LE PETIT PRISONNIER
en escroquer sous ce prétexte, et vous le mangez tout seul en confitures! Vraiment, je ne m'étonne plus s'il s'obstine à garder son secret. Il lui ferait honneur ! Opiniâtre, fourbe et gourmand, voilà trois belles qualités que je lui découvre à la fois. Il appelle les mains d'un confiseur de bonnes mains, apparemment parce qu'elles font des bonbons. C'est assez bien raisonné. Adieu, ma pauvre amie. Je plains ton aveuglement pour ce vaurien. Je brûle d'impatience de savoir comment ton héros se tirera de cette grande aventure. J'y prends assez d'intérêt pour te prier de m'en donner la première nouvelle. J'espère que tu ne refuseras pas cette marque d'attention à la meilleure de tes amies. Honorine.
Mademoiselle, je m'empresse de satisfaire votre généreuse curiosité. La grande aventure de mon héros s'est terminée d'une manière dont tout le monde sera satisfait, excepté les méchants, ce qui redouble le plaisir que je goûte à vous l'apprendre.
En voici l'histoire avec tous ses détails.
Mon frère était hier au soir devant la porte de la maison, lorsqu'il vint à passer un vieillard suivi de trois petits enfants qui pleuraient. Il les arrêta pour leur demander ce qui les rendait si tristes. Le vieillard honteux n'osait répondre. L'ainé des trois enfants lui dit, à travers ses sanglots, qu'ils n'avaient rien mangé de la journée. Ah! mon petit monsieur, ajouta-til , nous sommes bien à plaindre. Nous avions autrefois, comme vous, de beaux habits et une belle maison ; nous ne les avons plus. Notre papa et notre maman sont morts de chagrin. Il ne nous reste plus que notre grand papa, qui n'a plus de forces pour nous gagner de quoi vivre. Le vieillard, à ces mots, cacha sa tête dans ses mains et poussa des gémissements pitoyables sans pouvoir proférer une parole. Daniel, trop vivement ému par ce spectacle, n'eut pas le temps de penser à venir consulter mon papa. Il courut chercher la bourse où étaient ses deux louis et présenta le tout ensemble au vieillard. Celui-ci versait des larmes d'attendrissement et de joie, mais ne voulait pas prendre l'argent. Daniel se mit en colère et ne s'apaisa que lorsque le vieillard parut céder à ses instances. Il reçut eu effet la bourse ; mais comme il jugeait ce présent trop considérable de la part d'un enfant tel que mon frère, il résolut de la rapporter à mes parents. 11 alla, pour cet effet, la déposer aussitôt chez le confiseur, en se faisant seulement donner une pièce de vingt-quatre sous, pour en acheter du pain à sa petite famille. Je ne sais comment il s'est procuré le moyen de compléter les deux louis; mais il y a un quart d'heure qu'il est venu les rapporter avec la bourse à mon papa. J'aurais voulu, mademoiselle, que vous eussiez été témoin de cette scène ; vous auriez appris à concevoir de plus justes idées du cœur généreux de mon frère. Son noble sacrilice
LE VlKl X LAIRHNT
et la délicatesse (Je l'Iionnéte vieillard oui toiicliH nu-s parents )us(|iraii\ larmes. La pauvre ramille a reru deux fois la valeur de la bourse : et. mon frère en a été payé par mille bénédictions. Le secret qu'il a cru devoir garder par modestie sur cet acte de bienfaisance y ajoute un plus grand prix aux yeux de mes parents, et m'inspire pour lui une plus vive tendresse.
Comme c'est ici la dernière lettre que vous recevrez jamais de moi, j'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments de cérémonie, mademoiselle, votre très humble et très obéissante servante, Dohotmkr nr. Jnir.Nv.