‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 69 sur 276 · LA PREMIÈRE ÉPREUVE DU COURAGE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ÉPREUVE DU COURAGE

ADAME DLLis. 11 me tarde bien desavoir lequel de mes deux enfants va montrer aujourd'hui le plus de courage lorsque M. Jourdain arrivera. MAucELLiN. Quoi , maman! Est-ce qu'il doit

venir?

m""" dulis. Je l'attends.

LAUUETTE. Cclui qui arracha l'autre jiMir uiif dent à mon papa?

m""' dulis. Oui, ma fille, (yest un fort habile dentiste. Je l'ai fait prier de passer ici ce matin pour visiter votre bouche. MARCELLiN, G'cst apparemment pour ma sœur; car pour moi , j'es|»ère bien qu'il ne m'arrachera pas de dents.

LAUHETTE. M à Uioi UOU pluS.

m'"" DLLis. Je crois cependant, mes amis, ([u'il sera obligé de vous en oter à l'un et à l'autre. A'ous en avez une toute branlante, Laurette. Kt vous, Marcellin, je vous en ai vu deux qui s'embarrassent. 11 faut jeter à bas la plus avancée.

MAUCELLIN. Quc uic ditcs-vous, uiamau? Je n'eu ai pas trop, je vous assure.

m""" DrLis. (Test à M. Jourdain à le décider.

LArr.iMii;. .Mais cela nir fera mal".'

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m""^ dllis. Je le crains, ma chère amie. H ne faut pourtant pas t'etîiayer. L'opération est bientôt faite; et quand elle serait douloureuse, il est de toute nécessité qu'elle se fasse.

LAURETTE. Je uc vois pas de nécessité à ce qu'on me fasse du mal, maman. Je ne m'en soucie pas du tout.

m'"' dulis. Je le crois. Personne au monde ne s'en soucie. Mais lorsqu'il est pour nous d'un grand avantage de souffrir une douleur passagère, il serait ridicule de ne pas s'y résigner tranquillement.

MARCELLix. Oh! jc tiendrai ma bouche si fermée, que M. Jourdain sera bien fin s'il y regarde.

m"** dulis. Je vous conseille, monsieur, de prendre un ton moins leste et plus sensé. Vous fermerez votre bouche? voilà un grand effort de raison. Voulez-vous que je vous regarde comme un lâche, qui ne sait pas supporter la plus légère douleur? Je serais bien honteuse, à votre place, qu'un étranger n'eût que cette opinion à prendre de moi !

MARCELLiN. Jc Ic scrais aussi, maman, mais....

m'"'' dllis. Écoute-moi, mon fils. Crois-tu qu'il n'en coûte pas beaucoup à mon cœur de te voir souffrir? Lorsque tu étais si malade, n'as-tu pas observé que j'en avais perdu le sommeil et l'appétit, et que j'étais encore plus tourmentée que toi-même ? Tu peux donc penser que si je me décide à te faire supporter une opération douloureuse, je dois avoir un motif fort pressant; et ce motif le voici. Je serais au désespoir que mes enfants eussent les dents de travers dans leur jeunesse, et qu'on fût obligé de les arracher ensuite dans un temps où il ne leur en viendrait plus de nouvelles. Cet intérêt est bien vif pour une mère qui vous aime ; mais il me semble que pour vous il doit l'être encore davantage, puisqu'il vous touche de plus près. Il ne s'agit pas moins que d'avoir pour le reste de la vie une bouche difforme, ou de l'avoir bien ornée. Laurette, comprends-tu ce que je viens de dire à ton frère?

LAURETTE, Oui, mamau ; mais combien de mal cela me ferait-il?

m"^ DL'Lis. Je ne puis te dire précisément le mal que cela te ferait. Ce que je sais, c'est qu'il ne tient qu'à toi de le rendre beaucoup plus supportable. Yeux-tu que je t'en apprenne le moyen?

LAURETTE. Si jc Ic vcux, mamau? Oh ! je t'en prie !

m"' DULis. C'est de ne pas faire une résistance inutile, et de laisser de bonne grâce opérer M. Jourdain. Ton frère parlait de tenir sa bouche fermée. Si tu voulais t' aviser de fermer aussi la tienne, pensestu que M. Jourdain ne viendrait pas à bout de l'ouvrir? Tu peux être sûre d'avance que plus tu ferais de contorsions, et plus il serait obhgé de te faire de mal. Si les plaintes et les larmes pouvaient adoucir la douleur, quoiqu'elles soient des mar(}ues de faiblesse , elles auraient encore une excuse. Mais lorsqu'elles ne servent à rien du tout, et qu'elles peuvent

VM) I^A l'HKMIKKK KrUKIVr. Dl (OlKAOK.

même rendre le. mal plus sensible, il me semble (jne c'est une grande honte et une extrême folie que de s'abandonner à de pareilles lâchetés. /

MAUCKLLiN. Eli ])ien, maman, voyons : dis-imus comment il faut nous comporter.

m"' DiLis. Kien de plus facile. Je ne vous demande que de rester tranquillement assis une minute, et tout sera fini. Vous étiez l'autre jour dans ranticliambre de votre papa lorsqu'on lui ôta une dent. Je vous fis entrer un instant après; Tentendîtes-vous se plaindre?

LAUHETTE. C'cst quc mou papa a cent fois plus de force que nous. m"" ni'Lis. Il est vrai ; mais aussi sa dent tenait cent fois plus fortement que les vôtres. Un grand chêne est bien plus dillicile «l déraciner qu'un chêne tout petit.

MAi'.CKLLiN. Quel plaisir prend donc ce monsieur Jourdain à vous démantibuler les mâchoires ?

m""' DiLis. Ce n'est pas son plaisir, c'est son état; et c'est un état fort utile, puisqu'il a pour ol)jet de nous épargner des souffrances cruelles.

MAUcELLix. Mais puisqu'on le paye pour airacher des dents, plus il en arrache et plus il gagne. S'il allait me les arracher toutes les unes après les autres ?

m'"" dulis. Il gagnerait bien davantage à te laisser même les mauvaises, car alors tu serais obligé d'avoir recours à lui, soit pour les nettoyer, soit pour les tenir en ordre; au lieu ([u'avec un peu d'attention chaque jour tu n'auras peut-être jamais plus liesoin (pi'il y touche. Vois si, par mes propres soins, je n'ai pas su conserver les miennes.

LAL'p.RTTE. Est-cc qu'ou t'cu a arraché lorsijue tu étais aussi petite que moi?

m"^ dulis. Sans doute. J'avais une mère (pii veillait tendrement suitout ce qui pouvait m'intéresser. Elle me parla comme je vous parle aujourd'hui.

LACUETTK. Tu t'en souvicus donc? Crias-tu beaucoup?

m"" DILIS. i\on, ma tille, je puis me rendre cette justice.

LAruETiK. Et comment fis-tu pour t'en empêcher?

m'"'' dllis. Je compris tout de suite que mes lamentations ne serviraient qu'à désoler ma mère, à me faire passer dans l'esprit du dentiste pour une petite lille sans courage, et à me rendre ainsi méprisable à moi-même.

MAUCELLIN. Eh bieu ! maman, j'espère que je ne pleurerai pas.

>r'" DiLis. Je suis persuadée que si tu en prends la résolution, tu sauras la soutenir, en te souvenant que tu dois être homme un joui'.

LALUETTE. Mais moi, qui ne dois être qu'une femme?

m"'" di:lis. Les fenunes n'ont pas moins besoin de constance pour supporter la douleur. Peut-être même la faiblesse de leur constitution demande-t-f'Uc un plii^ haut dcgi'é de cniii-agr et de iialicncc. Aliii di' rc-

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