plus; et il n'y a sorte d'horreurs qu'il ne dise de vous dans le monde.

M. DE TOLRviLLE. Sais-tu cc qui le porte à ces indignités? CYPRIEN. Je n'ai jamais osé vous interroger là-dessus. M. DE TOURVILLE. C'cst la préférence que j'ai obtenue pour un emploi que mon père avait exercé pendant trente-cinq ans avec honneur, et dans lequel j'avais été formé de bonne heure par ses instructions. 11 n'avait d'autres titres, pour me le disputer, que son ignorance et son effronterie. Mes droits l'ont emporté sur toute sa faveur. Voilà ce qui m'a valu sa haine et ses calomnies.

CYPRIEN. Ah! mon papa, si j'étais aussi grand que lui, je lui ferais bien rengainer ses propos.

M. DE TOI KviLLE. Jc suis de sa taille, et je le laisse dire. La conduite que tu aurais dû tenir avec la poule, je la garde précisément envers lui. Les œillets dont elle a dépouillé la racine en cherchant de quoi se nourrir, c'est l'estime publique dont je jouis qu'il travaille à déraciner, pour tnuiver à assouvir le ver qui le ronge. Kn cherchant à le punir, je foulerais sous mes pieds le respect et la considération que je me dois à moi-même, comme tu as foulé sous les tiens tes giroflées et tes tulipes. La glace que tu m'as cassée, ton râteau que tu as édenté, ce sont mes biens, mon repos et ma santé (|ue je perdrais dans une vaine et mahtdnùte vengeance, lustruit

LK DÉSORDRF, KT LA .MAI.l'Ki )P];i:TK. :j2o

par l'accident que tu as souffert, tu fermeras désormais ton jardin à la poule; instruit par la méchanceté de mon ennemi, je mets, par ma himne conduite, une barrière insurmontable entre nous deux. Inaccessible à ses atteintes, je goûte les fruits de ma modération, tandis qu'il se consume dans les efforts de sa malice, jusqu'à ce que les remords viennent le déchirer. En m'affectant de ses outrages, je me serais fait la victime qu'il n'aspirait qu'à immoler, et mes dignes amis m'auraient reproché ma faiblesse ; mon indifférence pour ses injures le livre à ses propres mépris, et soutient la haute opinion de mon caractère dans l'esprit de tous les gens de bien.

cvpRiEN. Ah ! mon papa ! que de chagrin dans la vie je puis m'épargner, en me souvenant de ce que vous venez de m'apprendre !

Comme ils disaient ces mots, ils arrivèrent, sans y songer, à la porte de leur maison. Leur entretien roula sur le même sujet toute la soirée. Ils se séparèrent fort contents l'un de l'autre. Cyprien s'endormit le cœur plein d'une tendre reconnaissance pour les sages instructions qu'il avait reçues, et M. de Tourville avec la satisfaction la plus sensible à un bon père, celle de n'avoir pas vécu inutilement cette journée pour le bonheur de son fils.

Page 1