SCENE XI
lies FRÉCÉDENTS, ROBERT 'portant un coq dans une corbeille couverte d'une serviette.)
ROBERT. Il n'y a rien à dire, madame, tous les gens de votre maison sont innocents, aiissi vrai que je m'appelle Robert, et que mon coq est un devin qui ne se trompe jamais.
434 l'ami des enfakts.
sovuiE, en sautant de joie. Oh, un coq ! un coq! ROBERT. Oui, ce n'est pas autre chose. Voyezvous? (// soulève un peu la serviette^ et laisse entretwir un peu la crête et le cou de V animal^ Vous voyez bien? Cest un coq, mais un coq qui n'a jamais eu son pareil. Il me dit des choses que personne au monde ne peut savoir. S'il y a un brin de paille de perdu, je n'ai qu'à lui faire ma consultation, et il devine tout de suite qui l'a dérobé, quand il serait à dix lieues de là, et qu'on l'aurait mis sous trente serrures.
JULIE. Tu pourras donc découvrir qui a pris les jetons?
ROBERT. Gomment, si je le pourrai? Dernièrement, au cabaret, on m'avait escamoté ma pipe. Je courus tout de suite chercher mon coq, et il m'apprit que c'était ce vilain postillon qui s'est cassé la jambe depuis ce temps-là.
SOPHIE. Vous savez donc faire parler votre coq?
ROBERT. Oui vraiment, comme les coqs savent
parler, co, co, coquerico. Avec cela, nous nous
entendons à merveille, tout comme si je discourais
avec vous.
JULIE. Tu ne nous avais pas instruit de son talent. ROBERT. C'est qu'ordinairement rien ne se vole dans cette maison.
JULIE. Maman, je vous en prie, laissez-lui faire son tour.
MADAME DE GRAMMONT. Je le vcux bien. Cela ■vous donnera du moins un quart d'heure d'amusement. Allons, Robert, tu peux commencer.
l'ami des e>fants. 4âS»
ROBERT. Oh, madame, ou ne va pas si vite. Il me faut d'abord une chambre où il u'y ait pas un rayon de jour.
MADAME DE GRAMMONT. RicH de plus facile. Il n^y a qu'à fermer les volets.
JULIE. Maman, je cours les pousser en dehors.
MADAME DE GRAMMONT. Tu ne sauraisy atteindre. Robert se chargera de ce soin.
ROBERT. Oui, madame, j'y vais. (// sort.) SCENE XII.
Mme DB GaAMMONr ) AUStrSTB , JULIE, d'obcevills , ÉLISE , GABRIEL , LUCIEN , SOPHIE. [Aussitôt que Robert est sorti, tous les enfants s'attroupent autour de la corbeiUe j soulèvent la serviette et regardent dessous. 2>'Orgeville seul se tient éloignéa Sa contenance annonce du trouble et de l'embarras.)
AUGUSTE. Ce coq annonce certainement quelque chose de surnaturel. Ses yeux sont étiucelants comme deux étoiles.
JULIE. Et sa crête, comme elle est rouge ! comme elle se dresse et s'agite sur sa tête!
SOPHIE. Vous imaginez donc qu'il sait faire tout ce que dit Robert ?
LUCIEN. Notre papa nous a instruits de ce qu'il fallait croire de tous ces contes de bergers.
GABRIEL. Robert est nn vieux chasseur; et je suis sûr qu'il s'entend mieux à faire taire les oiseaux avec son fusil, qu'à faire parler les coqs avec sa , baguette.
ÉLISE. Que sait-on ? J'ai entendu raconter à ma^ bonne des choses si extraordinaires !
d'orgeville. Comment peux-tu écouter do pareilles sottises, ma sœur? Si j'avais mon chapeau !
MADAME DE GRAMMONT. Tant Riicux, chcvalicr, que vous en ayez cette idée. Je voudrais qu"'on parvînt à détromper Robert de ses imaginations. Un coq, deviner les voleurs? Quelle simplicité !
D**ORGEViLLE, avec affectatioji. Nous allons bien rire, je crois, à ses dépens. {Les volets se fêtaient tout à coup. Avec ifiquiétude.) Mais pourquoi donc cette obscurité? Je n''aime pas à être dans les ténèbres, moi.
JULIE. Maman, si le coq ne voit personne, comment pourra-t-il reconnaître le voleur?
MADAME DE GRAMiMO>T. Je n"*)' comprcuds rien.
SOPHIE. Je voudrais bien avoir le secret de le faire chanter. Allons, mon petit coq, vois combien il fait noir. Régale-nous de Ion joli coquerico de minuit. — Il ne dit mot.
JULIE. Apparemment qu'ail n''obéit qu'à la voix de son maître. [Robert rentre dans le salon.)
MADAME DE GRAMMOîNT. ïc voilàcontcnt,Robert? Iln''y a plus de jour.
ROBERT. Oui, madame; c''est bien comme cela. Maintenant, ceux qui n^ont rien à se reprocher peuvent demeurer ici. Mais s'il y a quelquVm de coupable, je lui conseille de s'en aller. — Quoi ! tout le monde reste ?
D'oRGEViLLE. Voycz la belle finessc ! Crois-tu qu'on en soit la dupe ?
ROBERT. Je vois douc qu'il faut employer ma grande magie.
(Il fait siffler sa baguette , en la faisant tournoyer rapidement dans l'air. Puis on l'entend tracer à terre des cercles redoublés autour de la corbeille , en prononçant à haute voix des mots barbares.)
Voilà qui se dispose à merveille.
Or ça , mon coq , prends bien garde aux fripons Qui nous ont volé nos jetons.
Allons, mes petits messieurs et mes petites demoiselles , approchez-vous. Que chacun à son tour vienne passer la main droite sous la serviette, et caresser mon coq sur le dos. Vous entendrez le beau ramage qu"'il fera quand il sera touché par le criminel.
Or ça , mon coq , prends bien garde aux fripons Qui nous ont volé nos jetons.
Eh bien ! est-ce qu'aucun de vous n'ose commencer ?
MADAME DE GRAMJnoNT. Comment donc? On pourrait croire que vous êtes tous coupables.
SOPHIE. Je suis la plus petite; mais je vais donner Texemple, moi. {Elle lève d\me maiîi la serviette^ et passe Vautre deux ou trois fois sur le dos du coq.) Voyez-vous? il ne cliante pas. Ce n'est donc pas moi qui ai volé?
ROBERT. Fort bien. Passez maintenant de ce côté, votre main par derrière. — Y est-elle?
SOPHIE. Touchez.
ROBERT. Bon. A vous, M. Auguste.
AUGUSTE. Oh! je ne crains pas plus que Sophie. — Voilà qui est fait. Voyez s'il a chanté ! ïiendrai-je aussi la main derrière?
ROBERT. Eh sùrem«it ! c'est pour tous. Passez donc là. Allons, un autre.
438 l'ami des enfaxts.
JULIE. Py vais. — S'il avait chanté pour moi, il aurait été un grand menteur.
ROBERT, Rangez-vous auprès de votre frère. Qui vient maintenant ?
ÉLISE. C'est à mon tour. — Muet comme un poisson! Ce n'est pourtant pas faute de le toucher. J'ai passé ma main quatre fois.
ROBERT. Toutes les mains sont-elles derrière le dos?
SOPHIE, AUGUSTE, JULIE, ELISE. Oui , Oui , Oui.
GABRIEL et LUCIEN. Api'ès VOUS , monsicur le chevalier.
d'orgeville. Bon ! je donne bien dans ces bêtises , moi.
MADAME de grammont. Est-cc quc VOUS voulez faire manquer notre jeu? Un peu de complaisance, je vous prie.
d'orgeville. Oh ! s'il ne tient qu'à cela, de tout mon cœur. — Je ne vois pas qu'il ait chanté pour moi plus que pour les autres.
SOPHIE. 0 mon Dieu ! il n'y a plus que mes frères. Est-ce que ce serait l'im des deux ?... Oh ! non, je ne le crois pas.
(Gabriel et Lucien font la même cérémonie , sans que le coq pousse un seul cri. Alors , tous les cnlianls partent d'un grand éclat de rire, en s'écrianl : )
Et le voleur? le voleur ? Il n'y en a donc pas ?
MADAME DE GRAMMONT. PiObcrt , VOUS dcvricZ
renvoyer votre coq au sabbat. Il n'est pas encore assez grand sorcier. Cependant mes jetons ne se trouvent point.
l'ami des exfams. 439
ROBERT. Voilà qui me confond. Mais, patience ! ne bougez pas. Toujours la main derrière le dos. (Les enfants veulent se déranger.) Restez donc là, vous dis-je. C'est comme du vif argent ; cela ne saurait tenir en place. {A madame de Gram— mont.) Madame, il faut qu'il manque quelque chose à mes cercles. Je vais chercher une lumière pour voir. Ayez soin, je vous prie, que personne ne se déplace jusqu'à mon retour. {Il sort.) SCENE XIII.
Mme SS CaASnSOKT , auguste , JULIE , D'0BGEVILZ.E , ZXXSE, GABUIEL , LUCIEN , SOPHIE.
d'orgeville. Je savais bien , moi , ce qui arrîr verait de tout cela. Pures bêtises!
SOPHIE. C'est un coq-à-l'àne, son coq.
ÉLISE. Je suis bien aise de le voir attrapé.
JULIE. Qu'est-ce qu'il veut donc faire encore avec sa lumière?
MADAME DE GRAMMONT. NoUS Ic SaurOnS.
SOPHIE. Je voudrais voir le coq à présent. Il doii avoir l'air bien honteux, je crois.