‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 209 sur 276 · LA PERRUQUE, LE GIGOT, ETC · texte numérisé non relu

LA PERRUQUE, LE GIGOT, ETC

uns contre les autres. Quand ils furent près de la porte, Lucien se détacha d'un pas craintif, et la poussa brusquement, en se repliant avec précipitation sur le petit corps d'armée. Mais le petit corps d'armée eut bien une autre peur au tintamarre soudain qui se fit alors entendre, et à l'apparition d'un corps blanchâtre qui rampait à quatre pattes, avec des grogneries étoutîées. Les quatre nouveaux Sosies prirent la fuite, en poussant des hurlements d'effroi. Qui est donc là? s'écria M. de Fréville , d'un ton d'impatience. Moi, monsieur, répondit une voix sourde, qui semblait sortir du plancher. — Et qui êtes -vous? — C'est le garçon perruquier, monsieur, qui cherche votre perruque qu'on vient de faire tomber. Je vous laisse à penser, mes amis, quels éclats de rire succédèrent au morne silence qui venait de régner un moment. On tira la sonnette pour avoir des flambeaux ; et bientôt on aperçut à leur clarté la boîte à perruque tout en pièces, et la malheureuse perruque renversée à terre, qui chaussait, comme une large pantoufle, l'un des pieds du garçon.

Lorsque le premier tumulte de cette scène risible fut apaisé, M. de Fréville plaisanta ses enfants sur leur poltronnerie , et leur demanda de quoi ils avaient eu peur. Ils ne le savaient pas eux-mêmes; car ils étaient accoutumés dés le berceau à ne pas s'eftrayer de l'obscurité , parce qu'on les y avait laissés quelquefois seuls pour les aguerrir, et qu'il avait été expressément défendu à tous les domestiques de leur faire de ridicules histoires de spectres et de revenants.

La conversation générale, détournée de son premier sujet, vint à rouler sur ce point; et l'on examina d'où pouvait provenir la frayeur dont les enfants sont ordinairement saisis dans les ténèbres.

C'est un effet naturel des ténèbres elles-mêmes, dit M. de Vermont. Comme ils ne peuvent distinguer avec justesse les objets qui les environnent, l'imagination, qui ne demande que du merveilleux, les leur présente sous des formes extraordinaires, les grossissant ou les rapetissant à son gré. Alors le sentiment de leur faiblesse leur persuade qu'ils ne peuvent résister à ces monstres chimériques. La terreur s'empare de leurs esprits, et les frappe d'impressions quelquefois mortelles.

Ils seraient bien honteux, dit M. de Fréville, s'ils voyaient au grand jour ce qui leur inspire tant de crainte dans robscurité.

C'est comme si je le voyais, interrompit Lucien, car je n'ai qu'à le toucher, alors je sais bien ce que j'ai devant moi.

Oui, répondit Charlotte, tu viens de nous donner une belle preuve do ton courage ! C'est i)our cela que tu m'aurais laissé toucher la porte, si je ne t'avais poussé.

Il te sied bien de parler de nia peui-, répliqua Lucien , toi qui t'es allée «acher derrière Saint-Félix.

Kt Saiut-Kélix derrière nini, hjuuIu lu nialigiie pelile Denise,

352 LA i'Ki;Hi<,îi:i:, le (iiGor.

Allons, dit, iM. île Fréville, je vois que vous n'avez rien ;'i v(»iis reproclici les uns aux autres. Mais l'expédient de l^ucien n'en est pas moins raisonnable; parce que, dans toutes ces représentations extravai^antes (jue l'on se forme, il n'y a jamais que les accidents naturels à craindre, et qu'on peut s'en préserver en reconnaissant, par le toucher, ce qui nous oflusque. C'est pour avoir négligé cette précaution dans l'eniance qu'on s'accoutume à voir ensuite des fantômes dans tout ce qui nous entoure. Il me revient à ce propos une histoire assez drôle, que je vais raconter.

Les enfants, joyeux, se rangèrent en cercle autour de lui , et M. de Fréville commença en ces mots :

Dans la maison de mon père, il y avait une servante qu'on envoya nu soir à la cave chercher du vin pour le souper. On s'était déjà mis à table, et Ton ne voyait venir le vin ni la servante. Ma mère, d'un caractère très vif, se leva pour l'aller appeler elle-même. La porte de la cave était ouverte et personne ne répondait à ses questions. Elle m'ordonna de prendre un tlambeau, et de descendre avec elle. Je marchais le premier pour l'éclairer. Comme ma vue se portait en avant, je ne regardais point à mes pas. Tout à coup je tombe de ma hauteur sur quelque chose de tlasque , où mes pieds s'étaient embarrassés. 3Ia lumière s'éteint; et cherchant à me relevei", j'appuie sur une main immobile et glacée. Au cri que je pousse, la cuisinière descend avec une chandelle. On approche, et nous trouvons notre pauvre servante, étendue le visage contre terre, dans un profond évanouissement. On la relève, on lui fait respirer des sels, elle reprend peu à peu ses esprits; mais à peine ses yeux sont-ils rouverts, qu'elle s'écrie d'une voix eflrayée, en se débattant dans nos bras : Ah! la voilà, la voilà encore! — Uui donc? lui demanda ma mère. — Cette grande femme blanche, pendue à la voûte. Voyez, voyez. Nous regardâmes du côté qu'elle nous montrait, et nous vîmes effectivement quelque chose de blanc et de long suspendu dans un coin. N'est-ce que cela? s'écria la cuisinière, en poussant un grand éclat de rire. Eh! c'est le gigot (}ue j'ai acheté aujourd'hui. Je l'ai mis ici au crochet pour le tenir frais; et je l'ai entouré d'un linge pour le garantir des insectes. Elle courut aussitôt détacher f enveloppe, et présenta le gigot à sa camarade , encore toute tremblante de frayeur. Ce ne fut i)as sans peine qu'on réussit à la convaincre de sa ridicule méprise. Elle s'obstinait à .soutenir que le fantôme l'avait renversée d'un coup d'œil effrayant ; qu'elle avait voulu se sauver, qu'il l'avait poursuivie, et accrochée par sa jupe, et qu'il lui avait ensuite arraché avec violence le llambeau de la main. Elle ne savait plus ce qui lui était arrivé depuis ce moment.

Il n'est pas dillicile, ilit M. de Vermont, d'explicjuer ce ipii s'était pasMdans sa tète. L()rs(|u't'lle lut elliayée au point de s'évanouir, son sang s'aiTèlii (oui à coup; el l'ommr rllt- uf pou\ait s"ent'uir, elle s'imagina

LKS LAXTERXKS, ETC. 333

([ifelle était retenue. Sa main , en se roidissant, laissa tomber son tlanihean, et elle crut que le fantôme le Ini avait arraché.

Que nous sommes heureux, ajouta-t-il, de ce que les lumières de notre siècle commencent à dissiper ces folles croyances de spectres et d'apparitions ! Il fut un temps d'ignorance où ces idées, se mêlant à des sentiments superstitieux, portaient la faiblesse et Feffroi dans tous les esprits. Grâces au ciel , elles sont bannies des villes ; mais "elles régnent encore dans les campagnes, que les malheureux villageois regardent toujours comme peuplées de sorcières et d'esprits malins. En voici un exemple fort plaisant.

Thomas, gros fermier, revenait un soir de la foire du village voisin, avec Etienne et Suzette, ses deux enfants. C'était vers les derniers jours de l'automne, où la nuit commence à régner de bonne heure sur l'horizon. En passant devant une auberge, le père dit aux enfants qu'il avait besoin d'y entrer pour se rafraîchir; et comme ils savaient la route il leur ordonna de la suivre, en leur promettant de les rejoindre bientôt. Etienne et Suzette s'en allaient donc à petits pas, s'entretenant des farces plaisantes (prils avaient vu faire aux marionnettes, et les répétant pour s'amuser. Tout à coup, vers le milieu d'un sentier qui venait se rendre au grand chemin par le coin d'un petit bois , ils aperçurent quelque chose de tlamboyant qui s'agitait sur la terre, et qui semblait danser en s'élevant et s'abaissant tour à tour. Thomas, autrefois soldat, leur avait souvent dit qu'il ne fallait pas avoir peur de ce qui, dans l'éloignementet les ténèbres, portait quelque forme effrayante; et qu'en s'en approchant, on trouvait toujours que ce n'était rien. Etienne, dans ce moment, avait oublié toutes ces instructions. 11 bégayait à peine, tremblant de tout son corps, et glacé d'effroi. Suzette se moqua de ses craintes, et lui déclara qu'elle voulait voir la chose de près. Son frère eut beau lui protester que c'était des revenants , des hommes de feu qui lui tordraient le cou , elle ne fut point découragée par ces folles imaginations , ei s'avança vers la lumière d'un pas intrépide.

Elle n'en était plus éloignée que de vingt pas , lorsqu'elle reconnut le joueur de marionnettes de la foire , qui, avec sa lanterne , cherchait quel- (|ue chose autour de lui.

En tirant son mouchoir de sa poche, il en avait enlevé sa bourse, et depuis un quart d'heure il la cherchait à terre inutilement. Suzette , plus avisée, se mit à fureter dans les buissons, et la trouva bientôt accrochée aux branches d'une aubépine. Le joueur de marionnettes lui donna pour sa peine ce drôle de polichinelle qui l'avait tant fait rire ; et tout le long de la route, il lui apprit à le faire jouer.

Ils ne faisaient que d'entrer dans la ferme, lorsque Thomas y arriva. Le joueur de marionnettes lui raconta son aventure , et loua le courage de

:r)4 LA PKRRUQUK, LK (;](;()T .

Siizette. (Cependant la nuit devenait plus sombre, et le pauvre Etienne ne paraissait point. Son père commença à craindre qu1l ne lui t'ùt arrivé quelque malheur. Il prit un gros flambeau de résine, et courut avec sa fille sur le grand chemin pour le chercher.

Ils allaient à grands pas, se tournant de tous côtés, et 1 appelant sans cesse. Enfin ils entendirent au loin une voix d'enfant qui leur répondait par des cris douloureux. Ils y coururent, et ils trouvèrent Etienne dans un fossé profond, dont il ne pouvait sortir. 11 était couvert de boue de la tète aux pieds ; et il avait le visage et les mains tout déchirés par les broussailles.

Et comment diantre t'es-tu fourré là-dedans? lui dit Thomas, en l'aidant à s'en retirer.

Ah ! mon père, c'est que je courais, tournant la tète vers l'homme de feu qui me poursuivait, et je suis tombé dans cette fosse. Je voulais en sortir, je n'ai trouvé pour m'accrocher que des épines. Voyez comme elles m'ont mis tout en sang : et là-dessus il recommença ses cris et ses lamentations.

Son père le tança rudement pour sa poltronnerie. Etienne en fut bien plus honteux, lorsqu'il apprit l'heureuse aventure de Suzette. Il ne pouvait se consoler d'avoir perdu sa part du joli poUchinelle qu'elle savait déjà faire jouer si adroitement.

La lanterne de votre récit, dit M. de Feuilleragues, me rappelle un événement où la mienne a joué un rôle encore plus effrayant pour toute une bourgade.

Je revenais un soir d'une tournée que j'avais faite pour des recrues dans les villages d'alentour. 11 était tombé depuis midi une pluie affreuse qui avait rompu tous les chemins. Elle se précipitait encore avec la même violence ; mais comme il me fallait rejoindre la marche le lendemain au matin de bonne heure, je me remis en route avec la précaution de prendre une lanterne pour m'éclairer dans un pas dangereux (pie l'on m'indiqua.

Je venais de passer l'abri d'une petite colline, lorsqu'un coup de vent furieux emporte mon chapeau jusque vers le milieu d'un étang profond. Heureusement j'avais un grand manteau rouge. Je le fis remonter sur ma tête, en me ménageant une petite ouverture pour voir à me conduire, et pour respirer. De peur que l'ouragan ne s'engoutTràt dans ses plis, je passai mon bras droit autour de mon corps, aiin de l'assujettir : en sorte que ma lanterne, que je tenais de la main dioite, se trouvait sous mon épaule gauche, A l'entrée d'une bourgade bâtie sur le penchant d'une montagne, je rencontrai trois voyageurs, qui ne m'eurent pas plutôt aperçu, (pfils se mirent à fuir, comme si quelque démon les eût emportés. Je continuai ma route au galop, et j'allai descendre dans une hôtellerie, où je voulais prendre quelque repos. Bientôt après, j'y vis arriver mes trois poltrons, pâles.

LKS LANTKRXKS. HTC. ;i:i;i

cr plus iiiurts que vifs. Ils racontèrent, en frissonnant d'effroi, qu'ils venaient de trouver un grand cadavi-e tout dégouttant de sang, qui portait sa tète en feu sous son bras. Il était monté, disaient-ils, sur un cheval noir par devant et gris par derrière, qui n'avait pas laissé, tout boiteux (ju'il était, de monter tout droit la montagne avec une vitesse extraordinaire. Ils avaient eu le soin de sonner l'alarme dans toute la bourgade. On les avait suivis jusqu'à la porte de riiôtellerie, et il s'y trouvait près de cent personnes pressées les unes contre les autres, ouvrant leurs bouches et leurs oreilles à cet épouvantable récit. Pour me dédommager des désagréments de mon voyage, je résolus de rire encore à leurs dépens, avec le projet de les guérir ensuite de leur frayeur. J'allai reprendre secrètement mon cheval ; et m'étant remis à quelque distance dans le même équipage , excepté que ma lanterne était sur le devant de mon épaule, j'arrivai à bride abattue devant la porte de l'hôtellerie. Il aurait fallu voir toute cette foule consternée, les uns cachant leurs tètes entre leurs mains, les autres se précipitant dans l'auberge. Il ny eut que l'hôte seul qui eut le courage de rester sur la porte, et de me regarder. Alors je tirai ma lanterne de dessous mon bras, je dépouillai mon manteau, et je parus à ses yeux tel qu'il m'avait vu l'instant d'auparavant au coin de sa cheminée. Ce ne fut pas sans peine que nous vînmes à bout de rappeler ces bonnes gens de leur profonde terreur. Les trois voyageurs surtout, encore frappés de la première impression, n'en pouvaient croire leurs propres yeux. On finit par les railler de leur vision, et par boire à la santé du grand cadavre sans tête, qui, faute de cet éclaircissement, allait peut-être, de vieille en vieille, répandre pour des siècles une fniyeur superstitieuse dans toute la contrée.

Il n'a tenu qu'à moi, dit 31. de Fonbonne, de fournir aussi le sujet d'une belle relation aux commères de mon pays, dans une aventure nocturne qui m'est arrivée lors de ma première jeunesse

Je venais d'achever le cours de ma rhétorique, lorsque j'allai passer le temps des vacances à la maison de campagne de mon oncle. J'eus une fois besoin de me lever dans la nuit. Il fallait traverser une vaste galerie, et je n'avais d'autre lumière, pour y guider mes pas, que les faibles rayons de la lune obscurcie par les nuages. En passant devant une porte vitrée qui s'ouvrait sur la grande allée du jardin, je vis une masse informe qui se glissait le long des arbres. La lune qui la frappait obliquement d'une sombre lueur, lui donnait une apparence effrayante, celle d'un grand colosse^ dont la moitié du corps serait courbée en avant. A mesure qu'il s'éloignait, je le voyait se rapetisser par degrés, tout à coup il sembla se partager en deux. Une moitié paraissait immobile et morte; l'autre, dans un grand mouvement, s'agitait autour d'elle. Comme aucune des deux ne venait de mon côté, la frayeur dont j'étais saisi me laissa la force d'appe-

My{\ LA ri:Riu'(;rK, i.i: cuioT,

1er au secours. Mais à peiue eus-je à deiui poussé le premier cri, que la moitié vive du fautùme accourut vers moi, et me dit d'une voix sup-

pliante : Ah! monsieur, monsieur Cyprien, ne criez pas, je vous en prie. Au nom de Dieu, taisez-vous, La voix ne m'était pas inconnue. Je m'armai de résolution, et m'avançai vers lui. Qui es-tu, luidis-je? un voleur, sans doute? — Eh non, monsieur Cyprien, non certainement. Je suis Picard, le cocher. Ah! c'est toi? répondis-je. Que fais-tu donc? J'allai le joindre, et j'aperçus un grand sac debout contre la muraille qu'il chargeait sur sa tète. Je vis clairement alors ce ([ui lui avait donné cette stature monstrueuse, et pourquoi il m'avait paru se partager en deux, lorsqu'il avait jeté le premier sac à terre. Je lui demandai ce (ju'il emportait à une heure si indue. C'est que je dois, ine répondit-il, aller de bonne heure à la ville. Hier au soir, j'oubliai de tirer de l'avoine du grenier; il faut cependant que mes chevaux la mangent avant le jour. Je me suis levé pour en venir chercher ; mais n'en dites rien, je vous en supplie. On pourrait me croire coupable de négligence, ou imaginer que je suis un voleur. Je compris tout de suite qu'il pourrait bien être en effet ce qu'il craignait de paraître. Je l'avais vu moi-même preiulre de l'avoine le soir. D'ailleurs, ce n'était pas du côté de l'écurie qu'il portait le sac, mais vers la petite ruelle qui passait au bout du jardin ; et puis il ne fallait sûrement pas deux grands sacs d'avoine pour trois chevaux. Dès le lendemain, j'instruisis mon oncle de ce manège. Après quelques perquisitions, on découvrit (pi'il avait une fausse clef, et que, de cette manière, il avait plusieurs fois emporté dans la nuit une grande partie des provisions de nos pauvres chevaux.

Si, lorsque le prétendu fantôme se fut approché de moi et m'eut appelé par mon nom, je n'avais pas surmonté ma première frayeur, et que je me fusse sauvé dans m:i chambre, pour l'éviter, de quelles terribles idées ne me serais- je pas tourmenté pendant toute la luiit? Cette image m'aurait peut-être poursuivi le reste de nui vie, et m'aurait rendu faible et peureux, si même elle n'avait attaqué mes nerfs et dérangé mon cerveau.

Page 1