SCENE X
THOUAS , ADRIEN , SUZETTE , LVBIN.
THOMAS. Et moi, je vais ranger le foin dans la grange, pour faire place aux malheureux qui viendront me demander un asile. Hélas ! toute la plaine en est couverte; je crois les voir encore, les uns muets et insensibles de douleur, s'arrêter comme des bornes dans les grands chemins, en regardant brûler leurs maisons, ou tomber évanouis de frayeur, de fatigue et d"'épuisement ; les autres courant çà et là comme des forcenés, tordant leurs bras, s'arrachant les cheveux, et voulant rentrer avec des cris horribles dans la ville enflammée, à travers les piques des soldats qui les repoussent : j'aurai toute ma vie cette peinture devant les yeux.
SUZETTE. Ah, mon pauvre Adrien ! si tu t'étais trouvé là, on t'aurait foulé sous les pieds.
THOMAS. Aussitôt que mes chevaux seront revenus, j'irai ; je veux ramasser tout ce que je pourrai d'enfants , de femmes et de vieillards, pour les conduire ici : j'étais le plus pauvre du village, j'en suis devenu le plus riche ; c'est à moi qu'appartiennent tous les malheureux. [Il se baisse pour 'prendre la cassette.)
LUBiN. Mon père, que je vous aide à la porter. Vous êtes si las !
THOMAS. Non, non ; prends garde ; elle est trop lourde pour loi. Elle te casserait les jambes, si
l'ami des enfaîîts. 8$
elle échappait de mes mains. Va plutôt dire à la 'Vieille Michelle de venir chauffer notre four et fourbirnos marmites des vendanges ; puis, tu cour- Tas chez le meunier, pour qu'il nous apporte de la farine. Que ces pauvres incendiés trouvent au «oins de quoi satisfaire leurs besoins les plus pressants. Je ne suis pas, grâce à Dieu, dans Tindigence, pour qu'on meure de faim autour de moi. Je donnerais jusqu'à mon dernier morceau de pain. {Il sort avec Lubin.)