‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 103 sur 153 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Xe PRÉVÔT, EBAS-CROISÉS, LA TERREUR, GEORGE, THOMAS, MARCEL, GENEVIÈVE.

GENEVIÈVE, aux solduts. Où cst-il, messieurs ? Je veux voir mon fils.

LA TERREUR. Passcz, bonuc mère, passez.

GENEVIÈVE, courant à George. 0 mon cher fils ! qu*as-tu donc fait? Comment as-tu pu nous donner cette douleur?

MARCEL, d'^un air sévère. Te voilà, malheureux! Toute la joie que tu m'avais donnée, tu la tournes toi-même en amertume. Tu faisais la gloire de tes

parents ; tu en fais la honte aujourd'hui. Je suis venu te voir pour la dernière fois.

GEORGE. Mon père, pardonnez-moi, je vousprie. Pai subi ma peine.

MARCEL. Tu Tas subie pour ta trahison envers ton roi; mais non pour ton crime envers nous, que tu déshonores dans notre vieillesse. Après soixante années de probité , je croyais mourir dans Thonneur; et c'est toi qui me couvres d'infamie. Mais non , nous ne tenons plus Tun à Tautre ; je te renonce pour mon fils.

GEORGE. Mon père, vous êtes trop cruel envers moi. Je ne mérite pas votre malédiction. Dieu m'en est témoin. Je ne suis pas indigne de vous.

THOMAS, à pari. Quel martyre de ne pouvoir parler. (Marcel s'e'Ioiffne.)

GEORGE, le suivant. Mon père, vous me quittez sans que je vous embrasse. Oh ! restez encore un moment I (^ Qenevàeve.) Et vous, ma mère, serez-vous aussi dure envers moi ?

GENEVIÈVE. 0 mon fils , que puis-je faire ?

MARCEL. Ne le nomme pas ton fils, il ne Test plus !

GENEVIEVE. Mou homme, pardonnez-lui; c'est toujours notre enfant.

THOMAS. Oui, mon frère, laisse-toi toucher par son désespoir.

MARCEL. ïais-toi; tu ne vaux pas mieux que lui toi qui vends à prix d'or le sang de ta famille. Ne me nomme pas plus ton frère que lui son père. Je ne vous suis oîus rien.

GENEVIÈVE, qui^ yendaiit cet intervalle^ s est entretenue avec Geonje. Mon homme, il me fait de bonnes promesses; ne nous arraclie pas le cœur tous deux. Mon enfant est la seule chose qui me reste , et je ne pourrais pas Taimer ! Je ne pourrais plus te parler de lui ! Veux-tu que je meure à tes yeux?

MARCEL. Tais-toi, femme, et suis-moi. (// veut sortir.)

TLA TEnKEVB.^ le retenant. Bonhomme, c'en est assez. Vous avez bien fait de décharger votre colère ; mafs puisque le roi le reprend, ne le rcprendrez-vous pas aussi? Donnez, donnez-lui votre main. Croyez-vous que je lui resterais attaché, s''il ne le méritait pas?

LE PRÉVÔT. Vieillard, vous êtes un brave homme. Si tous les hommes tenaient ainsi leurs enfants en resp'.iÇt, je n'aurais pas tant de besogne. Mais souffrez que je vous prie aussi pour votre fils.

GENEVIEVE. Vois-lu, iiiou ami, comme ces messieurs disent ? Ils ne lui resteraient pas attachés , s"*il ne le méritait pas; ne sois pas plus impitoyable envers lui que des étrangers. {Geneviève et la Terreur poussent Mai cet par la main , et veulent V entraîner vers son pis.) '

LE PRÉVÔT, BRAS-CROISÉS, LA TERHEUH , GEiRGE , MAR- CEL, GENEVIÈVE. THOMAS, LE CaFITAINE, LE fSEGENT) FLUET.

MARCEL. Attendez, je veux d^ibord parler à son

cdimtame. {^u capitaine.) Ah, monsieur! n^avezvouspas de regret d'avoir hier donné tant de louanges à mon vaurien de fils? Il me porte sous terre par ce coup-là.

LE CAPITAINE. Il avait mérité ce que je lui disais de flatteur. Véritablement je n'aurais pas imaginé que mes éloges eussent produit un si mauvais eflet. (^ George.) Mais, dis-moi, qui t'a porté à cette action? Tu dois avoir eu quelque motif extraordinaire. Ouvre-moi ton cœur, quelque chose qu'il en soit. Tu as subi ta peine, et il ne t'en arrivera rien de plus fâcheux.

GEORGE. Mon capitaine, ne me retirez pas vos bontés, je vous prie. Je chercherai à m'en rendre plus digne.

LE CAPITAINE. A coudilion que tu me dises la vérité; car, que tn aies déserté par la crainte des suites de ton affaire avec le bailli ^ ni moi, ni personne, nous ne pourrons le croire.

GEORGE. Il n'y a pourtant pas d'autre raison, mon capitaine. Vous savez^que je n'ai jamais eu de querelle; et la moindre faute paraît toujours énorme, lorsqu'on n'a pas l'habitude d'en commettre. J'en étais si troublé,;'que j'ai perdu toute réflexion ; et I puis la situation^ déplorable de mon père achevait d'égarer mes esprits.

LE CAPITAINE. Que^signifiaieut donc ces paroles : Dieu soit loué I^tout est fini, et mon père est sauvé.

{Geo7'ge parait saisi (Pétoîiiiement^ ainsi que Marcel et Geneviève.)

MARCEL. Est-ce qu^il disait cela? Dieu me le par- 1 donne ! le diable aura troublé sa tête. |

GEORGE, en soupirant. Je ne me souviens pas de ravoir dit.

LE SERGENT. Moi, je mc souviens de vous Tavoir entendu dire en entrant ici.

GEORGE. Cela peut m'*être échappé dans la douleur, sans savoir ce que je pensais.

LE CAPITAINE. Il faut pourtant que ces paroles aient eu quelque signification.

GEORGE, dans un plus qrand embarras. Je ne sais que vous dire.

LE CAPITAINE , liii prenant la main d''un air d''anutie. George , ne cherche pas à m''en impo- i ser. Cette désertion a une autre cause que ta que- ^ relie. Je suis offensé de ta dissimulation, et tu perds toute ma confiance. N'est-il pas vrai? c"'est pour ton père...

GEORGE, avec viv^acité. Que dites-vous, monsieur? Ah ! eardez-vous de croire —

LE CAPITAINE. Tu Hc vaux pas la peine que je m'*inquièle de ton sort. Je ne veux pas en savoir davantage. Tu mV^s plus indifférent que le dernier des hommes. ïu ne sais peut-être pas ce que tu perds à me taire la vérité.

THOMAS. Il faut que je la dise, moi.

GEORGE, r interroyn^ant . Mon oncle, qu'allezvous faire ? Voulez-vous nous rendre encore plus malheureux ?

THOMAS, au capitaine. Je puis vous expliquer la

chose ; mais je crains que le mal n'en devienne plus grand.

LE CAPITAINE. Je Ceu donne ma promesse , tu n^ as rien à craindre.

THOMAS. Eh bien ! c'est à cause de ses parents qu'il a déserté. Il a su m'engager, par de belles paroles, à daller dénoncer, et recevoir vingt-quatre écus, pour que son père les employât à payer ses dettes. Mais celui-ci ne veut entendre parler ni de l'argent ni de son fils. Débarrassez-moi , monsieur, de cet argent , que je ne puis garder ; et tâchez que mon l'rère profite au moins de ce que ce brave enfant a voulu faire pour lui. La chose s'est passée comme je la raconte. {Tout le monde 'paraît frafpé de surprise.)

LE CAPITAINE. Eh bien, George?

GEORGE, versant un torrent de larmes. Vous savez tout , mon capitaine. Croyez pourtant qu'il n'y a que le salut de mon père qui pût me faire résoudre à passer pour un mauvais sujet. J'ai méprisé la douleur, parce que j'espérais de le sauver. Mais à présent que tout est découvert, et que mon espérance est perdue, je souffre bien plus cruellement.

MARCEL, se jetant au cou de George. Quoi, mon fils ! voilà ce que tu faisais pour moi?

GENEVIÈVE, â^e précipitant dans seshi^as. Oui, nous pouvons maintenant l'embrasser ; nous pouvons le presser sur iijotre sein. Mon cœur me le disait bien, qu'il était innocent.

LE CAPITAINE , lul prenant la maiîi. 0 mon T. ::. J7

ami ! quelle tendresse et quelle fermeté ! Tu es à mes yeux un grand homme. Cependant ton amour pour ton père t'a emporté trop loin. Cesl toujours un artifice blâmable.

MARCEL. Sûrement, sûrement. Dieu me préserve d''en toucher seulement un denier.

GEORGE, à Thomas. Voyez-vous, mon oncle, avec votre bavardage ! Que me revient-il maintenant de ce que j'ai fait ?

TH03IAS. Oui, voilà ! c'est moi qui suis maintenant le coupable. Mais (en montrant le capitaine) monsieur ne sera pas menteur. Vous avez entendu qu'il m'a promis

LE CAPITAINE, « Thonias. Donne l'argent à teu frère. {A Marcel.) Prends-le, mon ami; ton fils l'a bien mérité. J'aurai soin que tu n'aies pas à le rendre. Une faute extraordinaire demande un traitement hors des règles communes.

MARCEL. Moi, monsieur? Je ne le prendrai jamais.

LE CAPITAINE. Je le veux ; il le faut. {On entend des cris ait deJiors.) lofais qu'est-ce donc?

FLUET. J'entends crier : Le roi ! le roi !

LE CAPITAINE. Il vicut ! Dicu soit béui ! réjouissez-vous. Je vais, s'il est possible, faire parvenir Taventure à son oreille. ( -^ George.) Tu as manqué à ton devoir comme soldat ; mais tu Tas trop bien rempli comme fils , pour qu'il n'en soit pas touché. Il le sera certainement. Je sors. Attendez-moi.

SCÈ.NE VU.

lies FRÉCÉDSNTS, excepté le capitaine et le sergent.

3IARCEL. Vois-tu I Le roi est si bon , et j''ai(lerais aie tromper ! Non, jamais.

GEORGE. Mon père , accordez- moi cette grâce , que j''aie réussi à finir vos malheurs. Vous D''aYez plus à vous inquiéter de rien.

LA TERREUR. Oui, Ijonliommc, faites ce que dit votre fils. Il peut bien vous demander quelque chose à son tour. Il en guérira plus vile , de vous savoir à votre aise. Vous devez aussi penser qu'*après votre mort votre cabane doit lui revenir.

MARCEL. Eh bien ! je la conserverai pour pouvoir la lui laisser en mourant. Viens, mon fils, pardonne-moi de l'avoir maltraité. Dieu m''est témoin combien je souffrais de te voir uif mauvais sujet ; et c"'est lorsque je t'accusais que lu remplissais au delà de tes devoirs envers moi ! Comment pourrai-je te récompenser de ton amour, dans le peu de temps qui me reste à vivre ?

GEORGE. Aimez-moi toujours comme vous Pavez fait.

GENEVIÈVE. Oh! mille fois plus, mon ami. A chaque morceau que nous mansjerons , nous nous dirons Pun à l'autre : c'est notre fils qui nous le donne.

GEORGE. Me voilà satisfait. [A Thomas.) Je vous remercié, mon oncle, de m'avoir si bien servi.

THOMAS. Oui , lu me remercies ? Il est heureux que les choses aient tourné de celte manière. Mais reviens-y une autre fois. {A Marcel.) Est-ce que

tu m'en voudrais encore, mon frère? Si je ne Savais pas tant aimé, je ne me serais pas chargé de la manigance. Puisque tu pardonnes à ton fils , tu peux bien me pardonner.

RiARCEL. Rien ne saurait excuser ce que tu as fait. Je peux bien prendre sur moi de mettre ma main sur un brasier ; mais attiser le feu sous un autre , il y a de la cruauté à cela. Cependant je ne veux pas te haïr.

THOMAS. Va , j'ai bien assez souffert pour mon compte. (Ils se donnent la 7nain.)

LA TERREUR , à Geovge. Camarade ! j'avais de Tamitié pour toi ; c'est aujourdMiui du respect que je sens. Tu es à mes yeux aussi grand qu^m général. On ne trouvera jamais d'enfant comme toi. Embrasse-moi, et sois toujours mon ami. (// lui tombe de grosses larmes des yeux.)

GEORGE. Camarade ! je n'ai pas oubhé la journée d'hier.

FLUET. Fi donc, La Terreur ! Vous êtes soldat, et vous pleurez !

LA TERREUR. Et pourquoi donc un soldat ne pleurerait-il pas? Les larmes ne sont pas déshonorantes, lorsqu'elles viennent du cœur. On ne m'a jamais vu fuir ni trembler , mais je mourrais de bonté d'être insensible à une bonne action.

LE PREVOT. George, il y a quatorze ans bientôt que je suis dans le régiment ; mais je dois le dire à ta gloire, il ne s'y est jamais rien passé qui approche de ce que tu fais aujourd'hui. Cela te vaudra

de riionneur et du bonheur ; c'est moi qui te Tan-

nonce.

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