LE PRINCIPAL DU COLLEGE, MAURICE
MAURICE. Monsieur le principal, c'est un billet que je vous apporte de la part de madame... Ah! j'ai perdu son nom. Je vais courir chez elle pour le rattraper.
LE PRINCIPAL. Cela n'est pas nécessaire, mon cher enfant. Elle se nomme sans doute dans le billet. (// l'ouvre et regarde la signature.) de saint- AULAiRE ! Oh ! c'est d'une main bien connue. {Il lit.)
« Monsieur, l'enfant que je vous envoie est un pauvre orphelin. Son « père vient de mourir, et sa mère s'est vue dans la nécessité de le re- « tirer du collège, pour le placer en apprentissage. 11 paraît cependant « qu'il a un goût très vif pour l'étude. Je vous prie en grâce de vouloir « bien l'examiner ; et s'il vous donne quelques espérances, je m'engage u à pourvoir à son éducation. Ma fête, que je célèbre aujourd'hui, m'im- « pose le devoir de faire une œuvre utile, et le Ciel semble m'avoir adressé « cet enfant pour en être l'objet. Je vous prie, monsieur, de me mander ce (( que vous pensez sur son compte.
« J'ai l'honneur d'être, etc. »
LE PRINCIPAL. Prends un siège, mon petit ami. Je suis à toi dans la minute. J'ai une lettre pressée à Unir.
MAURICE. Ah! monsieur, que vous avez là de beaux livres! Il y a bien longtemps que je n'en ai feuilleté. Me permettez-vous d'en ouvrir un pendant que vous écrirez?
LE PRINCIPAL. Je le veux bien, mon enfant.
}\\\:mœ , prenant un livre. Oh ! c'est Homère! Mais il est on grec ; c'est trop fort pour moi. Je ne l'ai jamais lu qu'on français.
MAIHICK. 37^
LE piuNCii'AL. Comment! tu as lu Homère? Et qu'en penses-tu?
MAURICE. Il est plein de belles choses : il a surtout de superbes comparaisons. Je voud'rais seulement qu'Achille ne fût pas si violent et si opiniâtre.
LE PRINCIPAL. Et quels traits de violence et d'obstination as-tu à lui reprocher ?
MAURICE. Est-ce bien fait à lui de laisser les Grecs dans l'embarras? Est-ce leur faute s'il avait une querelle avec Agamemnon? Ils ne lui avaient fait aucun tort à lui-même. N'aurait-il pas dû se laisser fléchir lorsque les députés vinrent lui faire des soumissions dans sa tente? Mais non ; il reste inébranlable comme un rocher. Ils n'auraient pas eu besoin de me prier si longtemps. Je les aurais suivis au premier mot.
LE PRINCIPAL. Tu cs douc bicu indulgcut?
MAURICE. Ne faut-il pas l'être pour tous les hommes, et encore plus pour nos compatriotes? Oh! vous avez aussi un Sophocle ! c'est de lui, je pense, qu'est la tragédie de Philoctète. Notre régent nous l'a fait expliquer trois fois. C'est une pièce bien touchante ; mais savez-vous ce qui m'y a fait le plus de plaisir?
LE PRINCIPAL. Je suis curicux de le savoir.
MAURICE. C'est ce jeune Grec... Comment s'appelle-t-il maintenant?
LE PRINCIPAL. Néoptolème.
MAURICE. Oui, oui, Néoptolème. C'est lorsqu'il revient, et qu'il rapporte à Philoctète son arc et ses flèches. Je sens que j'aurais fait comme lui. Mais je vous demande pardon, monsieur, je vous trouble peut-être par mon babil.
LE PRINCIPAL. Point du tout. Je t'écoute avec plaisir. Aussi bien, voilà ma lettre finie.
MAURICE. Tant mieux; je vous prierai de me dire ce que c'est que ce beau livre d'estampes qui est ouvert sur votre pupitre.
LE PRINCIPAL. C'est un recueil des meilleures gravures de la galerie de Florence.
MAURICE. Voilà Jupiter ; je le reconnais.
LE PRINCIPAL. Comment le trouves-tu?
MAURICE. J'aime l'estampe ; mais je n'aime pas monsieur Jupiter.
LE PRINCIPAL. Pourquoi donc cela?
MAURICE. C'est que c'était un vilain personnage. Je ne sais comment les Grecs et les Romains ont eu la bêtise de l'adorer. C'est un franc libertin, et il se querelle toujours avec Junon. Est-ce que c'est être Dieu, cela?
LE PRINCIPAL. Tu as raisou. C'est une indigne et méprisable divinité. Au reste, on ne nous a transmis, sur son compte, que des imaginations populaires. Et tu sais que le peuple a toujours été aveugle et superstitieux.
MAURICE. Oh! nos paysans sont aujourd'hui bien plus avisés. Figurez-
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vous un curé dt; village qui montât en chaire, et ([ui dit t\w le bon Dieu a une femme qu'il trompe, et qu'il se chamaille tous les jours avec elle. Ses paroissiens n'en croiraient rien du tout.
LE piuNcii'AL. Et d'oii vient donc (pie la plus grossière populace est aujourd'hui plus sensée (jue dans les temps de l'antiquit»''?
MAïuicE. De la lumière de l'Évangile. C'est là que tdut est d'un Dieu juste et bon. Si j'eusse vécu dans la Grèce avec un livre pareil, jamais on n'y aurait adoré que le Dieu que j'adore.
LE l'uiNciPAL. Embrasse-moi, mon cher enfant. Comment t'appelles-tu "?
MAUiucE. Maurice Laforèt.
LE l'iuNCiPAL. En vérité, mon cher Maurice, il sei'ait dommage que tu passasses ta vie derrière un comptoir. Il faut absolument (pie tu reprennt^s tes études.
MAURICE. Ah! je le voudrais bien, si cela dépendait de moi.
LE PRINCIPAL. Je vais te donner ma réponse à madame de Saint-Aulaire.
MALRicE. Je m'en chargerai avec joie. Mais, monsieur, elle vous prie, je crois, d'avoir la complaisance de m'examiner.
LE PRINCIPAL. Tu vicHS de faire cet examen toi-même. Je connais ta tète et ton cœur. Peut-être aurai-je le plaisir de contribuer à te procurer un destin plus heureux. Amuse-toi à parcourir ces estampes; je vais écrire ma réponse.
MAURICE. Donnez-moi plutilt une feuille de papier et une plume, je veux écrire aussi.
LE PRINCIPAL. Est-ce à ta Itienfaitrice?
MAURICE. Non, c'est à une autre personne.
LE PRINCIPAL. Et ne puis-je savoir à qui?
MAURICE. Quand ma lettre sera écrite, pas plus \o\.
LE PRINCIPAL. Il me tarde de la voir (// s'assied et se met à écrire. Maurice écrit aussi Ja lettre snivante.)
« Monsieur le principal, je vous remercie mille et mille fois de la « bonté que vous avez de vous occuper de moi, et d'écrire en ma faveur « à madame de Saint-Aulaire. J'aurais eu beaucoup de plaisir à retourner « dans ma première pension, où tout le monde m'aime encore; mais puisce que vous aurez fait mon bonheur, c'est près de vous (pie je veux le goù- <( ter. Ah! si je pouvais être admis dans votre collège! je vous aimerais « de tout mou cœur; je serais bien studieux et bien sage, et j'appren- « drais tout ce que vous auriez la complaisance de m'enseigner. Je n'ose ({ espérer que cela s'arrange ainsi. C'est à la volonté de Dieu, et à la vcjtre. K Mais s'il faut que je reste chez M. Dupré, vous ne me refuserez pas la u permission de venir vous voir de temps en temps, de causer un peu avec (( vous, et de lire dans vos beaux livres : autreiueut j'aurais bientôt oublié u tout ce ipit'i'ai appris au collégi' ; et j'en aurais du i-cLircl. (pioi(pit' fc
« ne soit pas orand'chose. Oh! ayez cette bonté, monsieur le pi'incipal. t( Dieu vous en bénira, et je récrirai à maman, pour la soulager dans ses u chagrins, car elle m'aime beaucoup, et je Taime beaucoup aussi. Peut- « être qu'un jour... »
LE PRiNciP.vL. Eh bien! .Maurice, ta lettre est-elle tinie?
MAURICE. Non, pas encore tout à fait. J'ai plus de choses à dire que vous. Mais la voilà telle qu'elle est. Lisez.
LE PRINCIPAL. Comment ! c'est à moi qu'elle s'adresse? Oh ! voilà qui est charmant. Non, mon cher Maurice, tu ne resteras pas chez M. Dupré, tu seras auprès de moi, je t'en donne ma parole. Retourne vers madame de Saint-Aulaire, présente-lui mes très humbles respects, et remets-lui ma réponse. Tu me feras savoir ce qu'elle en aura dit.
MAURICE. Quoi! je serais assez henreu.x:!...
LE PRINCIPAL. Va seulement, et que Dieu t'accompagne.
MAURICE. Oh! je cours, et je reviens. {Lu/, baisant la main.) Adieu, monsieur le principal.
Rouen.