LE FERMIER
oNsiEUR Dublanc s'était un jour renfermé dans son cabinet pour expédier quelques affaires. Un domestique vint lui annoncer que Matluirin, son fermier, était à la porte de la rue, et demandait à lui parler. M. Dublanc ordonna qu'on le fit monter dans son anticbanibre , et qu'on le priât d'attendre un moment , jusqu'à ce que ses lettres fussent achevées.
Roger, Alexandre et Sophie (ainsi se nommaient les enfants de M, Dublanc) étaient dans l'antichambre de leur père lorsqu'on y introduisit Mathurin. 11 leur lit, en entrant, une inclination respectueuse; mais il était aisé de voir qu'il ne l'avait pas apprise d'un maître à danser. Son compliment ne fut pas d'une tournure plus élégante. Les deux petits garçons se regardèrent l'un l'autre , et sourirent d'un air moqueur. Ils mesuraient l'honnête fermier des pieds à la tète d'un coup d'œil méprisant, se chuchotaient à l'oreille et faisaient des éclats de rire si outrés, que le pauvre homme rougit, et ne savait plus quelle contenance il devait prendre. Roger poussa même la malhonnêteté au point de tourner autour de lui, et de dire à son frère, en se bouchant les narines : Alexandre, ne sens-tu pas ici une odeur de fumier? Il alla chercher un réchaud plein de charbons ardents, sur lesquels il lit brûler du papier, et (pi'il promena dans la
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cliaiiil)re, pour dissiper, disait-il, la mauvaise odeur. 11 appela eusuite uu domestique, et lui dit de balayer les ordures que Mathurin avait répandues sur le parquet avec ses souliers ferrés. Alexandre se tenait les côtés de rire des impertinences de son frère.
Il n'en était pas ainsi de Sophie, leur sœur. Au lieu d'imiter la grossièreté de ses frères, elle leur en fit des reproches, chercha à les excuser auprès du fermier; et, s'apprnchant de lui d'un air plein de bonté, elle lui offrit du vin pour se rafraîchir, le fit asseoir, et pi'it elle-même son chapeau et son bâton qu'elle alla porter sur une table.
Sur ces entrefaites, M. Dul)lanc sortit de son cabinet; il s'avança d'un air amical vers Mathurin, lui tendit la main, lui demanda des nouvelles de sa femme et de ses enfants, et quelles affaires l'amenaient à la ville. Monsieur, je vous apporte mon quartier, lui répondit Mathurin ; et il tira en même temps de sa poche un sac de cuir plein d'argent. Ne soyez pas fâché, continua-t-il, de ce que j'ai tardé quelques jours à venir. Les chemins étaient si rompus qu'il ne m'a pas été possible de voiturer plus tôt mon grain au marché. — Je ne suis point fâché Contre vous, répliqua M. Dublanc : je sais que vous êtes un honnête homme , et qu'on n'a pas besoin de vous faire souvenir de vos engagements. En même temps il fit avancer une table pour que le fermier comptât ses espèces. Roger ouvrait de grands yeux à la vue des écus de Mathurin ; et il parut le regarder avec plus de considération.
Lorsque M. Dublanc eut vérifié les comptes du fermier, et loué leur justesse, celui-ci tira de son panier une boîte de fruits séchés au four. Voici ce que j'ai apporté pour vos enfants, dit-il. Ne voudriez-vous pas, monsieur, leur faire prendre, quelqu'un de ces jours, l'air de la campagne? Je tâcherais de les régaler de mon mieux, et de leur donner de l'amusement. J'ai de bons chevaux : je viendrais les prendre moi-même, et je les ramènerais dans ma carriole. M. Dublanc lui promit de l'aller voir, et voulut l'engager à dîner avec lui. Mathurin le remercia de sa gracieuse invitation, et s'excusa de ne pouvoir y répondre sur ce qu'il avait quelques emplettes à faire dans la ville , et beaucoup d'empressement à regagner sa ferme.
M. Dublanc lui fit remplir son panier de gâteaux pour ses enfants, le remercia du cadeau qu'il avait fait aux siens, et après lui avoir souhaité des forces pour ses rudes travaux , et dé la santé pour sa famille, il le reconduisit jusque sur l'escalier, et le laissa partir.
A peine fut-il descendu, que Sophie, en présence de ses fi'ères, instruisit son père de la réception grossière qu'ils avaient faite à riionnète Mathurin. M. Dublanc marqua son mécontentement à Roger et à Alexandre, et loua en môme temps Sophie de sa conduite. Je vois, dit-il en la baisant au front, que ma Sophie sait comment on doit se comporter envers
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(riioniiètes gens. Conime c'était riieure du déjeuner, il se lit apporter les fruits secs du fermier, et eu mangea une partie avec sa fille. Ils les trouvèrent l'un et l'autre excellents. Roger et Alexandre assistèrent au déjeuner; mais ils ne furent point invités à goûter des fruits. Ils les dévoraient des yeux. M. Dublanc ne fit pas semblant de s'en apercevoir. H reprit l'éloge de Sophie, et l'exhorta A ne jamais mépriser personne pour kl simplicité de ses habits. Car, disait-il, si nous n'en agissons poliment ([u'avec ceux qui sont d'une parui~e brillante, nous avons l'air d'adresser nos civilités à l'habit même plutôt qu'à la personne qui le porte. Les gens le plus grossièrement vêtus sont quelquefois les plus honnêtes ; nous en avons un exemple dans Mathurin. Non seulement il trouve dans son travail le moyen de se nourrii-, lui, sa femme «t ses enfants, mais encore, depuis quatre ans qu'il est mon fermier, il paye si exactement ses termes, que je n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire à ce sujet. Oui, ma chère Sophie, si cet homme-là n'était pas si honnête, je ne pourrais fournir à la dépense de ton entretien et de celui de tes frères. C'est lui (jui vous habille et qui vous procure une bonne éducation ; car c'est pour vos vêtements et poui' les leçons de vos maîtres que je réserve la somme qu'il me paye à chaque quartier.
Lorsque le déjeuner fut Uni, il onhunia (pion en seri'àt les restes dans le buffet. Roger et Alexandre les suivirent d'un (cil allainé, et ils comprirent bien que ce n'était pas poui' eux ([u'on les gardait. Leur père acheva de les conlirmer dans cette idée. Ne vous attendez pas, leur dit-il, à goûter aujourd'hui ni un autre jour de ces fruits. Lorsque le fermier qui vous les apportait aura lieu d'être content de vous, il ii'nnliliera pas de vous en envoyer.
ROGER. Mais, mon papa, est-ce ma faute s'il sentait si mauvais.
M. nuDLANc. Que sentait-il donc?
ROGER. L^ne odeur insupportable de fumier.
M. DUBLANC. D'où pcut-il avoir contracté cette odeur?
ROGER. C'est qu'il est tous les jours à en voiturer dans les champs.
M. nuBi.ANc. Que devrait-il faire pour s'en garantir?
ROGER. Il faudrait... il laudiait,.'.
M. KUiti.Axt.. Il t'aulh'ait peut-être {\u\[ ne ruinât point ses tci'res?
ROGER, il n'y a que ce moyen.
M. DuiiLANG. Mais s'il n'engraissait pas ses champs, comment pourrait-il y recueillir une abondante moisson? Et s'il n'en faisait que de mauvaises, «comment viendrait-il à bout de me payer le prix de sa ferme? Roger voulait répliquer; mais son père lui lança un regard où Alexandre et lui lurent aisément son indignation.
Le dimanche suivant, de grand matin, le bon Mathurin était à la ixute de M. Dublanc. Il lui fit demander s'il ne serait pas bien aise de venir
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l'aiiu un tour à sa t'eniie. M. Duhliuic, sensible ù eet.te atteiitiuii, ne voulut pas le mortilîer par un refus. Roger et Alexandre prièrent-ijistaniment leur père de les mettre de la partie ; et ils ])romirent de se conduire plus honnêtement. M. Dublanc se rendit à leurs instances. Ils montèrent d'un aiijoyeux dans la carriole, et comme le fermier avait d'excellents chevaux, et qu'il savait bien les conduire, ils furent arrivés chez lui avant de s'en douter.
Qui pourrait peindre leur joie, lorsque la voiture s'arrêta ! Claudine, femme de Mathurin, se présenta, d'un air riant, à la portière, l'ouvrit en saluant ses hôtes, prit les enfants dans ses bras pour les poser à terre, les embrassa, et les conduisit dans la cour. Tous ses propres enfants y étaient en habits de grandes fêtes. Soyez les bien-venus, dirent-ils aux jeunes messieurs, en les saluant avec respect. M. Dublanc aurait hien voulu causer un moment avec eux, et les caresser ; mais la fermière le pressa d'entrer, de peur de laisser refroidir le café.
Il était déjà servi sur une table couverte d'un linge éblouissant de blancheur. La cafetière n'était ni d'argent, ni de porcelaine; elle était, ainsi que les tasses, d'une faïence grossière, mais fort propre. Roger et Alexandre se regardèrent en dessous; et ils auraient éclaté de rire, s'il n'avaient craint de fâcher leur père. Claudine avait cependant remarqué à leur mine sournoise ce qu'ils pensaient. Elle s'excusa, et leur dit qu'ils auraient sans doute été mieux servis chez eux; mais qu'il fallait se contenter de ce qui était offert de bon cœur chez de pauvres gens.
Avec le café on servit des galettes d'un goût si exquis, qu'on vit bien que la fermière avait mis tout son art à les pétrir et à les cuire. Après le déjeuner, Mathurin engagea M. Dublanc à .donner un coup d'oeil à son verger et à ses terres. M. Dublanc y consentit. Claudine se donna toutes les peines possibles pour rendre cette promenade agréable aux enfants. Elle leur montra tous ses troupeaux qui couvraient les prairies, et leur donna à caresser les plus jolis agneaux. Elle les conduisit ensuite à son colombier. Tout y était propre et vivant. Il y avait sur le sol deux jeunes colombes qui venaient de quitter leur nid, mais qui n'osaient pas encore se confier à leurs ailes naissantes. On voyait des mères qui couvaient leui's œufs dans des paniers, d'autres qui s'occupaient à donner la nourriture aux petits qui venaient d'éclore. ys allèrent du colombier aux ruches. Claudine eut soin (pi'ils n'en approchassent pas de trop près. Elle les mit cependant à portée de pouvoir remarquer le travail des abeilles.
Comme la plupart de ces objets étaient nouveaux pour les enfants, ils en parurent très satisfaits. Ils' allaient luème les passer une seconde fois en revue, si Thomas, le plus jeiuie des (ils de Mathurin, ne fht venu les avertir que le diuer les atleiulait. Ils lurent servis eu vaisselle de terre et eu couverts d'étain et d'aciei'. Roger et Alexaiulre étaient encore si pleins
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(lu plaisir de leur matinée, qu'ils eurent hunte de se livrer à leur hunieui' railleuse. Ils trouvèrent tout d'un goût exquis. 11 est vrai que Claudine s'était surpassée pour les bien traiter.
Au dessert, M. Dublanc aperçut deux violons suspendus à la muraille. Qui joue ici de ces instruments? demanda-t-il. 3Ion fils aîné et moi, répondit le fermier; et, sans en dire davantage, il fit signe à Lubin de décrocher les violons. Ils jouèrent tour à tour des airs champêtres si tendres et si gais, que M. Dublanc leur en exprima sa satisfaction de la manière la plus flatteuse. Comme ils allaient remettre les instruments à leur place : Or ça, Roger, et toi, Alexandre, leur dit M. Dublanc, c'est à présent votre tour. Jouez-nous quelques-uns de vos plus jolis airs. En disant ces mots, il leur mit les violons entre les mains ; mais ils ne savaient pas même comment tenir leur archet , et il s'éleva une risée générale à leur confusion.
M. Dublanc pria le fermier de mettre les chevaux pour les ramener à la ville. Mathurin lui fit les plus vives instances pour l'engager à passer la nuit chez lui; mais enfin il fut obligé de se rendre aux représentations de M. Dublanc.
Eh bien, Roger, dit M. Dublanc à son fils, en s'en retournant, comment te trouves-tu de ton petit voyage?
ROGER. Fort bien, mon papa. Ces bonnes gens ont fait de leur mieux pour nous procurer bien du plaisir.
M. DUBLANC. Jc suis euclianté de te voir satisfait. Mais si Mathurin ne s'était pas empressé de te faire les honneurs de sa maison, s'il ne t'avait pas présenté le moindre rafraîchissement, aurais-tu été aussi content que tu le parais?
ROGER. Non certes.
M. DUBLANC., Qu'aurais-tu pensé de lui?
ROGER. Que c'eût été un paysan grossier.
M. DUBLANC. Rogcu! Rogcr ! cet honnête homme est venu chez nous; et loin de lui offrir aucun rafraîchissement, tu t'es moqué de lui. Qui sait donc le mieux vivre, de toi ou du fermier?
ROGER, en rovyissant. Mais c'est son devoir de nous bien accueillir. Il tire du profit de nos terres.
M. DUBLANC. Qu'appellcs-tu du profit?
ROGER. C'est qu'il trouve son compte à recueillir les moissons de nos champs et le foin de nos prairies.
M. DUBLANC. Tu as raisou. Un laboureur a besoin de tout cela. Mais que fait-il du grain?
ROGER. Il s'en nourrit, lui, sa femme et ses enfants.
M. DUBLANC. Et du foiu ?
ROGER. Il le dduneà manger à ses chevaux.
4(iK LE FEKMTF.R.
M. mni.ANC. Et ([lit! f;iit-il de ses chev;uix"^
Rnr.F:R. Il les emploie ;i lal)onrer les terres.
M. lui'.i.ANr,. Ainsi, lu vdis (iifiiiie pai'tie de ec (|iril lire de hi terre y retourne. Mais eiois-tu tiu'il eonsdiunic tdut le leste avec sa lauiille et ses ehevaux?
noGF.R. Les vaches en prennent aussi leur part.
ALEXANDRE. Et ses iTioutous aussi, ses pigeons et ses poules
M. DiîBLANc. Cela est vrai. Mais ses récoltes entières se consominent-rllf< dans sa maison?
ROGER. Non. Je me souviens de lui avoir entendu dirr- cpi'il en portait une partie au marché, pour en avoir de l'argent.
M. niRLANC. Et cet argent, qu'en fait-il?
ROGER. J'ai vu la semaine dernière qu'il vous en apportait son sac de cuir tout plein.
M. nuBLANC. Tu vois maintenant qui tire le plus grand profit de mes terres, du fermier ou de moi. Il est vrai qu'il nourrit ses chevaux du loin de mes prairies; mais aussi ses chevaux servent à labourer les champs, qui, sans ces labours, seraient épuisés par les mauvaises herbes. 11 nourrit aussi de mon foin ses moutons et ses vaches ; mais le fumier qu'il en retire est porté dans les guérets, et sert à les rendre fertiles. Sa femme et ses enfants se nourrissent du grain de mes moissons; mais aussi ils passent tout l'été à sarcler les blés, ensuite à les scier, et puis à les battre, et ces travaux tournent encore à mon profit. Le superflu de. ses récoltes, il le porte au marché pour le vendre ; mais c'est pour me donner l'argent rpi'il en reçoit. Supposé qu'il en reste quelque partie pour lui, n'est-il pas juste qu'il trouve une récompense de ses travaux ? Elncore un coup, dis-moi qui de nous deux tire le plus grand profit de mes terres?
ROGER. Je vois bien à présent que c'est vous. |
M. DiitLAXc. Et sans ce fermier, aurais-je ce profit?
ROGER. Oh ! il y a tant de fermiers dans le monde !
M. DUBLANc. Tu as raisou ; mais il n'y en a point de plus honnête qu»^ celui-ci. J'avais autrefois affermé cette métairie ;\ un autre. Il épuisait les terres, abattait les arbres, et laissait dépérir les bâtiments. Lorsque le terme des quartiers arrivait, il n'avait jamais d'argent à me donner; et quand je voulus m'en plaindre, il me fit voir que dans tout ce qu'il possédait il n'avait pas assez de quoi s'acquitter envers moi.
ROGER. Ah ! le coquin î
M. miRLANG. Si celui-ci l'était de même, aurais-je uii grand profit de mes biens?
ROGER. Vraiment n(ui.
>i. inBLANc. A (pii ai-je donc obligation de ce que j'en retire?
BOGKU. Je vois que vo\is le devez ii cet bonnet»' leriuifi
LE FEU.MIEU. Kl!)
M. itiiïLANc. N'est-il (luiic [)as de uolie devoir de lùeii accueillii- un !i(iiiiiiie i(ui nous rend de si grands services"?
uoGEii. Ail! mon papa, vous nie faites i)ien sentir le tort que j'ai eu.
Pendant (jnelques minutes, il régna entre eux un profond silence. M. Dublanc reprit ainsi Tentretien :
Roger, pourquoi n'as-tu pas joué du violon?
ROGER. Vous savez, mon papa, que je n'ai jamais appris.
y\. DUBLAXC. Le fils de Mathurin sait donc quelque chose (pic tu ne sais l)as?
ROGER. Cela est vrai, mais aussi entend-il comme moi le latin ?
y\. DuifLANG. Et toi, sais-tu labourer? sais-tu conduire un attelage? sais-tu comment on sème le froment. Forge, Tavoine et tous les autres grains? (Comment on les cultive? Saurais-tu seulement tailler un pied de vigne et gouverner un arbre pour avoir de beaux fruits?
ROGER. Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, je ne suis pas fermier.
M. DUBLANC. Mais si tous les habitants de la terre ne savaient autre chose que du latin , comment irait le monde?
ROGER. Fm't mal. Où trouverions-nous du pain et des légumes?
M. DUBLANC. Et le moudc pourrait-il se soutenir, quand bien même personne ne saurait du latin?
ROGER. Je pense que oui.
M. DUBLAXC Souviens-toi donc toute ta vie de ce que tu viens de voir et d'entendre. Ce fermier si grossièrement vêtu, qui t'a fait un salut et un compliment si mal tournés, cet homme-là est plus poli que toi, sait beaucoup plus de choses, et des choses bien plus utiles. Ainsi tu vois combien il est injuste de mépriser quelqu'un pour la simplicité de ses habits, ou le peu de grâces de ses manières.
*F>À 1 V u retour d'une visite (pi'elle venait de rendre a 1 une de ses meilleures amies, la jeune Charlotte rentrait chez ses parents d'un air triste et pensif. Elle trouva ses frères et ses sœurs qui jouaient ensemble avec cette joie ^r<^î^^ vive et pure dont le ciel semble prendre plaisir à assaisonner les amusements de l'enfance. Au lieu de se mêler à leurs jeux , et de les animer par son enjouement naturel, seule dans un coin de la chambre, elle paraissait smillVir de Tair de gaieté (pii légiiiiit autiuir d'elle, et ne K'puiidait tpravec humeur à toutes les agaceries innocentes qu'itii lui laisail P"Ui|- la tirer do son aballenicut. Son prrc, qui rainiait avcr b'iidresse, fui
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très inquiet de lu Vdir dans un état si opposé à son caractère. Il la lit asseoir sur ses genoux, prit une de ses mains dans les siennes, et lui demanda ce qui raftligeait. Ce n'est rien, rien du tout, mon papa, répondit-elle d'abord à toutes ses questions. Mais enfin, pressée plus vivement, elle lui dit que toutes les petites demoiselles qu'elle venait de voir chez son amie avaient reçu de leurs parents de très jolis cadeaux pour leur foire, quoique, sans vanité, aucune d'elles ne fût si avancée pour les talents et pour T instruction. Elle cita surtout mademoiselle de Richeliourg, à qui son oncle avait donné une montre d'oi- entourée de l)rillants. Oli! (juel plaisir, ajoutât-elle, d'avoir une si belle montre à son côté!
Voilà donc le sujet de ta peine? lui dit M. de Fonrose en souriant; Dieu merci, je respire. Je te croyais attaquée d'un mal plus sérieux. Que voudrais-tu donc faire d'une montre, ma chère Charlotte?
CHAULOTTE. Eh î mon papa, ce qu'en font les autres, je la porterais à ma ceinture, et je regarderais à tout moment l'heure qu'il est.
M. DE FONROSE. A tout momcnt? Tes quarts d'heure sont-ils si précieux? ou est-ce que les jours de la soumission et de l'obéissance te paraîtraient si longs?
CHARLOTTE. Non, mon papa : vous m'avez dit souvent que je suis dans la saison la plus heureuse de la vie.
M. DE FONROSE. Si ce u'cst douc que pour savoir quelquefois où tu en es de la journée, n'as-tu pas au bas de l'escalier une pendule qui peut te l'apprendre au besoin?
CHARLOTTE. Oui ; mais lorsqu'on est en haut bien occupée de ce que l'on fait, on ne l'entend pas toujours sonner. On n'a pas toujours du monde autour de soi pour leur demander l'heure. Il faut se détourner et descendre. C'est du temps perdu; au lieu qu'avec une montre, on voit cela tout de suite, sans importuner personne, et sans se déranger.
M. DE FONROSE. Il cst vrai que c'est fort commode, quand ce ne seiait que pour avertir ses maîtres que l'heure de leur leçon est finie, lorsiiue, par politesse ou par attachement, ils voudraient bien la prolonger quehpies minutes de plus.
ciiAULOTTi:. Ouel plaisir vous prenez toujours à me désoler par votre badinage !
M. DE F(tMU)SE. Eh bien ! si tu veux (jue nous pai'licms plus sérieusement, avoue-moi avec franchise quel est le motir(iiii te fait désirer une montre avec tant d'ardeur.
CHARLOTTE. Jc VOUS l'ai dit, mon papa.
M. DK FONROSE. C'est le véritable que je demande. Tu sais *iue je ne me |)ay(! point do raisons en paroles. Tu crains peut-être de te l'avouer. Je vais te rapprendic , moi (|ui me piipie envers toi d'uiu' plus sincère amitié que loi-mènie. C/rsl itour que l'on s'écrie en passant à ton côté : Ho! ho!
voyez quelle belle montre a (3ette petite demoiselle ! 11 faut qu'elle soit bien riche ! Or, dis-moi si c'est une gloire bien flatteuse que de se faire croire plus riche que les autres , et d'étaler des choses plus brillantes aux yeux des passants! As-tu jamais vu des gens raisonnables en considérer davantage une petite fille pour la richesse de son père? En considères -tu davantage celles qui sont plus riches que toi ? En voyant une belle montre au côté d'une jeune personne que tu ne connaîtrais pas, au lieu de dire : Voilà une demoiselle d'un caractère bien estimable qui porte cette montre! tu dirais plutôt : Voilà une montre d'un travail bien estimable que porte cette demoiselle ! Si une montre peut faire honneur, c'est à l'habileté de l'horloger qui l'a faite, et au goût de celui qui l'a commandée ou choisie. Mais pour celui qui la porte, je ne lui dois que du mépris, s'il veut en tirer vanité.
CHARLOTTE. Mais, mou papa, vous semblez toujours me parler comme si c'était par ce motif que je l'eusse désirée !
M. DE FONROSE. Jc uc ts cachcrai point que je le soupçonne terriblement. Tu ne veux pas en convenir encore , à la bonne heure. Je me llatte de t'amener bientôt à cet aveu.
CHARLOTTE.- Ne parlous point de cela, s'il vous plaît. Mais il faut qu'une montre soit un meuble bien utile, puisque vous en avez une, vous qui êtes si philosophe?
M. DE FONROSE. 11 cst vrai que je ne pourrais guère m'en passer. Tu sais que les occupations de mon cabinet sont interrompues par des devoirs publics qui demandent de l'exactitude et de la ponctualité.
CHARLOTTE. Et uioi, u'ai-jc pas aussi vingt exercices différents dans la journée? Que diriez-vous, si je ne donnais pas à chacun la mesure du temps qu'il exige?
M. DE FONROSE. C'cst justc. Tu vois quc jc ne suis pas obstiné. Quand on m'allègue des raisons frappantes, je m'y rends. Eh bien! ma chère fdle, tu auras une montre.
CHARLOTTE. Badîncz-vous , mon papa?
M. DE FONROSE. Non certainement. Et dès ce jour même; pourvu (jue tu n'oublies pas de la prendre, (juand tu sortiras.
CHARLOTTE. Pouvez-vous uic le demander? Oh! je suis bien fâchée de ne l'avoir pas eue aujourd'hui , quand je suis allée chez mademoiselle de Montreuil.
M. DE FONROSE. Tu pourras y retourner demain.
CHARLOTTE. Oui, VOUS avcz raisou. Mademoiselle de Hichei)ourg y sera peut-être. Donnez, donnez, mon papa.
M. DE FONROSE. Tu sais uia chambre à coucher? A côté de mon lil , In trouveras une montre suspendue à la tapisserie. Elle est à toi.
cHAUnnTE. Quoi ! (U'tle grande pati'aque du temps du loi Dago-
172 LA MUNTllK.
Ix'it, ([111 lui servait peut- ètiu de casserole pour le diiier de ses cliiens!
M. itK roMiosE. Elle est fort bonne, je Tassiire. On ne les faisait pas autrement du vivant de mon père. Je l'ai trouvée dans son héritage , et je me faisais un devoir de la garder pour moi-même. iMais en te la donnant, elle ne sortira pas de la famille; et j'aurai plus souvent occasion de le rappeler à mon souvenir, en la voyant tout le jour à ton côté.
CHARLOTTE. Oui ; mais que diront ceux (jui ne descendent point de mon grand- papa?
M. DE FONuosE. Eli ! c'cst là précisément où je t'attendais. Tu vois que ce motif d'utilité (jue tu m'alléguais avec tant d'importance, n'est qu'un vain prétexte dont ta vanité cherchait à se couvrir, puisque celte montre te rendrait le même service que tu pourrais attendre d'une montre d'or enrichie des plus beaux diamants. Pourquoi t'embarrasser des vains propos des autres? D'ailleurs ils ne pourraient que faire honneur à ton caractère. La solidité de la montre passerait pour l'emblème de celle de tes goûts.
ciiAKLOTTE. Mais ne pourrais-je pas en avoir une qui fût en même temps solide et d'une forme agréable?
M. DE FOMiosE. Tu crois donc que cela ferait ton bonheur?
ciiAULOTTE. Oui, uiou papa, je me croirais foi t heureuse.
M. i)E FONKosE. Je voudrais que ma fortune me permit de te convaincre, par ta propre expérience, combien la félicité qu'on attache à de pareilles bagatelles est frivole et passagère. Je parie que dans (piinze jours tu ne regarderais guère plus ta montre ; qu'au bout d'un mois tu oublierais de la monter; et que bientôt elle ne serait pas mieux réglée que ta folle imagination.
CHARLOTTE. iSc paricz point, mon j)apa, vous perdriez, j'en suis siire.
M. i>E FONUOSE. Aussi je ne veux pas pai'ier; non par la crainte de perdre, mais parce qu'il faudrait risquer l'épreuve et qu'elle pourrait te coûter pendant tout le reste de ta vie les plus cruels regrets.
CHAiiLOTTE. Aiusi VOUS pcuscz qu'uiic belle montre, au lieu de féiire mon bonheur, ne servirait qu'à me rendre malheureuse?
M. DE FONUOSE. Si je le pense, ma fille? Tout notre bonheur sur la terre consiste à vivre satisfaits du poste où >unis a placés la l*rovidence, et des biens qu'elle nous a départis. Il n'est aucun état si humble ou si élevé, dans le(|uel une vaini; ambition ne puisse nous faire accroire qu'il nous làiulrait encore ce (|u'un autre possède auprès de nous. C'est elle (jui va tourmenter le laboureur au sein de l'aisance, pour lui faire jeter un œil d'envie sur (piehpies sillons du chamii de son voisin, taiulis (pi'elle persuade au maître d'un vaste royaume, (lue les provinces (pii le bornent, mampient à ses États pour l'arnuidir. De là naissent entre les princes ces guerres cruelles qui désolent la terre ; et entre les particuliers , ces procès ruineux (|ui les dévorent; ou ces haines de jalousie (pii lesbourrèlent et
les avilissent. Quels étaient tes pmpres sentiments envers niademoiselle (le llieliebourg, en regardant la montre (pfelle étalait à son coté".' Uetronvais-tn dans ton cœur ces mouvements d'inclination ((ui te portaient autrefois vers le sien? Lui aurais-tu rendu, dans ce moment, ces services dont tu te serais fait hier une joie si pure? Mais cette inimitié secrète que sa montre f inspirait contre elle, ta montre ne T inspirerait-elle pas contre toi d tes meilleures amies, et peut-être à tes frères et tes sœurs? Vois cependant pour quelle méprisable jouissance de vanité tu aurais rompu les plus doux nœuds du cœur et du sang, les plus tendres alfections de la nature? Pourrais-tu te croire heureuse à ce prix? (;ii.\iu.oTTE. 0 mon papa, vous me laites frissonner 1 M. UK KOMiosK. Eli hicu î ma ilUe, ne foi-me donc plus de ces souhaits déraisonnables qui troublent ton repos? Que manque-t-il à tes véritables besoins dans la condition oîi le ciel t'a fait naître? iN'as-tu pas une nourriture saine et abondante, des vêtements propres et commodes pour toutes les saisons? Ne t'ai-je pas donné des maîtres pour cultiver ton esprit, tandis que je forme ton cœur, pour te procurer des talents agréables qui puissent un jour faire rechercher ton commerce dans la socii'-té? Tu veux aujourd'hui une rhontre d'or enrichie de diamants ! Si je te la donne, de quel œil regarderas-tu demain ton collier et tes boucles d'oreilles de perles fausses? Ne faudra-t-il pas que, pour te satisfaire, je les change bientôt en pierres précieuses? Encore te faudra-t-il de plus, des dentelles, de riches étolfes, et des femmes pour te servir. On ne va point dans les rues avec m} pompeux attirail de parure. Elle exige un grand nombre de domestiques, une voiture brillante, de superbes chevaux. Tu me les demanderais. 11 ne te manquerait plus rien alors, il est vrai, pour te produire dans les assemblées, et visiter les personnes du plus haut rang. Mais, pour les recevoir à ton tour, ne te faudrait-il pas un hôtel magnifique, une table splendide et des ameublements précieux? Vois combien une première fantaisie satisfaite engendre d'innombrables besoins. Ils vont toujours ainsi en s'accroissant, jusqu'à ce que, pour avoir voulu s'élever un moment au-dessus de son état, on retombe pour toujours au-dessous des plus étroites nécessités de la vie. Tourne les yeux autour de toi , et regarde combien de personnes gémissent aujourd'hui dans la plus aiïreiise misère, qui consumaient hier peut-être les derniers débris d'une fortune sullisante pour leur bonheur. Pense à ce qui te serait arrivé à toi, à tes sœurs et ta tes frères, si ma tendresse et mes réllexions ne m'avaient fait profiter, pour votre avantage, de toutes ces déplorables expériences. Il m'a souvent été pénible d'aller à pied dans les rues. Un bon carrosse aurait peut-être ménagé mes forces autant qu'il aurait tlatté ma vanité. En employant à cette dépense ce (pfil m'en coûte pour votre entretien, votre instiuction et vos plaisirs, j'aurais été en étal de la soutenir pendant (piclqucs années. Mais enlin, quel aniail été imui
MAÏHILDK
sort et le vôtre?. le vous aurais vus croître dans le désordre et la stupidité. Je n'aurais pu attendre de vous, dans ma vieillesse, des soins que je vous aurais refusés dans votre enfance. Pour quelques jours passés dans l'éclat insolent du luxe, j'aurais langui longtemps dans les mépris d'un ■ juste misère. De (piel front aurais-je cru pouvoir répondre à l'Éternel sur les devoirs qu'il m'impose envers vous, lorsque je ne vous aurais laissé pouihéritage que l'exemple de mon indigne conduite ? J'aurais fini ma vie dans les convulsions du remords, du désespoir et de la terreur ; et vos malédictions m'auraient poursuivi jusqu'au-delà de ma tombe.
0 mon papa ! quelle était ma folie ! s'écria Charlotte en se jetant à son cou. Non, non, je ne veux plus de montre ; et si j'en avais une, je vous la rendrais à l'instant.
M. deFonrose, charmé de voir le cœur de sa fille s'ouvrir avec tant de franchise aux impressions du sentiment et de la raison, l'accabla de caresses.
Dès cet heureux jour, Charlotte reprit sa première gaieté; et lorsqu'elle voyait quelques bijoux précieux à l'une de ses jeunes compagnes, elle était bien plus tentée de la plaindre que de lui porter la pins légère envie.