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Antoine. Mon pain y aviiit snffi jusqu'alors ; mais à présent il ne me reste plus rien dont je puisse nie priver pour mon enfant, à moins de vendre ce misérable grabat sur lequel il repose. Le petit Antoine, à ces mots, étendit sa main tremblotante sur son cbien, et laissa échapper un profond soupir.
Pauvre enfant, lui dit M. d'Orfeuil, ne sois pas en peine, je veux prendre soin de toi! Antoine, ajouta-t-il, en s'adressant à son père, ta cabane est humide, et le séjour n'en vaut rien à ton fils pendant sa maladie. Veux-tu me le confier? Je le recevrai chez moi pour le faire guérir. Si je le veux ! lui répondit Antoine en se précipitant à ses genoux; oui, mon brave monsieur; vous nous rendrez à tous deux la vie par cette charité. M. d'Orfeuil le releva, tendit la main au petit garçon, et sortit aussitôt, sans rien dire, pour allei' ordonner les premiers préparatifs. Une demiheure après, vint un domestique robuste, qui enveloppa le petit Antoine dans une bonne couverture de laine, et remporta sur ses bras vers la maison de M. if Orfeuil. Son père marchait à son côté, laissant voir sur son visage un combat où fespérance et la joie semblaient dissiper peu à peu de longues traces de tristesse. — Pour le fidèle Chéri, sa contenance n'était pas équivoque. II marchait par gambades, et le nez au vent, les yeux constamment fixés sur son jeune maître, qui, de temps en temps, entr'ouvrait sa couverture pour le regarder.
Grâces à la générosité de M. d'Orfeuil, et aux soins d'un médecin habile, la maladie du petit Antoine fut bientôt arrêtée dans ses progrès. Pendant tout ce temps, Chéri lui tint lidèle compagnie. C'est en vain qu'on voulut l'engager à sortir de la chambre de son maître pour prendre un peu l'air dans les champs. Toute la cérémonie qu'il faisait pour le père d'Antoine, était de l'accompagner, lorsqu'il se retirait, juscju'à la première marche de l'escalier: puis tout à coup il rebroussait chemin, et rentrait précipitamment dans la chambre, en faisant mille cabrioles autour de lui.
Au bout de quinze jours, le petit Antoine fut en état de se mettre en route pour retourner auprès de son père. M. d'Orfeuil l'avait fait habiller (le neuf de la tète aux pieds. Tout autre aurait eu delà peine à le reconnaître sous sa nouvelli' parure; mais les yeux de Chéri ne s'y trompaient point; et l'on devine sans peine quelle fut sa joie, lorsqu'il vit son maître marcher dans la campagne, et qu'il put tout à son aise caracoler autour de lui.
La première parole qui s'échappa de la bouche du vieux Antoine, en recevant son fils dans sa cabane, fut le nom de M. d'Orfeuil. 0 mon cher eufuiit ! dit-il à son lils, sans ce digne homme, je te perdais pour toujours. Tu vois comme il vient de nous rendre heureux. Que pourrons-nous faire pour lui témoigner notre reconnaissance? Oh ! mon père ! j'y ai déjA pensé; mais je ne iiourrais jamais vous le dire aujourd'hui; et il détourna la tète pour cadifr les pleurs (|ui vinrent tout à coup baigner ses
ANTOINE ET SON CHIEN. i'ir,
yeux. Il se coucha de fort bonne heure : cependant le sommeil ne descendit point sur ses paupières, durant toute la nuit il ne lit que s'agiter sur sa couche et soupirer.
Le lendemain, son père lui demanda quel était le moyen qu'il avait imaginé pour s'acquitter envers M. d'Orfeuil. Le pauvre petit n'eut pas la force de répondre, et il se contenta de lui montrer Chéri du bout du doigt.
Il prit aussitôt son habit neuf, et sortit avec un effort si violent, que l'on voyait bien qu'il lui avait coûté tout son courage. Chéri le suivit. Jamais il n'avait été si fringant que ce jour-là. Il faisait des gambades et des culbutes qui attiraient les regards de tous les passants. Chacun enviait le bonheur de posséder un petit animal si gentil. Mais plus il était joyeux, et plus Antoine avait de tristesse. Hélas ! lui disait-il, tu ne serais pas si réjoui, si tu savais que nous allons nous séparer pour toujours. J'ai mieux aimé souffrir faute de remèdes, que de te vendre pour en avoir; on m'aurait plutôt arraché la vie; et maintenant il faut que je te cède à un autre si je ne veux pas être un ingrat. Ah ! mon pauvre Chéri ! mon pauvre Chéri !
Au milieu de ses tristes pensées, il arriva devant la maison de M. d'Orfeuil; il traversa la cour, monta l'escalier, mais lorsqu'il fut à la porte de l'appartement, le cœur lui battit si fort, qu'il eut besoin de se recueillir quelques instants pour retrouver son courage.. Enfin il prit Chéri dans ses bras, et frappa doucement à la porte. A peine M. d'Orfeuil fut-il venu lui ouvrir, qu'il se précipita à ses pieds. 0 mon brave monsieur! lui dit-il en sanglotant, je vous dois la vie; je n'ai que mon pauvre chien pour m'acquitter envers vous. Tenez, je vous l'apporte. Hélas! ce n'est pas sans regret que je vous le donne ; mais vous me feriez encore plus de peine de me refuser.
M. d'Orfeuil avait un cœur tel que tous les hommes devraient l'avoir pour leur bonheur et pour celui des autres. Le discours naif du petit garçon le fit sourire; mais il n'en fut que plus touché de la grandeur de son sacrifice, parce qu'il savait la force de son attachement. Il le prit dans ses bras, et lui dit : iS'on, mon cher Antoine, je ne veux point te refuser J'accepte ton «adeau de grand cœur, et, à ce prix, je me tiens payé de tout ce que j'ai fait pour toi. Mais à présent que nous voilà ([uittes l'un envers Vautre, je te donne Chéri pour le plaisir que tu viens de me causer par ta reconnaissance. Quoi! monsieur... s'écria le petit garçon; et il ne put achever. Oui, mon enfant, reprit M. d'Orfeuil; je ne te demande qu'une chose, c'est de ne pas insister davantage. Va, je suis plus satisfait que tu ne peux l'être, en trouvant encore un moyen de te rendre heureux.
Antoine, (pii , peu de minutes auparavant, avait été sur le point de s'évanouir de tristesse, fut près en ce moment de succomber sous l'excès de sa joie. Il rcigardait son bienfaitiMii' (fun air étonné. Il pnssail tour à
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tour sur son cœur et sur ses lèvres la niaui de M. d'Orfeuil et Chéri. Il ])l6urait; mais ses larmes étaient douces : c'étaient des larmes d'attendrissement et de plaisir.
M. d'Orfeuil ne s'en tint pas à ces premiers bienfaits. Il venait de vaquer un emploi dans sa maison, il en revêtit le vieux Antoine. Pour son fils, il le fit élever avec soin, et lui donna un bon métier. Chéri vécut heureux dans la famille. Ah! lui disait quelquefois Antoine en le caressant, c'est à toi que je dois peut-être tout mon bonheur! Il ne fit que l'aimer de plus en plus chaque jour ; et lorsque l'on voulait parler de deux bons amis dans le village, il ne fallait pas chercher bien longtemps. Les noms venaient d'eux-mêmes à la bouche : c'étaient yl^i^ome et Chéri.