LA ROBE DE SOIE
plus aussi heureuse que tii l'as été jusqu'à présent dans la simplicité de tes habits.
M.4RTH0NIK. Et pourquoi donc, maman, je vous prie?
m""^ de joncolrt. C'est qu'il te faudra vivre dans une frayeur continuelle de salir ou même de chiffonner tes ajustements. Une parure aussi recherchée que celle que tu désires demande la plus excessive propreté, pour faire honneur à celle qui la porte. Une seule tache en ternirait tout l'éclat. Il n'y a pas moyen d'envoyer une robe de soie au blanchissage, pour lui rendre son premier lustre : et quelques richesses que tu me supposes, elles ne suffiraient pas à le renouveler tous les jours.
MARTHONiE. Oh! si cc u'est que cela, maman, soyez tranquille; j'y veillerai de tous mes yeux.
m""" de joncourt. a la bonne heure, ma tille. Mais souviens-toi que je t'ai prévenue des chagrins que peut te coûter ta vanité.
Marthonie, insensible à la sagesse de cet avis, ne perdit pas un moment à détruire tout le bonheur de son enfance. Ses cheveux, qui jusqu'alors avaient joui de leur aimable liberté, furent emprisonnés en d'étroites papillottes, qu'on mit encore à la presse entre deux fers brûlants ; et leur beau noir de jais, qui relevait avec tant d'éclat la blancheur de son front, disparut sous une couche de poudre cendrée.
Deux jours après, Marthonie eut une robe de taffetas du phis joli vert de pomme , avec des nœuds de ruban rose tendre, et des souliers de la même couleur, brodés en paillettes. Le goût qui régnait dans ses habits, leur fraîcheur et leur propreté charmaient les regards; mais tous les membres de Marthonie y paraissaient à la gène; ses mouvements n'avaient plus leur aisance accoutumée; et sa physionomie enfantine, au milieu de tout cet appareil, semblait avoir perdu les grâces de la candeur et de la naïveté.
La petite fille était cependant enchantée de cette métamorphose. Ses yeux se promenaient avec complaisance le long de toute sa petite personne, et ne s'en écartaient que pour aller chercher à la dérobée, dans l'appartement, une glace qui pût lui retracer son idole. Elle avait eu l'adresse de faire inviter ce jour-là, par sa maman, toutes ses jeunes amies, pour jouir de leur surprise et de leur admiration. Elle se pavanait fièrement devant elles, comme si elle était parvenue à la royauté, et qu'elles fussent soumises à son empire. Hélas ! ce règne brillant eut une bien courte durée, et fut semé de bien des soucis!
On avait proposé aux enfants une promenade hors des murs de la ville. Marthonie se mit à leur tète, et l'on arriva bientôt d;ins une campagne délicieuse. Une prairie verdoyante s'offrit la première à leurs l'egards. Elle était émaillée d(^s plus jolies Heurs, auloui' desquelles \olligeaient des iiapillons ])eints dn mille conlciirs bigarrées. Les pelites
■V.n LA ROBE DK SOIE.
demoiselles allèrent à la chasse des papillons. Elles les attrapaient avec adresse, sans les blesser; et lorsqu'elles avaient admiré leurs couleurs, elles les laissaient s'envoler, et suivaient des yeux leur vol inconstant. Elles cueillirent aussi des fleurs choisies , dont elles composaient les plus jolis bouquets.
Marthonie qui, par fierté, avait d'abord dédaigné ces amusements, voulut bientôt prendre sa part de la joie qu'ils inspiraient. Mais on lui représenta que le gazon pouvait être humide, et qu'il gâterait ses souliers et sa robe. Elle fut donc obligée de rester toute seule et sans bouger, tandis qu'elle voyait folâtrer ensemble ses heureuses compagnes. Le plaisir de contempler sa robe vert de pomme était bien triste en comparaison.
Au bout de la prairie, s'élevait un joli bosquet. On entendait, avant d'y arriver, le chant des oiseaux, qui semblait inviter les voyageurs à venir y goûter la fraîcheur de son ombrage. Les enfants y entrèrent en sautant de joie. Marthonie voulait les suivre ; mais on Jui dit que sa garniture de gaze serait déchirée par tous les buissons. Elle voyait ses amies jouer aux quatre coins, et se poursuivre légèrement entre les arbres. Plus elle entendait de cris de plaisir, plus elle ressentait de dépit et d'humeur.
Sophie, la plus jeune de ses compagnes, qui la voyait de loin se désoler, eut pitié de sa peine. Elle venait de trouver un endroit couvert de fraises sauvages d'un goiU exquis. Elle lui lit signe de la venir joindre pour en manger avec elle. Marthonie voulut l'aller trouver ; mais au premier pas qu'elle lit, un cri de douleur remplit tout le bosquet. On accourut, et on trouva Marthonie accrochée par les rubans et la gaze de son chapeau à une branche d'aubépine, dont elle ne pouvait se débarrasser. On se hâta de détacher les longues épingles qui tenaient le chapeau sur sa tête; mais comme ses cheveux crêpés se trouvaient aussi mêlés dans l'aventure, il lui en coûta une boucle presque entière, et l'édifice élégant de sa coifl'ure fut absolument renversé.
On n'aura pas de peine à imaginer combien ses amies, qu'elle se plaisait à humilier par le faste de sa parure, fui'ent peu attristées de ce fâcheux événement. Au lieu des consolations (ju'elle aurait dû en attendre dans son malheui', mille brocards malins furent lancés contre elle. On la quitta bientôt pour aller chercher de nouveaux plaisirs sur une colline qui se présentait de loin à la vue. Marthonie fut contrainte de rester en arrière : ses souliers étroits gênaient sa marche, et son corset embarrassait sa respiration. Elle aurait bien souhaité alors être déjà rentrée à la maison pour se mettre à son aise; mais il n'était pas raisonnable d'exiger que toutes ses amies fussent privées, pour elle, de leurs amusements.
Elles étaient déjà montées sur le sommet de la colline, et jouissaient de la charmante perspective qu'un vaste horizon présentait à leurs yeux enchantés. On découvrait de toutes parts de vertes prairies, des champs