‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 254 sur 276 · ANTOINE ET SON CHIEN · texte numérisé non relu

ANTOINE ET SON CHIEN

.NToiNE était fils d'un malheureux journalier, fort honnête homme, mais si pauvre, si pauvre, qu'il ne possédait rien au monde que les outils dont :ife>=^\> il gg servait pour gagner sa misérable subsistance. Une longue maladie, qui venait de conduire sa femme au tombeau , l'avait entièrement ruiné. Il serait mort de chagrin lui-même après tous ces malheurs, s'il n'avait pas eu besoin de vivre pour son enfant, qu'il aimait beaucoup , parce qu'il était honnête, docile, et du caractère le plus heureux.

Le jeune Antoine passait un jour devant la porte d'un chiUeau. Un domestique l'aperçut; et l'ayant fait entrer dans la cour, il lui demanda s'il voulait gagner une pièce de douze sous. Bien voliuitiers, lui répondit le pauvre culant. U»'*' faut-il faiic pour ct'la?

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LE LMi.MEsTiuL'iî. Prendre un de nos chiens, lui mettre une pierre au cou, et le jeter dans la rivière.

ANTOINE, Pourquoi donc voulez-vous le faire périr? Est-ce qu'il aurait mordu quelqu'un?

LE DOMESTIQUE. Nou , ce n'cst pas cela. ïu vas en savoir la raison. Il conduisit aussitôt Antoine sous la remise, et lui lit voir dans un coin, sur la paille, un petit chien, qui ne paraissait plus avoir qu'un souffle de vie. Son poil était tomhé, et une rogne affreuse couvrait tout son corps.

ANTOINE. Oh ! le pauvre malheureux! il est dans un bien triste état!

LE DOMESTIQUE. C'cst pour Cela que madame veut s'en défaire. 11 y a d'autres chiens dans la maison ; et elle craint qu'ils ne prennent son mal. Si tu veux gagner tes douze sous, tu n'as qu'à le prendre et le noyer. Je ne voudrais pas y toucher pour six francs, moi.

ANTOINE. Mais est-il besoin que je le jette à la rivière? Peut-être pourraitil guérir.

LE DOMESTIQUE, il u'v a pas d'apparencè qu'il en revienne. Le médecin de madame l'a condamné.

ANTOINE. N'importe; on peut toujours essayer.

LE DOMESTIQUE. A la bouue heure. Fais-en ce que tu voudras, pourvu que tu nous en débarrasses.

ANTOINE. Aurai-je toujours les douze sous?

LE DOMESTiQiE. Ail! tu cs iutéressé?

.\NToiNE. Ce n'est pas pour moi, c'est pour lui que je vous les demande. Si j'étais riche, il ne me faudrait rien; mais je suis pauvre, je n'ai pas toujours du pain pour moi-même, et il ne doit pas en manquer pendant sa maladie.

LE DOMESTIQUE. AUous, c'cst une affaire terminée. Voici tes douze sous.

Antoine vit sous un hangar un mauvais panier qu'il demanda. 11 y mit le chien sur une couche de paille ; et il se hâta de partir pour aller joindre son père, qui travaillait dans une pièce de terre assez éloignée. En marchant, il jetait quelquefois les yeux sur le panier. La \ne dégoûtante de son malade lui faisait soulever le cœur ; mais elle excitait en même temps sa pitié. Pauvre petit, lui disait-il, tu dois bien souffrir! Que je te plains! Ah! si j'étais assez heureux pour te rendre la vie ! Va, tu peux m'en croire, je ne me serais jamais chargé de te jeter à l'eau .

Son premier soin, en traversant le village, fut d'acheter un petit pain mollet. Il obtint par grâce du boulanger de le tremper dans sa marmite pour lui donner un goût plus appétissant. Tout ce que le pauvre chien put faire fut de le lécher du bout de la langue ; mais encore cela soutenait-il un peu les forces du malade, et les espérances du petit médecin.

Le père d'Antoine fut prêt à le gronder, en le voyant arriver plus tard iju'à l'ordinaire. Mais lorsqu'il eut appris ce qui l'avait retenu, au lieu d'en

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vouloir (lu mal ù snii lils, il fut charmé de voir qu'il avait un cœur si sensible, et il l'embrassa pour sa récompense.

Auprès du champ où il travaillait s'étendait une verte prairie. Antoine y porta le chien grelottant sur le gazon, et le mit au pied d'un arbre pour qu'il se réchauffât au soleil. Son mal ne lui venait que d'une surabondance d'humeurs produite par la quantité de viandes dont on avait coutume de le nourrir. Aussitôt que le soleil l'eut un peu ranimé, il se traîna dans la prairie, cherchant, du bout de son museau, les herbes que l'instinct lui indiquait pour sa guérison. Il en eut à peine mangé, qu'il se trouva beaucoup mieux. Antoine venait de quitter un moment son travail pour savoir comment il se portait. Il fut surpris de ne pas le trouver à la place où il l'avait mis, et plus joyeux encore de le voir sur ses pieds. Il eut soin de le porter dans la prairie pendant huit jours de suite, au bout desquels le pauvre animal se trouva entièrement rétabli. Jamais il ne s'était vu de si bon appétit. Antoine avait déjà employé ses douze sous à le nourrir pendant sa convalescence; mais, lorsqu'il le vit en parfaite santé, il n'eut pas de regret à partager avec lui son propre pain. Il lui avait donné le nom de Chéri . Chéri embellissait de jour en jour. Ses yeux presque éteints s'étaient ranimés; ses membres avaient repris leur souplesse. Bientôt son poil devint doux comme de la soie, et d'une Itlancheur aussi éblouissante que celle de la neige, lorsque le soleil y darde ses rayons.

Le bruit de sa beauté ne tarda guère à parvenir jusqu'à la dame du château , à laquelle il avait d'abord appartenu. Elle envoya son valet de chambre offrir deux louis au petit Antoine pour le ravoir de ses mains. Oh ! non, non, répondit Antoine au messager; madame le condamnerait encore à mourir dans la rivière, s'il venait à tomber malade; mais moi je ne l'abandonnerai jamais. Que sont vos deux louis en comparaison du plaisir que son amitié me donne? Nous sommes trop attachés l'un à l'autre pour nous séparer. Antoine avait raison. Il n'aurait pas cédé son chien pour un empire; mais, en revanche, son chien ne l'eût pas quitté pour le plus grand prince de la terre. Il était lidèle à suivre ses pas, ou bien il courait devant lui, faisant mille gentillesses pourTamuser. Lorsque, après avoir aidé son père à cultiver la terre, Antoine quittait un moment sa bêche, et s'asseyait sous l'ombrage pour prendre un léger repas, il n'avait besoin que de faire un signe. Chéri oubliait ses affaires, accourait à toutes jambes, s'élançait sur lui, et, debout sur ses pieds de derrière, la queue frétillante de plaisir, il lui prenait sur les lèvres la moitié de chaque bouchée de son pain. Antoine avait souvent à souffrir de mille nécessités; mais il n'en était pas plus triste, parce que son ami lui donnait chaiiue jour une nouvelle joie.

Hélas! il devait liient('>t survenir un gi'aiid malheur. A la tin de l'aut(Minie, le petit garçon tomba daugereuseuieuf malade. Sou i»ère employa

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le peu d'argent qu'il avait mis eu l'éserve de ses journées jxtui' procurer les premiers remèdes à son enfant. Ces tristes épai'gnes turent bientiH consumées. Il se souvint alors du prix considérable que la dame du château avait offert pour racheter son chien. Deux louis étaient pour lui tout Toidu monde dans cette circonstance. Il résolut de renouveler la proposition à son fils. Mais à peine celui-ci l'eut-il entendue : Jamais, jamais, s'écriat-il; et la lièvre redoubla de l'agitation qu'une idée si triste avait portée dans ses esprits.

Cependant son mal eiupiraittous les jours. De violentes coli(iues vinrent se joindre à la fièvre pour augmenter ses tourments. On le voyait se tordre et se rouler sur son grabat en poussant des cris aigus. Alors venait son petit chien qui s'accroupissait près de lui, et le regardait d'un air pitoyable, comme s'il eût voulu lui dire : Ah! mon cher maître , que je te plains! Antoine, à son tour, le regardait avec attendrissement; et lorsque ses douleurs lui permettaient de parler : 0 mon pauvre Chéri, lui disait-il, il faudra donc que je te quitte bientôt! Hélas, je t'ai sauvé la vie, et toi, tu ne peux me secourir. En disant ces mots, il lui échappait un torrent de larmes que Chéri venait lécher sur ses joues brûlantes.

Il y avait dans le voisinage un homme riche et compatissant, nommé M. d'Orfeuil, qui entendit parler de la maladie du petit garçon , et de l'indigence où se trouvait son père. Il vint aussitôt pour s'assurer par ses propres yeux de la vérité de ces récits, et pour chercher les moyens de donner des secours à ces pauvres malheureux.

Lorsque ce brave homme se présenta devant la cabane, le petit Antoine était dans l'accès le plus violent de la crise. Son père était près de lui, abandonné à une profonde désolation. Ce n'était pas la faim qui le tourmentait dont il souffrait le plus, quoiqu'il n'eût pris depuis plusieurs jours qu'une faible nourriture, à peine sulfisante pour le soutenir. L'aspect des maux de son enfant l'empêchait de s'occuper des siens. Il cherchait à le consoler par ses caresses , et soutenait sur un bras sa tête défaillante, tandis que le petit chien, ayant les deux pattes de devant appuyées sur le grabat, tantôt poussait des cris plaintifs, et tantôt cherchait par mille agaceries à faire tomber sur lui quelques regards de son maître.

Ce tableau touchant arrêta longtemps les regards de M. d'Orfeuil, sans qu'il pût faire un mouvement pour entrer dans la cabane. 11 prit enfin sur lui de s'avancer; et il était déjà au pied du lit avant qu'on l'eût aperçu, même avant que le chien se fût détourné pour aboyer à sa rencontre ; et lorsque Antoine et son père levèrent sur lui leurs yeux étonnés, ils virent les siens déjà pleins de larmes.

0 mes chers amis, s'écria M. d'Orfeuil, dans (pielle triste situation je vous vois ! On m'a dit, Antoine, que tu n'étais pas en état de fournil' aux frais de la maladie de ton lils. Ce n'est que depuis deux jours, lui icpoiidil

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