SCENE XVI
Madame de GRAianio»T , D'ORGEVILLE.
5IADAME DE GRAMMONT. Eh bien , mousieur , se
442 l'ami des exfams.
peut-il que vous soyez coupable d''une action aussi Lasse? Le voilà pourtant ce jeune gentilhomme qui était si dédaigneux tout à Fheure envers d'^honnêtes enfants de bourgeois , qui croyait sa noblesse compromise dans leur société ! ce n'est qu\m vil fdou. d''orgeville. Pardonnez-moi, madame... c'est que je jouais avec les jetons... , et sans y penser... Je ne puis vous dire comment ils se trouvent sur moi. MADA3IE DE GRAMMO^T. Indigne cxcuse, qui aggrave encore votre faute! Comment peut-on, à votre âge , montrer tant d'assurance et de front ?
d'orgeville. Certainement , madame, je n'avais pas de mauvais desseins,.. C'est que j'étais si honteux qu'on pût me prendre [lour un voleur...
MADAME DE GRAMMONT. Mais , après les ménagements et la délicatesse que j'avais dit à ma fille d'employer en les demandant , vous n'auriez pas eu à rougir de vous fouiller et de les rendre. Cela n'aurait passé que pour une pure inadvertance, une simple étourderie.
d'orgeville. Je n'y pensais pas.
MADAME DE GRAMMONT. Et à qUOi pCnsicZ-VOUS,
lorsque vous avez voulu faire tomi)er mes soupçons sur de braves domestiques , et sur les amis de mes enfants ? A (pioi pensiez-vous , lorsque vous avez fait semblant de passer la main dans la corbeille et de caresser le coq?
d'orgeville. Mais , je Tai caressé.
MADAME de GRAMMONT. Allcz , petit scélcrat î non, je ne trouve pas ce mot trop fort pour vous.
Heureusement que vous n'avez pas acquis assez d"* expérience pour savoir cacher vos crimes. Vous avez touché le coq , dites-vous ? et ne voyez-vous pas que vous vous seriez noirci les mains, puisqu^il avait sur le dos une détrempe de suie ? Les autres n'ont pas eu peur de le caresser , parce que leur conscience ne leur reprochait rien ; mais vous , la crainte où vous étiez que l'artifice de Robert ne fût réellement un sortilège vous a retenu. Vous avez cru ne pas vous trahir par ce qui vous a précisément décelé. Vous méritez que je raconte cette belle aventure à monsieur votre père , lorsqu'il viendra vous chercher ce soir.
d'orgeville, se jetant à genoux. Oh, non, madame , je vous en supplie ! il me battrait , il m'étoufferait sous ses pieds.
MADAME DEGRAM.MO.xT. Cc Serait pcut-êtrc mieux que d'élever un monstre qui le déshonorera un jour par ses infamies ; car de quoi ne serez-vous point capable dans un âge plus avancé , puisque , dès Fenfance , vous êtes déjà familier avec le crime?
d'orgeville. Ah! madame, pardonnez-moi, par pitié . Jamais , jamais . . .
MADAME DE GRAMMONT. Combicn de fois n'avezvous pas fait ces promesses? Ce n'est pas ici votre coup d'essai ; toutes les circonstances me l'annoncent. Un enchaînement de mensonges si impudents !
d'orgeville. Eh bien ! si vous apprenez que de ma vie je touche à quelque chose que ce soit au monde...
MADA3IE DE GRAMMONT. Avaiit tout , dites-moi , que \oiiliez-voiis faire de ces jetons? Vous ne pouviez espérer de vous en servir sans qu'on les reconnût. C'était donc pour les vendre?
d'orgeville. Oli! ne le croyez pas ! c'est qu'ils me faisaient plaisir à la vue. Je me figurais que c'était comme d'autres jouets , et je les ai mis dans ma poche seulement pour les avoir à moi.
MADA3IE DE GRAM3IONT. Commeut pOUVCZ-VOUS
avoir envie de ce qui appartient aux autres? De quel droit surtout osez-vous le prendre et vousl'approprier? Avouez-le-moi, monsieur, est-ce la première fois?
d'orgeville , en se cachant le insage. Hélas , non , madame ! j'en ai pris aussi de temps en temps à la maison ; et comme on n'a jamais su que c'était moi , je pensais encore aujourd'hui...
MADAME de GRAMMONT, Yoilà uuc très-mauvaise pensée. Quand il n'y aurait personne qui pût s'en apercevoir , ne savez-vous pas que Dieu voit tout, et qu'il ne laisse rien impuni? Peut-être que cet événement est pour votre hien ; et vous vous corrigerez beaucoup mieux lorsque vous aurez été châtié comme vous le méritez.
d'orgeville. Ah ! que ce soit par vous , par tout le monde, mais non par mon papa. Qi{\\ n'en sache rien, je vous en conjure , Dites-le , si vous voulez, à maman ou à mon précepteur.
MADAME DE GRA3IM0NT. Oui , jC SCnS COmbicU
celte nouvelle affligerait mortellement monsieur votre
père ; et par égard pour lui, non pour vous, je veux bien la lui cacher ; mais à condition que vous viendrez ici avec votre précepteur , et que vous me ferez , en sa présence , une promesse sacrée de vous corriger. Je le prierai de veiller sur votre conduite ; et s''il vous arrivait jamais de manquer à voire parole, je ne me contenterais pas d''en instruire votre famille , je le publierais devant toute la terre.
d'orgeville Oui , j'y consens, j'y consens.
MADAME DE GRAMMONT. Je VOUS aurais défcndu le seuil de ma porte , si je n'avais à cœur de vous voir changer. J'en veux juger par moi-même. Vous pouvez continuer de venir ici.
d'orgeville. Eh! comment oserai-je paraître devant vos domestiques?
MADAME DE GRAMMGINT. TrauquillisCZ - VOUS ,
monsieur , j'ai eu plus de soin de votre réputation que vous-même. J'ai défendu à Robert de leur en rien dire; et pour couvrir votre mensonge, vous m'avez forcée d'en imaginer un qui pût vous justifier à leurs yeux.
d'orgeville. Ah, madame ! que ne vous doisje pas? Non, je n'oublierai de ma vie le service que vous m'avez rendu 5 mais vos enfants et leurs amis ?
MADAME de grammont. Je los counais ; ils sont assez généreux pour vous pardonner. Faites-les venir. {D'Or^geville marche lentement vers le cabinet^ et les appelle.)