‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 212 sur 276 · I-: DE.IEUNKU · texte numérisé non relu

I-: DE.IEUNKU

iiiuiii duii coLiteuu. Il coupa une partie du gâteau eu autant de portions qu'il y avait de ses petits amis. Ensuite il les fit ranger en cercle, pour n'oublier personne ; et ayant conniieneé par celui qui était le plus près de lui, il fit le tour du cercle en distribuant à ebacun sa portion, avec un mot d'amitié, jusqu'à ce qu'il fût revenu à celui qu'il avait servi le premier. Gratien alors prit le reste, et dit •- Voici ma portion à moi, je la mangerai demain. Il alla jouer, et tous les a'utres s'empressèrent de jouer avec lui à tous les jeux qu'il voulut choisir.

Un quart d'heure après, il vint dans la cour un vieux pauvre avec son violon. 11 avait une longue barbe toute blanche; et comme il était aveugle, il se faisait conduire par un petit chien qu'il tenait au bout d'une longue corde. Le petit chien le menait avec beaucoup d'adresse; et quand il voyait du monde, il secouait la sonnette pendue à son cou, pour avertir les passants de ne pas faire de mal à son maître. Lorsque le vieux aveugle se fut assis sur une pierre, et qu'il eut entendu les enfants autour de lui, il leur dit : Mes petits messieurs, si vous voulez, je vais vous jouer les plus johs airs que je sache. Les enfants ne demandaient pas mieux. Le vieillard accorda son violon, et il leur joua des airs de sarabandes, et de toutes les chansons nouvelles de l'ancien temps. Gratien s'aperçut que tandis qu'il jouait les airs les plus gais, une grosse larme tombait le long de ses joues, et il lui dit : Bon vieillard, pourquoi pleures-tu? Le vieillard lui répondit: Parce que j'ai bien faim. Je n'ai personne dans le monde qui nous donne à manger, à mon dùeu ni à moi. Si je pouvais travailler pour nous faire vivre tous deux ! mais j'ai perdu mes yeux et mes forces. Hélas ! j'ai travaillé jusqu'à ma vieillesse, et aujourd'hui je n'ai pas de pain. Gratien pleurait comme le vieillard. Il s'en alla sans rien dire, et courut chercher le reste du gâteau qu'il avait gardé pour lui; puis il revint tout joyeux, en iiiant de loin : Tiens, bon vieillard, voici du gâteau. Le vieillard dit, en ouvrant les bras : Où est-il? car je suis aveugle, je ne puis pas le voir. Gratien lui mit le gâteau dans la main, et le pauvre aveugle posa son violon à terre, essuya ses yeux, et se mit à manger. A chaque morceau qu'il portait à sa bouche, il en réservait pour le petit chien fidèle qui venait dîner dans sa main. Et Gratien, debout à son côté, souriait de plaisir.

PAULIN. Ah! Gratien, le bon Gratien ! Mon papa, donnez-moi votre couteau, je vous prie.

M. DE GERSEUiL. Le voîci. Qu'cu vcux-tu faire?

PAULIN. Je n'ai fait qu'écorner un peu mon gâteau, tant j'avais de [ilaisir à vous écouter. Je vais couper ce que j'ai mordu. Tenez, voyez comme il est propre! J'aurai bien assez de ces rognures avec les cerises pour mon déjeuner. Et le premier pauvre que nous trouverons eu retournant au logis, ji' lui donnerai le restede mon gâteau, même (|uand il n'aurait i)asde violon.

^r^âCs

Orléans.

/^E t'afflige pas trop, mon cher fils, de ce que j'ai à t'ap- 1 : prendre par cette lettre. Je voudrais bien te le cacher ; mais je Vu ne le puis pas. Ton père est dangereusement malade ; et sans un miracle exprès du ciel , nous allons le perdre. Ah! Dieu ! Dieu! mon cœur se brise, lorsque j'y pense. Depuis six-jours je n'ai pas fermé l'œil ; et je suis si faible, que j'ai peine à tenir ma plume. Il faut que tu reviennes sur-le-champ à la maison. Le cocher qui te remettra cette lettre , doit te prendre dans sa voiture. Je t'envoie un bon manteau pour t'envelopper, afin que tu n'aies point de froid en chemin. Ton père désire ardenmient te voir. « Maurice ! mon cher Maurice! si je pouvais t'embrasser avant de mourir! » voilà ce qu'il a répété plus de cent fois dans la journée. Oh! que n'es-tu déjà ici. Ne perds pas un moment à faire ton paquet. Le cocher m'a promis toute la vitesse possible. Cha(iue moment sera un siècle de souffrances pour moi, jusqu'à ce que je te serre contre mon cœur. Adieu, mon enfant, que le Seigneur daigne veiller sur toi dans ta route. J'attends la journée de demain avec la plus vive impatience, et je suis toujouis la bonne mère.

(".K( III I.AKtKI. I .

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Tirrp i ' AiiliçTt & G'.'

M"'" LafÔTet çmtfrjsse soti lils Maurice aui va partir.

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.MAIUICK. 363

OrU'iiiis.

Monsieur et cher cousin, c'est à vous seul que je m'adresse; c'est près de vous que j'espère trouver des secours dans des malheurs trop accablants pour une femme. Dieu m'a ravi ce que j'avais de plus cher sur la terre, mon digne époux. Vous savez comme il était tout pour moi. Il y a huit jours qu'il me fit rappeler notre fils du collège. Lorsque Maurice arriva près de son lit, il lui tendit la main, et à peine lui eut-il donné sa bénédiction, qu'il mourut. Avec lui sont passés les jours de mon repos et de mon bonheur. Me voilà plongée dans l'état le plus désolant pour une fenmie et pour une mère. Encore si je souffrais toute seule! mais auprès de moi soupire mon pauvre fils. Il ne sait pas encore conjbien est malheureux un jeune orphelin ! 11 me brise le cœur, lorsqu'il presse mes mains, qu'il prononce le nom de son père, en versant des larmes et en me regardant. 11 n'y a qu'une mère qui puisse se former une idée de ces supplices. Je crois lire alors sur son visage ces tristes paroles : Maintenant, ma mère , c'est à toi seule de me nourrir. En quelque endroit que j'aille, il est auprès de moi, et il essuie ses yeux pleins de larmes à mes habits. Lorsque je veux chercher à le consoler, ma tristesse m'en empêche ; car c'est lui qui fait ma plus grande douleur. Comment le nourrirai-je? ^lon pauvre mari ne m'a rien laissé, et mes mains sont trop faibles pour le travail. Auprès de qui cbercherai-je donc des secours , si ce n'est auprès de vous? C'est sur vous seul que repose mon espérance. Dieu, sans doute, disposera votre cœur à secourir une pauvre et malheureuse veuve. Montrez que les nœuds du sang qui nous lient vous sont sacrés. Je vous remets mon fils. Tout ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi, et pour la mémoire d'un homme qui vous aimait. Ce que Dieu m'a laissé de forces et de courage, je l'emploierai à gagner ma vie par mon travail ; mais pour élever convenablement mon fils, je n'en suis pas en état. Je vous l'abandonne entièrement. 11 me sera cruel de le voir sortir de mes mains; mais je sais obéir à la nécessité. Cependant une pensée me console, c'est que je le confie à la grâce d'un Dieu bienfaisant, et aux bontés d'un parent géiu''reux. Soyez pour lui ce qu'était sou père, et mettez -le en état d'adoucir un jour mon malheur. Je ne puis en dire davantage. Mes larmes, (pu mouillent cette feuille, vous témoignent assez ce que mon cœur ressent. Vous tenez dans vos mains mon repos et le bonheur de mon fils. Dieu vous bénira à jamais pour votre générosité. Il vous récompensera, même en ce monde, de ce que vous aurez fait en faveur de deux malheureux de votre sang.

Je suis, avec la [)lus pidfondo douleui" d'une nu"'re infortunée, etc.

Cecilk Laf(ikéi .

364 MAUUICK.

Paris.

Madame et chère cousine, votre lettre du 7 courant, dans laquelle vous nf annoncez la mort de votre mari, m'a extrêmement allligé. Vous pouvez être sûre que je partage votre douleur, et que je suis encore plus sensible à votre perte qu'à la mienne. Cependant je ne puis m'empècher d'être fort surpris que vous veuilliez chercher votre recours auprès de moi seul. Estil donc absolument nécessaire que votre fils continue ses études, et qu'il donne au monde un demi-savant de plus? N'est-il pas beaucoup d'autres professions, où il puisse rendre d'aussi grands services à la société, et travailler plus utilement à sa fortune? Considérez vous-même comment il pourrait s'avancer sans biens et sans appui. Vous connaissez trop bien le monde, pour qu'il me soit nécessaire de vous en démontrer l'impossibilité. D'un autre côté, il vous serait insupportable à vous-même de le voir cà charge à des personnes étrangères. Vous me parlez des nœuds du sang; mais ma propre famille, qui est très nombreuse , me les rappelle plus fortement encore, et je vous prie de croire que j'ai beaucoup de peine à l'entretenir d'une manière convenable. Me charger encore d'un nouveau fardeau, cela m'est absolument impossible, et je suis sûr qu'après une plus mûre réflexion, vous me le pardonnerez. Tout ce que je puis faire, c'est de placer votre tils chez un marchand d'étoffes de Rouen, nommé M. Dupré, avec qui je suis en liaison d'affaires. Je vous donne ma parole qu'il sera fort bien traité chez lui. Réfléchissez mûrement à ce que je vous propose, et mandez-moi votre résolution et celle de votre lils. S'il persiste à vouloir continuer ses études, je me vois absolument hors d'état de contribuer à son entretien. Recevez, je vous prie , la lettre de change de quatre louis d'or ci-incluse, comme une preuve de l'intérêt que je prends à votre malheureuse situation. Je vous prie de me croire toujours , madame et chère cousine , etc.

Orléan.s.

Monsieur le principal, j'aurais bien des choses à vous écrire, si j'en avais la force. Je commence d'abord en pleurant; et maman, qui est assise auprès de moi, me regarde, et elle pleure aussi. Je ne sais trop ce que sera cette lettre. J'ai toujours un peu de consolation à vous l'écrire. Vous devez déjà savoir (pie mon papa est mort. Vous voyez que ce que vous m'aviez pi'édit n'est pas arrivé. Vous me disiez de ne pas être iiKpiiet, ipie je trouverais peut-être eu arrivant ici mon papa hors de tout danger. Hélas! il est pourtant mort, maman n'est jthis (pi'une pauvre veuve, et moi, je ne suis qu'un piiuvre orphelin. .Vh ! j'en avais une frayeur terrible,

lorsque j'arrivai près de la maison. Je m'étais endormi dans la voiture : je rêvai que mon papa était dans le Ciel, et que j'étais auprès de lui. 11 me prit par la main, me conduisit devant Dieu, et lui dit : « Voilà mon lils Maurice. » Dieu me regarda d'un air d'amitié, et me dit : « Console-toi , mon fils; c'est moi qui serai ton père sur la terre. » Comme il disait cela, je m'éveillai, et en m'éveillant, j'entendis des cloches qui sonnaient comme pour un enterrement. Cependant nous n'étions pas encore près de la maison, et nous avions au moins plus d'une lieue à faire. Enfin, quand j'y arrivai, maman était sur la porte, c[ui pleurait, à m'attendre, et sanglotait de tout son cœur. Elle m'embrassa, et me conduisit à mon papa, qui était dans son lit, et qui ne pouvait plus parler. Lorsque je lui sautai au cou. Dieu sait comme je pleurais, et comme je sanglotais. Cela lui lit rouvrir les yeux, et il lui échappa quelques mots que je n'entendis guère. Il mit sa main sur ma tète, et me donna sa bénédiction ; ensuite il se souleva un peu, tourna ses yeux vers le ciel, poussa un grand soupir, et mourut. Ah ! vous ne sauriez imaginer combien nous avons pleuré, ma mère et moi. Tous les gens du village ont pleuré aussi à ses funérailles ; mais maman et moi plus que personne. Je commence à boire et à manger quelque chose, mais maman n'a absolument rien pris. Aussi elle est pâle comme la mort ; et il faut que je la prie sans cesse de ne pas mourir, parce qu'autrement je ne saurais plus que devenir dans ce monde. Hélas ! monsieur le principal, vous saurez que je ne peux plus continuer mes études. Ah ! c'est un grand chagrin pour maman et pour moi. Mais cela ne peut pas être autrement, et j'ai déjà pris mon parti. Maman a écrit à son cousin de Paris, qui est un banquier fort riche, pour l'engager à me soutenir au collège; mais il ne le veut pas, et il dit que je ne serais bon qu'à être un demi-savant. Pour moi , je pense que je pourrais être un savant tout à fait si ma mère avait la dixième partie de son argent. Mais non ; il faut que je devienne apprenti de commerce, et que j'aille à Rouen, chez M. Dupré. Je ne peux pas vous dire combien cela me fait de peine. Maman cherche toujours à me consoler, et me dit que les marchands sont aussi d'honnêtes gens, et des gens utiles, et que lorsqu'ils ont appris quelque chose, ils n'en font que mieux leurs affaires. Mais à (juoi cela vous sert-il, quand vous n'avez pas de goût pour le métier? Vous savez, monsieur le principal, combien j'aimais à m'instruire. J'aurais voulu être un aussi grand médecin (jue mon papa. J'avais toujours des livres à la main, et je n'y aurai plus qu'une aune, puisque cela ne peut pas être autrement. Portez-vous bien, m<nisieur le principal ; je penserai toujours à vous. J'espère aussi que vous ne nroiiblierez pas. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi. On dit .que M. Dupré me mènera dans ses voyages. S'il va du côté de Paris, j'irai vous voir; et si je deviens jamais gros marchand, vous pourrez prendre dans mon magasin tout ce (pi'il vous jdaii'a, sans ([u'il vous en coûte jamais

.{(H) MALKICK.

un SOU. Vous veiTez, vous verrez ! Adieu, nioiisicui' le pniicipul, je suis et serai toujours, eoiiinie vous m'appeliez, votre petit auii,

Malkick.

Orléans.

:\IAl'lîICE, MADAME LAFORÊT.

MAiJuiet:. Ail! ma elière maman! voilà déjà la voiture.

m'"* LAFOuftT, les yeuT baignée de larmes. Mon cher fils, tu vas donc me quitter?

MAURICE. Oh! ne pleurez pas tant, je vous prie; autrement je serais triste dans toute la route. Où sont mes gants? Ah ! je les ai aux mains. Je ne sais plus ce que je fais.

m""" lafouét. Qu'il m'en coûte de me séparer de toi ! Je veux au moins Raccompagner jusqu'à la dernière barrière.

MAURICE. Mais, ma chère maman, vousiêtes déjà si malade et si taible!

^{"'^ LAFORÉT. Ce n'est qu'une demi-lieue, et je saurai bien m'en retourner à pied.

MAURICE. Je le voudrais aussi; mais vous savez que le médecin a dit qu'il fallait vous ménager. Si vous reveniez encore plus malade à la maison , que vous fussiez obligée, comme mon papa, de vous coucher et de mourir, c'est moi qui en serais la cause. Non ; je ne veux pas que vous sortiez , ou je reste.

M'"* LAFORÉT. Eh bien! mon cher fils, c'est moi qui resterai.

MAURICE. Oui, oui, demeurez ici ; et quand je serai au détour de la rue, allez vous coucher, et tâchez de bien dormir.

m""^ LAFORÉT. Oui, si jc pouvais.

MAURICE Adieu, adieu, ma chère maman.

m'"" LAFORÉT. Porte-toi bien, mon cher fils! Que le bon Dieu soit toujours avec toi. lSoIs pieux, honnête, appliqué; fais la joie de ta mère.

MAURICE. Vous verrez, vous verrez, je ferai votre joie.

m'"" LAFORÉT. Écris-moi régulièrement, au moins tous les quinze jours.

MAURICE. Toutes les semaines, maiiiaii : vtuis m'écrirez aussi?

m'"" LAFORÉT. Peux-tu me le demander? Je n'aurai plus d'auti'e plaisir sur la terre. Mais nous reverrons-innis encore en ce monde?

MAURICE. Oh! sûrement, nous nous reverroiis. Je remplirai si i)ieii mon devoir, que j'obtiendrai la permission de venir vous voir dans six mois.

M'"" LAFORÉT. Oui , iiioii eiifaut ; et tu resteras ici quinze jours. Oh! si ce temps était déjà venu !

MAURICE. Maman, voyez le cocher (jui s'iiiq)atieute. Il faut ipie je vous quitte.

m'"* LAFORÉT. Encore un baiser, mou clier lils. Atlieu, .Maurice, adieu. {Ils se foni s/'.y/ic i/r ht iiki/'ii /vsciii'ù rr iju }fs se pt rtlciil de nie. )

Rouen.

M. UUPRÉ, marchand d'étoffes de soie, MAURICE.

M. DUPRÉ. Que m'apportez-vous là, mon joli monsieur?

MAURICE. Une lettre qui nous regarde, vous et moi. Je. suis le petit Laforèt; vous devez savoir de quoi il est question.

M. DUPRÉ. Ah! tu es le petit Laforét! Je suis bien aise de te voir. Ta physionomie me revient assez. As-tu du goût pour le commerce?

MAURICE, en soupirant. Hélas ! oui , monsieur.

M. DUPRÉ. Tu as été quelque temps au collège, sais-tu lire?

MAURICE. Je le savais déjà que je n'avais que cinq ans ; et j'en ai dix.

M. DUPRÉ. Il faut que ton père t'ait fait instruire de bonne heure. Sais-tu aussi écrire et compter? Combien font 6 fois 8?

MAURICE. 48; 6 fois 48, font 288 ; et G fois 288, font.... attendez un peu.... font 4728 ; et ajoutez-y 54, cela fait 1782, tout juste le compte de l'année où nous sommes.

M. DUPRÉ. Comment donc? Tu comptes déjà comme un banquier. Je suis enchanté d'avoir un petit garçon aussi instruit dans mon comptoir.

MAURICE. Vous verrez comme je vais travailler pour devenir bientôt votre premier commis; j'espère aussi que vous me traiterez avec douceur.

M. DUPRÉ. C'est selon la manière dont tu te comporteras.

MAURICE. Je ne demande pas mieux. Mais, monsieur, vous trouverez bon que je mange à votre table. Maman n'entend pas que je mange avec les domestiques.

M. DUPRÉ. Je ne peux pas te répondre de cet article. C'est l'usage parmi les apprentis.

MAURICE. Je vous cu prie de grâce, monsieur. Je ferai d'ailleuis tout ce qui dépendra de moi pour vous contenter. Mais ne m'envoyez pas manger à la cuisine. J'aime mieux faire mes repas tout seul. Un morceau de pain dans ma chambre, c'est tout ce qu'il me faut.

M. DUPRÉ. J'en parlerai à ma femme, et nous verrons à te satisfaire.

MAURICE. Oh! quand vous me présenterez à elle, je veux lui baiser la main, et la prier si instamment

M. DUPRÉ. Ha! ha! est-ce que tu as aussi du talent pour la cajolerie?

MAURICE. Avez-vous des enfants, monsieur?

M. DUPRÉ. Oui, un fils et une fille.

MAURICE. Tant mieux. Sont-ils plus grands ou plus petits que moi?

M. DUPRÉ. Ils sont à peu prés de ton âge.

MAURICE. Vous voudrez bien me laisser jouer avec eux, lorsque j'aurai fini ma besogne. Je sais une foule de petites drôleries. Et puis, je chilfre assez joliment ; je peux leur nioulrer ce (jne je sais.

3(iS MAURICE.

M. DUi'HÉ. Tu vas devenir le précepteur de toute la maison. Je vois que nous serons bons amis , si tu te comportes comme il convient.

MAURICE. Oh! vous u'aurez pas de reproche à me faire. 4'aime trop maman pour m'exposer à l'affliger.

M. Dii'iiK. Allons, viens avec moi; je veux te présenter à ma femme. Nous verrons comment tu t'y prendras pour la cajoler.

MAuuicK. Je ne veux que lui parler de maman, pour m'en faire aimer à la folie, puisqu'elle est mère aussi , et qu'elle est sans doute aimée de ses enfants.

Ml.

MADAME DE SAINT - AULAIRE , jeune et riche veuve, MAURICE.

MAURICE, portant un rouleau de satin sous son bras. Votre serviteur, madame. M. Dupré vous présente ses très humbles respects, et vous envoie douze aunes de satin, sur l'échantillon que vous lui avez donné. Vous savez le prix?

m'"" ue SAINT -AULAIRE. Il ui'a demandé treize francs au premier mot. C'est un peu cher.

MAURICE. jN'auriez-vous pas une aune chez vous, madame?

M"'" DE SAiNï-AULAiRE. 31. Dupré cst uu hounéte homme, je ne mesure jamais après lui. Combien cela fait-il?

MAURICE. Cent cinquante-six livres, madame.

M"'" DK sAiNT-AULAiRE. C'est bcaucoup d'argcut. Mais c'est aujourd'hui ma fête ; et je ne suis pas d'humeur de marchander. T'a-t-il dit de te charger du montant ?

MAURICE. Oui, madame, si vous me le donnez.

m""^ de saint -AULAIRE. Voilà six louis et demi. Prends garde de n'en rien perdre.

MAURICE. Oh! sûrement.... Mais vous ne voulez donc pas marchander, madame ?

m'"" de saint-.\ulaire. a quoi bon cette question ?

MAURICE. A rien. Mais marchandez toujours, croyez-moi !

m""^ de saint-aulaire. Et pourquoi donc?

MAURICE. C'est qu'alors j'aurais vingt sous par aune à rabattre : M. Dupré me l'a dit. Vous ne devez pas payer cette étoffe plus cher, puisqu'il i)eiit vous la donner à meilleur niaiché.

m'"" de sAiNT-AULAHu:. Voilà un trait de délicatesse de ta part qui me ravit. En ce cas-là, mon eiifaut, je marchande.

MAURICE. Eh bien ! c'est douze francs à vous rendre.

M™" Di-^SAlNT-AULAiRE. lls sout jioui" toi, luoii HMii. Je vetix (juc U\ l'en divertisses le jour (U' ma fête.

MAi^i'.iCE. Madame, je ne les inciidiai pa>.

MAl'iarK. WJ

y.'"" m sAiNT-AULAiRE. Tii les prendras, je te les doinie.

.MAURicK. Et si 31, Dupré ne le trouvait pas bon?

m'"" de saint-aulaire. Cela me regarde. Je le prends sur moi.

MAURICE. Oh! que je suis aise! Je vous remercie mille et mille fois, madame. Cet argent ne restera pas longtemps dans ma poche. Je vais tout de suite l'envoyer à ma chère maman , et je lui parlerai de vous dans ma lettre. Je cours lui écrire aussitôt.

M"^ DE saint-al'laire. Nou , HOU , je ne te laisse pas aller si vite. Je vois que nous avons bien des choses à nous dire. Apprends-moi d'abord qui est ta maman, et où elle demeure.

MAURICE. Ah! maman est la pauvre veuve d'un médecin d'Orléans. Mon papa est mort il y a deux mois. Il n'a rien laissé après lui, parce qu'il aimait mieux soigner les pauvres que les riches. Et puis il est resté deux ans malade, c'est ce qui l'a ruiné. Il avait cependant gagné assez dans le commencement pour me tenir en pension à Paris, au collège d'Harcourt. On m'en a rappelé, parce que mon papa voulait m'embrasser avant de mourir. Maman s'est trouvée hors d'état de me soutenir dans mes études. Un de mes cousins m'a fait entrer chez M. Dupré, où je suis apprenti de commerce. Si mon cousin, lui qui est si riche, avait voulu, je serais retourné au collège, et j'aurais été médecin. Ah! j'aurais eu bien du plaisir à étudier pour être un jour le médecin de maman. J'ai toujours été des premiers dans mes classes, et mes régents étaient bien contents de moi. La première fois que vous aurez besoin d'étoffes, je vous apporterai une lettre du principal, que j'ai reçue il y a huit jours. Vous verrez s'il m'aimait. Oh! il m'aimera toute sa vie, à ce qu'il me dit.

m"^ de saint-aulaire. Je n'ai pas de peine à le croire, mon cher enfant. Tu m'as déjà inspiré beaucoup d'amitié, quoique je te voie aujourd'hui pour la première fois. Mais, dis-moi, serais-tu bien aise de quitter le comptoir et de retourner à ta pension?

MAURICE. Ah! si Dieu le voulait! Mais maman ne le peut pas; elle n'a pas d'argent, et, pour étudier, il en faut beaucoup, beaucoup.

M'"" DE sAiNT-AULAiRE. Cela est vi'ai ; mais il y a tant de gens dans le monde qui en regorgent! Que dirais-tu si je t'adressais à quelqu'un qui t'examinât, pour voir si tu as bien protité du temps que tu as passé au collège, et si tu es en état d'y faire de nouveaux progrès?

MAURICE. 0 madame! avec quelle joie je subirais cet examen ! Envoyezmoi tout de suite, je vous prie, à cette personne. Vous verrez ce qu'elle vous mandera sur mon compte. Et puis, ce que je ne sais pas encore, je puis l'apprendre.

m""' de SAINT-AULAIRE. Sais-tu OÙ cst Ic collége royal de cette ville?

MAURICE. Hélas 1 oui. J'ai passé bien souvent devant la porte en soupirant.

m""' de SAiNT-AiJLAiRK. Eli bieii ! attends nu ])en. (EZ/f s'assird (irraii/ son

secrétaire , écrit une lettre, et la remettant à Maurice :) Tiens, cours an

collège, et demande le principal. Il faut lui parler à lui-même. Tu lui feras

bien mes compliments, et tu le prieras de faire un mot de réponse à mon

billet.

MAUiucE. Mais c'est que je suis bien pressé d'envoyer les douze francs à maman.

m"" de sAiNT-AULAiRE. Tu pcux attendre jusqu'à demain. Peut-être auras-tu de plus heureuses nouvelles encore à lui donner.

MAURICE. Je vais d'abord porter votre lettre, et puis je courrai chez M. Dupré qui m'attend.

m'"'' de SAiNT-ALiLAUiE. Prcuds bicu garde de t'égarer.

MAURICE. Oh! je saurai bien trouver mon chemin. Adieu, ma noble et généreuse dame. En moins d'une heure, M. le principal aura votre billet. J'y vole comme un oiseau.

Rouen.

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