LE CEP DE VIGNE
ANS fun des premiers jours du printemps, M. <le Surgy était allé se promener à sa maison de campagne, avec Julien, son fils. Déjà lleurissaient la violette et la primevère ; et plusieurs arbres s'étaient déjà parés d'une vei'dure naissante et de Heurs blanches et incarnates. Ils allèrent par hasard sous une treille, du pied de laquelle s'élevait un cep de vigne rude et tortu , qui étendait tristement et sans ordre ses bras dépouillés. Mon papa ! s'écria Julien , voyez ce vilain arbre qui me tait les cornes! Pourquoi ne pas l'arracher et en chauffer le foui' de Mathurin? Et aussitôt il se mit à le tirailler pour l'enlever de terre, mais ses racines l'y tenaient trop fortement attaché. Ne le tourmente pas, dit à son fils ^\. de Surgy, je veux qu'il reste sui' pied ; (piand il en seia teuqis, je te dirai mes raisons.
JULIE.N. Mais, mon papa, voyez à enté ces Heurs brillantes des^'amaiidifis et des pêchers. Pourquoi ne s'est-il pas aussi bien paré, s'il veut qu'on le garde? 11 gâte et il attriste tout le jardin. Vdulez-vous (juc j'aille dire à Mathurin de veni»' l'arracher?
M. DF. suuGV. i\on , te dis-je, mon fils, je \enx ijuil reste sur pied , an moins quelque temps encore.
Julien persistait à le condamner : son père tâcha de détourner sou attiMitiou sur d'autres objets; et le mallieui'enx cep de vigne fut oublié.
Les alfaires de M. de Sni'gy rap])elaient dans une ville éloignée : il parlit le lendemain, et ne revint qu'au commencement de l'automne. Son pre mier soin fut d'aller visiter sa nuiison de campagne; il y mena encore son lils. Le soleil était fort chaud ; ils allèrent se mettre à l'abri sous la treille. Ah! mon papa, dit Julien , quelle belle verdure ! Je vous remercie d'avoir fait arracher ce vilain bois desséché, qui me faisait tant de peine à voir ce printemps , et d'avoir mis à la place ce charmant arbrisseau , pour nie causer une agréable surprise. Quels fruits ravissants! Voyez ces belles grappes; les unes violettes, les autres toutes noires. Il n'y a pas un seul arbre dans tout le jardin qui fasse une aussi belle figure. Ils ont tons perdu leur fruit : mais lui, voyez comme il en est couvert; voyez ces grandes feuilles vertes sous les(pielles se cache le raisin : je votulrais l)ien savoir s'il est aussi bon ipi'il me parait beau. .M. de Surgy lui en tlonn;i nue grappe
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à goûter; c'était du muscat. Ses transports recommencèrent, et combien ils furent plus vifs, lorsque son père lui apprit que c'était de ces graines qu'on exprimait la liqueur délicieuse dont il goûtait quelquefois au dessert!
Te voilà tout étonné, mon fils, lui dit 31. de Surgy ; je te surprendrais bien davantage si je te disais que c'est là cet arbre rude et tortu qui te faisait les cornes au printemps. Je vais, si tu veux, appeler Mathurin, et lui dire de l'arracher pour en chauffer son four.
JL'LIEN. Oh! gardez-vous-en bien , mon papa ; qu'il prenne tous les autres plutôt que celui-ci : j'aime tant le muscat!
M. DE SLRGY. Tu vois douc, Julicn, que j'ai bien fait de n'avoir pas suivi ton conseil. Ce qui t'est arrivé, arrive souvent dans la vie. On voit un enfant mal vêtu et d'un extérieur peu agréable ; on le méprise, on s'enorgueillit en se comparant à lui, on pousse même la cruauté jusqu'à lui tenir des discours insultants. Garde-toi , mon fils, de ces jugements précipités. Dans ce corps peu favorisé de la nature , réside peut-être une àme élevée qui étonnera un jour le monde par ses grandes vertus, ou qui ['éclairera par ses lumières. C'est une tige grossière, mais qui porte les plus beaux fruits.
CAROLINE
Jaroline, la charmante petite fille dont je vous ai déjà parlé, était allée à la campagne avec sa mère, à deux petites lieues de Paris. Elle y avait apporté quelques paires de souliers neufs; mais à force de courir dans le jardin, ils se trouvaient tous percés à grand ou à petit jour au bout de son pied. On lui en fit acheter pour le moment dans le village. Comme sa mère en avait aussi besoin elle-même, elle envoya dire au cordonnier de la ville de lui en faire de nouveaux, et de les lui apporter. Le cordonnier vint au bout de quelques jours. Lorsque la mère eut essayé les siens, on chercha partout la petite lille pour lui faire prendre mesure. On va l'appeler dans la cour, dans le jardin, dans tous les appartements. I*oint de Caroline. Le cordonnier, après l'avoir longtemps attendue, se retire. Il n'était pas au bout de l'allée, que Caroline reparait tout à coup. — Où étiez-vous donc, ma fille? lui dit sa mère. — Là, maman, répondit-elle en soulevant le rideau de son lit. — Pourquoi donc n'en êtes-vous pas sortie, lorsque le cordonnier était ici? — Maman, c'est qu'il y était. — Kh bien! est-ce que votre cordonnier vous fait peur? — Non , maman ; mais il aurait bien vu à mes souliers que ce n'était pas lui qui les avait faits. J'aurais eu bcjiu dire, il aurait cru que je lui avais (Mé ma prati(pie. Le pauvre M. David! il aurait été tout fâché!