‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 235 sur 276 · LE VIEUX LAURENT · texte numérisé non relu

LE VIEUX LAURENT

I tu étais près de moi, ma chère Camille, nous pleurerions ensemble de la triste nouvelle que je vais t' apprendre. Notre vieux ami Laurent vient de mourir. II était, comme tu le sais, indisposé, depuis cet automne ; et il y a quinze jours qu'il ne sortait plus de sa chambre. Avant-hier au soii-, quand je revins de mes exercices, on me dit qu'il était mort dans l'après-midi. J'ai bien pleuré, je t'assure. Sa maladie me l'avait fait prendre dans une nouvelle amitié. J'employais mes heures de récréation à lui rendre tous les soins dont j'étais capable. Ah! je lui devais bien plus que je n'ai pu faire. C'était l'ami de notre plus tendre enfance. Pendant nos premières années, nous avons plus vécu dans ses bras que sur nos pieds. Jamais il ne grondait : au contraire, on le voyait toujours gai , doux et complaisant. Comme il était joyeux quand il nous avait procuré quelque nouveau plaisir! Je crois que sa plus grande peine en mouiant était de ne pouvoir plus nous rendre de services. Il était plus ancien dans la famille que mon papa. Quoiqu'il ne fût qu'un simple domestique , tout le monde avait une espèce de vénération pour lui. Tant qu'a duré sa dernière maladie, il ne venait personne nous rendre visite, sans demander aussitôt : Et le pauvre Laurent, comment va-t-il? Je voyais que cette question llattait mon papa, (|ui le regardait comme son ami le plus hdèle. Aussi ne l'a-l-il pas abandonné dans ses vieux jours, et il lui a procuré tous les secours dont il avait besoin. Vu lioninu' bien riche n'aurait pu en avoir davantage. Hi^'r au s<Mr, on lit ses funérailles; je deiiiandai ;'i mon papa la permission de les suivre. Il

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ilispj ne souffre pas oue M"^'' Macdowel s'assujettisse à aucun travail

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eut quelque peiue A lue raccorder, craignant que cela ne me fit troji d'impression. Mais il vit que j'aurais été bien plus triste s'il m'avait refusé. J'accompagnai donc le convoi, tenant un bout du drap noir qui couvrait le cercueil. Il me semblait que par là nous étions encore attachés l'un à l'autre, et que je le retenais sur la terre. Lorsqu'il fallut le lâcher, ma main s'était roidie; elle ne pouvait plus s'ouvrir. Mais ce fut bien plus douloureux au moment où je le vis descendre dans la fosse, et surtout après (ju'elle fut recouverte. Je ne pouvais en détacher mes regards. Jusque-là je n'avais pu me hgurer que nous fussions tout à fait séparés par la mort. Tant que je voyais son cercueil, il me restait quelque chose de lui ; mais lorsque ce dernier reste m'eût échappé, c'est alors que je sentis qu'il était réellement et à jamais perdu pour moi. Toute cette nuit j'ai cru le voir en songe. Son ombre ne m'a pas fait peur. Il semblait me sourire, et je trouvais du plaisir à le caresser. J'ai passé toute la matinée dans ma chambre tout seul , et occupé à t'écrire. Je croyais ne pouvoir te dire que deux mots, et ma lettre s'est allongée en te parlant de lui. Notre ami est venu me voir. M. Hutton, ce respectable vieillard qui cherche à faire du plaisir aux gens, lorsqu'il n'est pas occupé à leur faire du bien, lui avait donné pour moi une petite histoire en anglais, d'une servante qui avait nourri sa maîtresse. Je l'ai trouvée si touchante que je me suis mis tout de suite à la traduire de mon mieux, pour qu'elle serve à ta consolation, comme elle a fait un moment la mienne. A chaque trait d'amitié d'Elspy, je disais : Voilà ce que Laurent aurait fait pour nous, si nous avious été à la place de madame Macdowell. Ah! mon pauvre Laurent! mon ami Laurent! Adieu, ma chère sœur, je ne puis t'en écrire davantage. Il faut que je descende auprès de mon papa, pour tâcher d'adoucir son chagrin, tout triste que je suis. Présente m.es respects à mon oncle et à ma tante, et donneleur deux baisers bien tendres pour moi. Nous avons fait une perte que nous ne pouvons réparer qu'en nous aimant de plus en plus. Adieu donc. Je t'embrasse avec un nouveau cœur de frèie et d'ami.

(iFORCF. i)K Vai,lu:iu;.

ELSPY CAMPBELL.

Cette piôcc ctait incluse ()a)is la lettre précédente

Madame Macdowell, veuve écossaise, après avoif- joui jusqu'à l'âge de cinquante ans des avantages de la fortune, s'en vit tout à coup dépouillée, et réduite à la plus extrême pauvreté. Elle n'avait point d'enfants pour la faire subsister du travail de leurs mains ; et le reste de sa famille se trouvait enveloppé dans sa ruine. Eri'ante dans les montagnes, elle y mendiait le long du jour un abri pour la nuit, et un morceau de pain.

Elspy (lampbell qui l'avait servie pendant plusieui's années, et (|iii <'n

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iivait toujours été traitée avec l»eaucoii]) (regards et fie ménagements, apprend ces tristes nouvelles au fond de la retraite où elle vivait éloignée de son ancienne maîtresse. Elle part aussitôt, et la cherche à la trace df ses malheurs. Après bien des courses pénibles, elle la trouve enlin, sf jette à ses pieds, et lui dit : Ma bonne maîtresse, quoique je sois presque aussi âgée que vous, je suis plus forte, et je me sens encore en état de travailler, au lieu (}ue vous n'êtes propre à rien entreprendre, à cause de votre ancienne manière de vivre, de vos chagrins et des infirmités qui vous sont survenues. Venez avec moi dans ma petite chaumière. Elle est saine et bien close. Avec cela j'ai un demi-arpent de jardin qui me rapporte plus de pommes de terre que nous n'en pouvons consommer. Après avoir essayé ce que je puis faire pour vous, ou plutôt ce que Dieu voudra bien faire pour nous deux, vous serez libre de me quitter, si vous trouvez un meilleur gîte, ou de rester avec moi, si vous n'en trouvez point. Prenez courage, ma bonne maîtresse, .l'étais chez vous une fière iravailleuse ; je n'ai point changé. Je vous trouverai de lu nourriture, s'il en perce sur la terre, et s'il n'y en perce pas, je creuserai au-dessous pour vous en chercher.

0 Elspy, lui dit la veuve infortunée, je m'abandonne à votre amitié. Je veuxvivre et mourir avec vous. Je suis sûre que la bénédiction du Seigneur se trouvera partout où vous êtes. Elles se mirent aussitôt en marche vers l'ermitage d'Elspv. La chaumière était petite, mais bien située. L'ordre et la propreté faisaient toute sa décoration. Un trou pratiqué dans la muraille servait de passage à la lumière, lorsque le vent ne souillait pas de ce côté. Lorsqu'il y souillait, cette ouverture était bouchée par un petit paquet de roseaux, et Elspy se contentait de la sombre clarté qui pénétrait par la cheminée. Le lit, qu'on ne voyait point en entrant, était défendu du vent de la y)orte par un mur de torchis. 11 était composé d'une paillasse, d'un matelas assez mince avec des draps foVt blancs, et une couverture de laine grossière. Il n'y avait point de rideaux"; mais aussitôt (pi'Elspy se vit honorée de la société d'un hôte si respectable, elle en tissa de natte, nieilleur abri contre le froid que le damas le plus soyeux. C'est dans ce lit que madame Macdowell goûtait le repos, les pieds appuyés sur le sein d'Elspy, qui se courbait comme un cercle autour de ses jambes pour les réchauffer, jamais elle ne voulut consentir à prendre place à côté de sa maîtresse. Plus elle la voyait déchue de son ancien état, plus elle lui montrait de respect et d'obéissance, pour lui faire perdre ridée de ses malheurs. Une vieille Bible, les Aventures de Kobinson, deux ou trois volumes déi)areillés de-dévotion et de morale, fournissaient un»^ ample matière à leurs entretiens. Onant à leurs repas, elles avaient quelquefois des œufs, toujours du lait avec des pommes de terre; et le< ponniies de t(M re les mieux ciiiti^s, l'ienf le jilns IVfiis, la ])his grande tasse

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(le lait, se trouvaient cuiistamment placés devant nuuianic Macdowel!.

On sera sans doute curieux de savoir comment s'y prenait EIspy pour entretenir sa maison dans cette frugale abondance. C'était au moyen de son filage en hiver, et de ses travaux dans les champs au temps de la moisson. Lorsque les denrées étaient montées à un prix trop haut pour que ses moyens pussent y atteindre, elle allait devant la demeure des plus riches fermiers seulement, et là, s' arrêtant sur la porte les bras élevés, elle disait : Je viens demander quelque chose, non pour moi, car je peux vivre de tout, mais pour ma maîtresse, fille du lord James, petite-fille du lord Archibald. De cette sorte de quête, elle recueillait des vivres, du linge, et quelques petites pièces de monnaie, qu'elle mettait soigneusement en réserve pour acheter à sa maîtresse d<is souliers et des bas qui lui servaient lorsqu'ils étaient à demi usés.

C'est ainsi qu'elles vivaient heureuses toutes les deux, l'une de ses soins, l'autre de sa reconnaissance. Elspy avait des principes très sévères sur les devoirs qu'elle s'était imposés. Elle ne souffrit pas que madame Macdowell qui avait été sa maîtresse s'assujettit à aucun travail. L'n jour que cette femme admirable portait une corbeille de fumier dans son jardin, sa maîtresse était sortie avec une petite cruche pour chercher de l'eau, et s'en retournait furtivement après en avoir puisé. Elspy l'aperçut, laissa tomber sa corbeille, courut lui prendre la cruche des mains, répandit l'eau à terre, et en alla puiser de nouvelle. Comme elle rentrait à la maison, elle dit d'une voix respectueuse : Pardonnez, fille du lord James, petite-fille du lord Archibald ; mais vous ne puiserez jamais une goutte :d'eau tant que je serai en vie.

Le bruit de tous ces procédés généreux étant parvenu jiisqu'cà moi, je lui fis passer les secours que ma fortune me permettait de lui donner. Aussi longtemps qu'Elspy vécut, c'est-à-dire, pendant quatre ou cinq ans après que je fus instruit de son histoire, toutes les fois que dans un repas on me portait une santé, je donnais toujours le nom d'Elspy Campbell à joindre au mien. Un nom si vulgaire excitait ordinairement la curiosité sur l'objet de mon affection. On m'interrogeait, et je répondais : Elspy est ime vieille femme mendiante Une vieille femme mendiante! s'écriait-on. Oui; mais écoutez jusqu'au bout; et alors suivait en substance le récit que je viens de faire. Je ne l'avais pas achevé , que les demi-couronnes et les demi-guinées itleuvaient à l'envi pour elle dans mon chapeau. Ces petites sommes qu'elle recevait assez fréquemment, lui donnèrent occasion de dire un jour à mon messager : Quel est donc celui (jui vous envoie? Un ami de Dieu sans doute ! Il me fait du bien comme lui, sans que je l'aie jamais vu.

Madame Macdowell mourut. Elspy ne put lui survivre (pie de quelque? mois, du regret de l'avoir perdue. Elle ne se souvenait f|ne des anciennes

iOS Li; VlKl X LAll.'KNT.

hdiités (le sa iiiaitresse , oubliant ce iiirelle avait fait à sdii toiii' pdiir v répondre.

0 mon frère, quel malheur tu viens de m'annoncerî Je ne reverrai donc plus mon ami Laurent! Hélas ! le pauvre homme! il semblait le craindre, quand je partis de la maison pour venir ici. Vous ne me retrouverez peutêtre plus, me dit-il, mademoiselle Camille : au moins pensez un peu à moi. Ah ! j'y ai toujours bien pensé. Je me faisais une joie de l'en convaincre à mon retour. Je lui tricotais une bonne paire de bas de laine pour cet hiver. J'y travaillais encore au moment où j'ai reçu ta lettre. L'ouvrage m'est tombé des mains. Quand je l'ai ramassé, il m'est échappé un torrent de larmes. Ce n'est donc plus pour lui ! me suis-je écriée. Oh! oui, ce sera toujours pour lui. Je veux l'achever, et je le tiendrai dans mon armoire, pour me rappeler chaque jour son souvenir. Tu ne me dis point dans ta lettre s'il te parlait souvent de moi. Je suis bien sûre qu'il ne m'avait pas oubliée ; mais c'est que tu as craint d'ajouter à mes regrets. J'en ai de bien vifs de n'avoir pu l'assister avec toi dans sa maladie. Je crois que le plaisir de recevoir nos soins aurait prolongé ses jours. Je te sais bon gré de l'avoir accompagné dans ses funérailles. Je n'en aurais pas eu la force; mais je n'en suis que plus touchée de ton courage et de ton amitié.

Dans la tristesse où j'étais , je n'ai pu lire, sans verser des larmes, l'histoire d'Elspy Campbell, que tu as eu la bonté de m'envoyer. Je t'en remercie. Je pense, ainsi que toi , que notre ami Laurent aurait fait tout comme elle, s'il avait été à sa place, et nous à la place de madame Macdowell. Je crois que c'est bien la faute des maîtres, si la plupart des domestiques ne sont pas des Laurent et des Elspy. Ils leur parlent toujours avec dureté ; (^.omment veulent -ils que ces pauvres gens prennent pour eux d'autres sentiments que ceux de la crainte? Puisqu'ils sont placés par le hasard dans un rang inférieur, n'est-il pas de l'humanité de ne pas les fouler à nos pieds, de leur donner au contraire toutes les marques d'affection qui peuvent les relever dans leur propre estime, et nous concilier leur attachement? On cherche à se faire aimer dans sa patrie, dans sa ville , dans son voisinage, pourcpioi ne vouloir pas être aimé dans sa maison par des personnes que l'on voit à chaque instant de la journée? Pourquoi n'en pas faire une seconde classe de ses enfants? Est-il beaucoup de ces maîtres qui eussent fait pour leur meilleur ami ce que la généreuse Elspy a fait pour sa maîtresse? Mon oncle m'a dit que l'Académie française venait de couronner cette année un trait exactement semblable. Je suis bien aise que de si belles actions soient plus connues. Elles engageront les maîtres i\ traiter leurs domestiques avec plus d'égards, puisque, malgré toute leur ftirtunc, ils peiivcMit enc(>re avoii" besoin d'eux un jour; et les domestiques

LE VIEUX LAURENT. i-O!»

y troLivei'oiit un encouragement pour servir leurs maîtres avec plus de zèle et de fidélité. Je crois que si nous avons jamais une maison à conduire, nous saurons, comme notre papa, la remplir de gens dont les cœurs seront aussi prêts que les bras à nous servir.

Cette semaine, mon frère, est bien triste pour ta pauvre Camille. Mon oncle m'avait emmenée hier avec lui dansies champs, pour me distraire de mon chagrin par une petite promenade. Tout à coup nous entendîmes un tambour. Nous nous avançâmes. C'étaient des recrues levées dans le pays q^ui allaient partir. 11 y avait, au milieu des soldats, plusieurs paysannes assemblées, qui avaient sans doute leurs maris ou leurs enfants dans la troupe, car ils ne faisaient que s'embrasser et verser des larmes. Nos yeux, après avoir parcouru cette foule, s'arrêtèrent sur une femme en habits de deuil, qui, sans être de la première jeunesse, avait une ligure d'une beauté remarquable. Dans ses bras était un jeune homme (ju'on voyait se mordre les lèvres pour s'empêcher de pleurer. Elle lui présentait un lUicon de vin, et (luelque chose d'enveloppé dans un morceau de linge. 11 prit l'un, mais refusa l'autre, quelques instances qu'on lui fît pour l'engager à l'accepter. Mon oncle s'avança vers elle, et lui demanda si c'était son fils. — Oui, monsieur, c'est mon seul garçon, et un si bon fils, que le monde entier ne pourrait en produire de pareil. Mon mari est mort depuis six mois, et m'a laissé trois filles, dont la plus âgée n'a que cinq ans. Dans la dernière disette , ii s'était endetté de cinquante écus. Les créan(Mers sont venus à sa mort ; et j'ai vu le petit champ qui nous fait vivre près de leni être abandonné. On levait des recrues dans le pays. Le fils d'un riche fermier s'était laissé enrôler par surprise. 11 a déclaré que si un autre garçon du village voulait prendre sa place, il lui donnerait cent francs. Mon fils lui a proposé de porter la somme jusqu'à cinquante écus, et qu'il serait son homme. Enfin, ils se sont accordés à cinq louis. Je n'ai pas su un mot de tout cet arrangement, que quand il a été conclu. Autrement, j'aurais prié mon fils de nous laisser, mes filles et moi, dans la misère, plutôt (\uv de nous priver de ses secours, lui qui me tient lieu d'ami, de protection, de tout au monde, car il a travaillé nuit et jour pour moi. J'ai cru tomber morte de dinileur, lorsqu'il m'a présenté les cinq louis qu'il a reçus ])our son enrôlement. Je suis allée vers le sei'gent; toutes mes prières n'ont pu le tléchir. Mon fils a cherché à me consoler, en me représentant que notre champ étant presque libre, je pourrais vivre avec mes filles au-dessus des besoins. Tranquillisez-vous, me disait-il, je serai quelque temps en quartier dans le voisinage. Après l'exercice, je reviendrai pour vous aider à travailler. Mon terme n'est que de six ans, et ensuite j'aurai mon congé... Hélas! s'écria-t-elle, tout allait si bien. Pendant quatre mois il a travaillé avec tant d'ardeur, que muis avons achevé de payer nos dettes, et satisfait aux iuqxilsile l'année. Et maintenant il faut (pTil s"en aill<^! l'eui-ètrc

Ml» ].E VIKIX LAUUKNT.

ia guerre reviendra-t-elle. et je ne reverrai plus mon Julien, mon cher lils. Mon oncle lui demanda ce qu'elle lui présentait dans le morceau de linge. C'est, répondit-elle, un louis d'or que j'ai reçu dernièrement d'une dame, pour avoir sevré son entant. C'est tout l'argent que je possède, et je le tenais en réserve pour les dernières extrémités. Ah! si mon Julien voulait au moins le prendre! Mais j'aurais dû le connaître. Il n'a jamais voulu rien recevoir de moi , depuis qu'il peut travailler ; au contraire, il m'a toujours donné ce qu'il gagne. Mon oncle lui demanda sa demeure, et lui promit de s'intéresser en sa faveur. Elle fut sensible à cette marque de bonté ; et j'en fus aussi bien touchée pour elle. Vingt fois mes yeux s'étaient baignés de larmes pendant ses plaintes. Mais je crois que je plaignais encore plus son fils; car on voyait la violence que se faisait le pauvre garçon pour cacher sa douleur à sa mère, et ses pleurs à ses camarades, quelque peu qu'il eût à rougir d'un si juste attendrissement. Sa mère voulait l'accompagner un peu loin, mais elle est tombée évanouie au premier signal de la marche. Nous l'avons ramenée chez elle, et nous avons cherché de toutes les manières à la consoler, moi par de douces paroles, et mon oncle par des secours utiles. Écoute, mon frère, je veux te dire l'idée qui m'est venue. Nous savons, par la perte de Laurent, combien il est cruel de se voir séparer de ceux que l'on aime. La pauvre femme souffre sûrement encore plus que nous, puisque c'est plus qu'un ami qu'elle a perdu. Nous ne pouvons pas nous rendre Laurent , mais nous pouvons au moins lui rendre son fils. J'ai fait pour mon oncle de petits travaux qu'il veut récompenser, en me donnant une belle robe : je lui demanderai ma robe en argent comptant. Travaille de ton côté, sans perdre une minute, au dessin que tu fais pour mon papa. Je sais qu'il doit te le bien payer. Nous réunirons nos petites fortunes , et nous en achèterons le congé du nouveau soldat, à l'intention de Laurent. Si l'on est récompensé dans une autre vie du bien qu'on a fait dans celle-ci, cette bonne œuvre passera sur son compte, puisque c'est lui qui nous l'a inspirée; et il saura que nous l'aimons toujours, quoiqu'il soit mort. C'est la meilleure manière de prier pour lui. Je dois partir d'ici dans huit jours pour retourner ;\ la maison ; nous arrangerons ensemble notre projet, et nous chargerons notre papa de l'exécuter. Il sera sûrement bien aise de nous servir. Cette espérance est Ja plus douce consolation que je puisse me donner, en attendant le plaisir de te revoii'. Adieu. Je t'embrasse avec la nouvelle amitié que tu me demandes, et qui durera toute ma vie. Camille dk Vallikhk.

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