L'ESPRIT DE CONTRADICTION
MADAME DE CELLIÈRES , HENRIETTE sa tille.
KNRiETTE. Nou , maman, j'aimerais mieux achever cette bourse.
m""" de cellièhes. Mais, ma fllle, Caroline serait certainement plus flattée de recevoir le sac à ouvrage. Tu sais combien le tien lui a paru joli, et celui-là est sur le même modèle.
HENRIETTE. Malgré cela, maman, je suis sûre que la bourse lui fera encore plus de plaisir.
M'"* DE CELLIÈRES. A la bounc heure ; mais sera-t-elle achevée? Il faut bien des tours encore pour la finir, au lieu qu'il n'y a plus rien à faire au sac à ouvrage, que d'y passer des rubans. Tu ne voudrais pas manipier d'apporter à ta cousine un petit présent au jour de sa fête?
HENRIETTE. Oh î poiir ccla, non. Mais vous verrez, maman, la bourse seia bientôt achevée.
M"* DE CELLIÈRES. Fais bicu tes réflexions. Ton père doit partir à quatre heures précises; et celle qui n'aura pas achevé son ouvrage, n'ira pas avec lui.
HENRIETTE. C'csl à ciuq hcurcs, maman, et non à quatre.
't'ix i/Ksi>i;rr di; ( oxtiiadictio.v.
m"" iie ckli.ikuks. Henriette, Henriette, ne te corrigeras-tu juinais de ce vilain défaut, de vouloir toujours savoir les choses tout autrement qu'on ne te les a dites?
HKNHiETTE. Mais, maman, quand je suis sûre que mon papa ne doit partir qu'à cinq heures?
m""" de cellieres. Eh bien! nous verrons qui aura le mieux entendu. Je te conseille toujours, en amie, de te tenir prête pour l'heure que je te dis.
HENRIETTE. Oh! jc Ic scrais même pour ce temps-là. Tenez, voyez-vous, c'est presque fini. J'avancerais encore d'un quart d'heure , si j'allais travailler là-bas sous le berceau .
m""" de CELLIERES. Et pourquoi donc?
HENRIETTE. C'cst quc j'y verrais beaucoup mieux.
!«""■ DE cELLiÈRES. Mais c'cst du temps que tu vas perdre à aller et à revenir.
HENRIETTE. Oh! HC craigucz pas; je le regagnerai. La besogne en ira cent fois plus vite.
M"" DE CELLIÈRES. Commc tu voudi'as, ma fille; mais souviens-toi que je t'ai avertie de ce qui peut t'arriver.
HENRIETTE. Soycz traiiquillc, maman, je réponds de tout. Je vais courir à toutes jambes.
Elle y courut en effet, et si vite qu'elle arriva tout essoufflée. Il lui fallut près d'un demi-quart d'heure pour reprendre haleine. Ses mains étaient toutes tremblantes de l'agitation de sa course; et son aiguille enfilait une maille pour une autre. Enfin, elle acheva de se remettre; et il faut convenir qu'elle poussa vigoureusement son travail. Cependant, malgré toute sa diligence, il semblait s'étendre et s'allonger sous ses doigts. Sa mère, qui craignait toujours pour elle, vint la trouver.
m"'' de CELLIÈRES. Eli bien! Henriette, où en sommes-nous? As-tu achevé?
HENRIETTE. Nou, pas cucore, maman. Aussi n'est-il pas cinq heures.
m""" de CELLIÈRES. Tu as ralsoii ; mais il en est quatre. I/hoiioge vient de sonner.
HENRIETTE. Elle ua pus soniiè, inaïuan. Je le sais bien, moi qui écoutais.
m'"*' DE CELLIERES. Jc ue sais donc pourquoi je l'ai entendue, moi. Ton père va partir.
HENRIETTE. Oli ! ([uc uoii ! uiamaii ; cela ne se peut pas.
m'"*" de CELLIERES. Cependant on a mis les chevaux; et voilà tes frères et tes sœurs qui sont tout prêts.
HENRIETTE. 0 iiiou Dieu ! (pie me dites-vous?
FRÉDÉRIC, y?// s- V/?Y///rr. Eli bieii ! Henriette, où es-tu donc? Ou n'attend plus (|iie t(ti.
HENRIETTE, l'ii nioiiieiit ! iiu iiKuiieut !
FRÉDÉRIC. Qiiati'e luMires sont déjà sonnées; et tu sais que num pa|>a
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nous a dit à dîner qu'il partirait à la minute précise, parce qu'à cinq heures et demie il a ici un rendez-vous.
m"'^ de cellières. Eh hien ! ma (il le, que t'avais-je dit ?
HENRIETTE. Mais, manuiu...
AMEDEE, VICTOIRE, ADELAÏDE, accourent tous à la fois en criant : Henriette ! Henriette ! Henriette !
HENRIETTE, cVvnton (ï impatience . Doucement donc, enfants.
FREDERIC. Comment! est-ce que tu n'as pas achevé ta bourse? Tiens, vois le joli petit paysage que je vais porter à ma cousine.
AMÉDÉE. Et moi, ce bouquet de fleurs de mon jardin.
VICTOIRE. Et moi, ces nœuds de rubans.
ADÉLAÏDE. Et moi, ccs jaiTetièrcs que je lui ai tricotées. Allons , allons, voici mon papa.
M. DE CELLIERES. Henriette, nous partons. Tu sais que jamais je ne me fais attendre, mais aussi que jamais je n'attends personne. Si tu es prête, suis-moi , si tu ne l'es pas, tu n'as qu'à rester.
HENRIETTE. Ma boursc n'est pas encore finie. Il ne s'en faut que de (juatre ou cinq tours.
M. DE CELLIÈRES, faisant signe aux autres enfants de le suivre. Adieu, ma fille, je me charge de tes compliments pour Caroline. [H sort arec Frêxléric, Am'èdèe, lictoire et Adéidide.)
HENRIETTE, à sa mère, eii 'pleurant. Les voilà partis! Il faut que je reste à me désoler à la maison, moi qui attendais une si grande joie de cette soirée ! Ma cousine va recevoir un cadeau de chacun de mes frères et de mes sœurs : et moi, qui suis l'ainée, je ne suis pas de la fête! Que pensera-t-elle de moi ?
m"*" de CELLIERES. En effet, c'est fort malheureux, d'autant plus qu'il ne tenait qu'à toi d'éviter cette disgrâce. Je t'avais avertie encore assez à propos. Si , au lieu de t'obstiner à finir ta bourse, tu avais passé des rubans au sac à ouvrage, si tu n'avais pas perdu de temps à courir ici ; si tu n'avais pas étourdiment fourré dans ta tête que ton père ne devait partir qu'à cinq heures, voilà un chagrin amer que tu te serais épargné. Le malheur est venu; il ne te reste plus qu'à le supporter avec courage.
HENRIETTE. Mon ouclc ct ma tante, que diront-ils? Ils vont croire (pie je suis en pénitence, ou que je n'aime pas ma cousine.
M""^ DE CELLIERES. Tu convieudras qu'ils seront fondés à le soupçonner.
HENRIETTE. Ah! uiamau, au lieu de me donner des consolations, vous augmentez encore ma peine.
M"* DE CELLIERES. Non, ma bile, j'en souffre autant ipie toi : et je puis la finir, si tu veux.
HENRIETTE. 0 maman! que vous êtes bonne! Oui, oui, je vais achever ma bourse, et puis nous irons nous deux la porter. Mon oncle, ma tante et
ilO
ANTMiNi: i:r son chikn.
Hia pL'titt' coiisiiic Vdiit être; hieii ugrrahleineiit siiipns. Ils verront iiihce n'est pas ma faute. Voulez-vous que j'envoie chercher une voiture? Je finirai en attendant.
m'"* de cellu-res. Non, ma lille, ce serait désobéir à ton y)ère et te dérober à toi-même le fruit d'une importante leçon. Tu n'iras point d'aujourd'hui chez ta cousine ; mais tu peux te rendre encore aussi heureuse f[ue tu l'aurais été par ta visite. J'en ai un moyen sur à te proposer.
iiEMUETTE. Et quel est-il, maman, je vous pri«?
.m"" de cELLii':REs. C'est de bien prendj-e, dès ce moment, sur toi-même, de ne plus arranger tout ce qu'on te dit au gré de ta fantaisie ; de te défaire , surtout, de cette manie insupportable de contredire sans cesse, en opposant tes folles idées aux conseils des personnes plus sages et plus expérimentées que toi. Je te connais assez de courage pour prendre un parti ferme, et le soutenir.
MENiuETTE. Oli ! oui, nuiman, je le veux , je le veux.
m""' de celliehes. Je n'en attendais pas moins de la force de ton caractère. Eh bien! si je te vois persister le reste de la semaine dans ta courageuse résolution, nous irons dimanche prochain chez ta cousine. Nous lui porterons la bourse, et de plus le sac à ouvrage, pour la dédommager. Elle croira que nous n'avons retardé de quelques jours, que pour lui faire un cadeau plus digne d'elle, et de notre propre générosité.
HENRIETTE, sf jetaiii dans ses bras. Ah! ma chère maman, que je vous embrasse ! Vous me rendez le calme et la joie.
m""" de cellières. Je les sens aussi rentrer dans mon âme. Tu viens de foiidei' peut-être en ce moment le bonheur de toute ta vie.