‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 131 sur 153 · SCENE XIX · texte numérisé non relu

SCENE XIX

M. VERTEUIL , DIOXEB , I.ÉONOR.

LÉo.NOR , qui s'élance hors du cabinet^ et court se jeter au cou de son frère. 0 mon frère , mon cher Didier ! ai-je mérité de ta part ?...

DIDIER. Tout , ma chère Léonor ! si tu veux répondre à mes souhaits et à ceux de notre bienfaiteur.

léoaor. Oui , je le ferai. Je vois combien la différence de notre éducation a élevé ton ame au dessus de la mienne, quoique je sois Taînée. Disposez de moi , M. Verteuil , selon votre amitié. Je veux aussi m^nstruire , et prendre mon frère pour modèle.

M. VERTEUIL. Tu fcras ton bonheur si tu persistes dans cette sage résolution. Mais d*'où naît ce changement dans tes idées ?

LÉoiNOR. Ah ! je viens d'entendre les vœux de Didier. Son noble désintéressement, son sacrifice généreux , j''ai tout entendu. Je n''ai plus contre lui aucun sentiment de jalousie. Il sera toujours mon guide et mon meilleur ami.

DIDIER. Oui, ma sœur , je veux Têtre : j*'en ferai toute ma gloire , tout mon plaisir.

M. YERTEUiL. De quels doux sentiments vous me pénétrez l'un et Tautre ! 0 chers enfants! je ne sens plus de regrets de n''en avoir pas eu moi-même. Vous êtes dans mon cœur comme si je vous avais donné le jour. Je crois voir votre père qui , du haut du ciel, tressaille de joie de m''avoir laissé ces gages de sa tendresse. {^Léonor et Didier lui serrent les mains et les arrosent de larmes. )

LÉoiNOR. Ne perdons pas un moment, mon cher bienfaiteur. Où est la personne dont vous m'avez parlé pour une meilleure éducation?

M. VERTEUiL. Je tc la ferai bientôt connaître. Je me propose de passer encore quelques jours auprès de vous, pour préparer de loin Tesprit de votre tante à seconder mes desseins. Il faut être bien attentifs à ne pas Toffenser : elle mérite toujours vos respects et votre reconnaissance. Elle sVst méprise , Léonor , sur le véritable objet de ton bonheur; mais ses plus vifs désirs n''en étaient pas moins de te rendre heureuse.

LÉONOR. Oui, je le sens; mais je renonce dès aujourd'hui à toutes les futilités dont elle m'avait occupée. Plus de musique, de danse, ni de dessin.

M. VERTEUIL. Non, ma chère amie , cultive toujours ces talents aimables. Songe seulement qu'ils ne forment pas tout le mérite d'une femme. Ils peuvent la faire recevoir avec agrément dans la société; la délasser des travaux de sa maison et lui en faire

aimer le séjour; ajouter un lien de plus à rattachement de son mari ; la guider dans le choix des maîtres quelle donne à ses enfants , et accélérer leurs progrès. Ils ne sont dangereux pour elle que lorsqu'ils lui inspirent une vanité ridicule, qu'ilslui donnent le goût de la dissipation et du mépris pour les fonctions essentielles de son état. Ce sont des fleurs dont il ne faut pas ensemencer tout son domaine ; mais qu*'on peut élever , pour ses plaisirs , à côté du champ qui produit d"'utiles moissons.

-Imitation d'un sonnet de FIIalCAJA , poète italieni

Vois la tendre mère entourée

Des enfants qu'elle a mis au jour!

Auprès d'eux , son ame enivrée

Tressaille et de joie et d'(>mour.

Avec douceur sa main légère ,

En llallant l'un, donne à son frère

Une étreinte contre son cœur :

L'autre sur ses genoux s'clance ,

Son bras l'aide ; un pied qu'elle avance

Sert encor de siège à sa sœur.

Dans lui regard, une caresse ,

Dans leurs baisers, dans leurs soupirs,

Son cœur sait lire avec adresse

Tous leurs mille petits désirs.

Ils parlent tous ; et , sans rien dire ,

Elle répond par un sourire

A leurs mois d<'mi-prouoncés :

Elle v<'ut prendre un air sjvère,

Et l'on voit condiicn elle est mère

Dans SCS yeux même courroucés.

C'est ainsi que la Providence Veille sur le sort îles humains , Et que son amour leur disjiense Les trésors ouverts dans ses mains.

Les grands, les maures de la terre ,

l'ami des enfaxts. 499

Le pauvre en son humble chaumière, Elle écoute tous les mortels :

"Et sa bonté constante et sure Partage à toute la nature Ses dons et ses soins paternels.

Que jamais l'homme ne l'accuse

D'iiidiflérence ou de rigueur;

Si quelquefois elle refuse

Une grâce chère à son cœur,

Ce n'est que pour nourrir ton zèle ,

Et pour te rendre plus fidèle,

Qu'elle diffère à t'exaucer ;

Ou plutôt sa bonté suprême

•Te fait une grâce, alors même

Qu'elle semble te refuser.

Martin , quoique simple compagnon , excellait dans son métier. Il aspirait de tous ses désirs à devenir maître; mais il luimanquait une certaine somme pour se faire recevoir.

Un marchand, qui connaissait son industrie, voulut bien lui prêter cent écus pour trois ans , afin qu'il payât sa maîtrise , et qu'il achetât ce qui lui était nécessaire pour se mettre en état de travailler.

On se figurera sans peine la joie de Blartin. Il voyait déjà dans son imagination sa boutique richement étoffée. Il avait peine à compter le nombre de pratiques nouvelles qui s'empresseraient de l'employer , et tout l'argent que son travail allait lui rapporter au bout de l'année.

Dans les transports extravagants de joie où le jetaient ces pensées , il aperçoit un cabaret. Allons, dit-il en y entrant , il faut commencer à tirer de cet argent quelque plaisir.

SOO l'ami des enfants.

Il hésita quelques moments à demander du vin. Sa conscience lui criait à haute voix que le moment de jouir n"'était pas encore arrivé; qu*'il fallait d"'athord songer aux moyens de rembourser, au temps prescrit , les avances qu*'on lui avait faites; que jusqu''alorsiln"'était pas honnête d^en dépenser un sou, sans la plus grande nécessité. Il s"* avançait vers le seuil de la porte , prêt à céder à ses premiers nioavements de droiture. Cependant, dit-il, en retournant sur ses talons, quand je dépenserais aujourd"'hui trente sous pour me réjouir du bonheur qui m''attend , il me resterait encore quatre-vingt-dix-neuf écus et demi. Cest plus qu"'il n''en faut pour payer ma maîtrise et me mettre en fonds ; et je puis en un jour réparer cette petite brèche par mon travail. Cesl ainsi que, déjà le verre à la main, il cherchait à étouffer ses reproches intérieurs. Mais hélas! le pauvre homme ! c'était le premier pas qui devait Tentranier à sa ruine.

Le lendemain , une douce image du plaisir qu'il avait goûté la veille dans le cabaret vint se présenter à son esprit; et il lit beaucoup moins de façons avec sa conscience pour dépenser encore trente sous de la même manière. Il devait lui rester quatrevingt-dix-neuf écus.

Les jours suivants , le goût de l'ivrognerie s'était sî bien emparé de lui, qu'il prit, sans remords, trois écus l'un après l'autre, et les dépensa comme il avait fait le premier; car, se disait-il à chaque séance , ce n'est que trente sous. Oh! il m'en restera encore bien assez.

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TeUes étaient ses paroles insensées pour répondre à la voix de sa raison , qui de temps en temps se faisait entendre. Il ne considérait pas que sa fortune consistait en cent écus pleins , et que du sage emploi de la moindre partie dépendait Futile destin nation de la somme entière.

Vous voyez , mes amis , par quels degrés- insensibles il se précipita dans une vie de débauche. Il ne trouvait plus aucun plaisir à travailler ; uniquement occupé , comme il Tétait, de sa richesse actuelle , qui lui semblait inépuisable. Cependant il ne tarda guère à s"'apercevoir qu'elle diminuait de jour en jour. Il sentit avec effroi qu'il ne pouvait plus atleindre son but, parce qu'il n'y avait pas d'apparence que son bienfaiteur lui })rêtât cent nouveaux écus , après l'avoir vu dissiper les premiers dans le désordre.

Bourrelé de honte et de remords , plus il cherchait à les étoufl'er dans le vin , plus il avançait l'heure de sa ruine. Enfin, il arriva ce funeste moment où , dégoûté du travail , en horreur à luimême , la vie lui devint insupportable dans la perspective de l'avenir effrayant qui s'ouvrait devant lui. Il s'éloigna de sa patrie, poursuivi par les furies du désespoir; et il alla se jeter dans une bande de voleurs , avec lesquels il commit toutes sortes de scélératesses. Mais le ciel vengeur ne les laissa pas longtemps impunies , et une mort violente fut le dernier terme de ses jours criminels.

Oh ! si le malheureux avait écouté la première

fois les avis de sa raison et les reproches de sa conscience! tranquille aujourd'hui dans son état, il attendrait , au sein de Taisance et de Thonneur , le repos d''uue vieillesse fortunée.

Enfants , vous frémissez de sa folie déplorahle. Telle est cependant celle de la plupart des hommes dans remploi qu'ils font de la vie. Elle leur a été donnée pour la couler heureusement dans les jouissances de la vertu, et ils la prodiguent à toutes les dissipations honteuses du vice. Ils pensent qu'il leur en restera toujours assez pour en faire Tusage glorieux assigné par le Créateur. Ce pendant les jours , les mois, les années, s'écoulent, et ils se trouvent emportés par leurs passions au hont de leur carrière , sans l'avoir remplie. Trop heureux encore si leur égarement ne les pousse pas dans l'ahlme du désespoir !

M. de Crémy passant vers minuit devant l'ateher d'un pauvre forgeron , entendit les coups redoublés de son marteau. Il voulut savoir ce qui le retenait si tard à l'ouvrage , et s'il ne pouvait gagner sa vie du labeur de sa journée , sans le prolonger si avant dans la nuit.

Ce n''est pas poui moi que je travaille , répondit le forgeron ; c''est pour un de mes voisins qui a eu le malheur d'être incendié. Je me lève deux heures plus tôt et me couche deux heures plus tard tous

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les jours, afin de donner à ce pauvre malheureux de faibles marques de mon attachement. Si je possédais quelque chose , je le partagerais avec lui; mais je n'ai que mon enclume , et je ne puis pas la vendre, car c''est elle qui me fait vivre. En la frappant chaque jour quatre heures de plus qu'à Tordinaire, cela fait par semaine la valeur de deux journées dont je puis céder le produit. Dieu merci ! la besogne ne manque pas dans celte saison ; et quand on a des bras , il faut bien les faire servir à secourir son prochain.

Yoilà qui est fort généreux de votre part , mon enfant, lui dit M. de Crémy ; car, selon toute apparence , votre voisin ne pourra jamais vous rendre ce que vous lui donnez.

Hélas , monsiem- ! je le crains pour lui plus que pour moi ; mais je suis bien sûr qu'il eu ferait autant si j'étais à sa place.

M. de Crémy ne voulut pas le détourner plus longtemps de ses occupations ; et lui ayant souhaité une bonne nuit, il le quitta.

Le lendemain , ayant tiré de ses épargnes une somme de six cents livres , il la porta chez le forgeron dont il voulait récompenser la bienfaisance , afin qu'il pût tirer son fer de la première main , entreprendre de plus grands ouvrages, et mettre ainsi en réserve quelques deniers du fruit de son travail pour les jours de sa vieillesse.

Mais quelle fut sa surprise lorsque le forgeron lui dit : Piepreuez votre argent, monsieur; je n'en

ai pas besoin, puisque je ne Tai pas gagné. Je suis en état de payer le fer que j'emploie; et s'il m'en faut davantage , le marchand me le donnera bien sur mon billet. Ce serait , de ma part , une grande ingratitude de vouloir le priver du gain qu'il doit faire sur sa marchandise , lorsqu'il n'a pas craint de m^en avancer pour cent écus dans le temps où je ne possédais que l'habit que j'ai sur le corps. ^Yous avez un meilleur usage à faire de cette somme , en la prêtant sans intérêt au pauvre incendié. Il pourra, par ce moyen , rétablir ses affaires ; et moi je pouHrai dormir alors tout mon soûl.

M. de Crémy n''ayant pu , malgré les plus vives instances , le faire revenir de son refus , suivit le conseil qu'il lui avait donné ; et il eut le plaisir de faire le bonheur d'une personne de plus que dans le premier projet de son cœur généreux.

Madame de Fonbonne, après avoir perdu son mari , venait encore de perdre un procès , au sort duquel était attachée la plus grande partie de ses biens. Elle fut obligée de vendre ce qui lui restait de meubles et de bijoux ; et, en ayant placé le produit chez un banquier, elle se retira dans un village pour y vivre de son modique revenu.

A peine avait-elle passé quelques mois dans son obscure retraite, qu'elle apprit la fuite du dépositaire infidèle des derniers débris de sa fortune.

Qu^on se représente Thorreur de sa situation. Les chagrins et les maladies l'avaient rendue incapable de toute espèce de travail ; et après avoir passé ses plus belles années au sein de Paisance et des plaisirs, il ne lui restait d'autre ressource, dans un âge avancé, que d'entrer dans un hôpital, ou d'aller demander Taumône.

Elle ne voyait en effet autour d'elle personne qui daignât s'intéresser à son sort. Amenée par son époux dans un pays étranger à celui où elle avait reçu la naissance, elle ne pouvait solUciter des secours que d'un parent assez proche , qu'elle avait attiré dans sa nouvelle patrie , et dont elle avait élevé la fortune par le crédit de son mari. Mais cet homme, d'une avarice sordide, ne fut pas, comme on l'imagine , extrêmement sensible aux plaintes d'un autre , lorsqu'il se refusait à lui - iiiême jusqu'aux premières nécessités de la vie.

Dans cette extrémité cruelle , une jeune orpheline qu'elle avait adoptée pendant le cours de ses prospérités, et qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à abandonner après ses premiers revers, devint soa ange tutélaire. Les bontés dont Clolilde avait été comblées par madame de Fonbonne , firent naître dans son cœur le désir généreux de lui en témoigner sa reconnaissance.

Non , s'écria-t-elle , lorsque madame de Fonbonne lui proposa de chercher un autre asile , non, je ne vous abandonne point tant que vous vivrez. Vous m'avez toujours traitée comme votre fille ; et

T. lï. 22

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si j'ai désiré de Têtre dans votre bonheur, je le désire encore plus dans vos peines.

Grâces à vos largesses, je me vois abondamment pourvue de tout ce qui est nécessaire à mon entretien. Vous m'avez donné des talents . je ferai ma gloire de les employer pour vous. Je sais coudre et broder : avec de la santé et du courage , je puis gagner assez de pain pour nous deux.

Madame de Fonbonne fut extrêmement touchée de cette déclaration. Elle embrassa Clolilde et consentit à profiter de ses offres.

Voilà donc Glotilde devenue à son tour la mère, par adoption, de son ancienne protectrice. Elle ne se bornait pas à la nourrir du fruit dW travail opiniâtre; elle la consolait dans sa tristesse, la soulageait dans ses infirmités , et s'efforçait , par les caresses les plus tendres , de lui faire oubher les injustices du sort.

La constance et l'ardeur de ses soins ne se refroidirent pas un moment dans le cours de deux années que madame de Fonbonne jouit encore de ses bienfaits ; et lorsque la mort vint la ravir à sa tendresse, elle donna les regrets les plus vifs à cette perte.

Quelques jours avant ce malheur, venait aussi de mourir ce riche avare dont le cœur s'était montré si insensible à la voix du sang et de la reconnaissance. Comme il ne pouvait emporter avec lui ses trésors , il avait cru réparer son ingratitude envers sa parente , en les lui laissant par ses dernières dispositions.

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Mais ces secours étaient venus trop lard. Madame de FonboDue n'hélait plus en état d'en profiter. Elle n^avait pas eu même la consolation, en mourant, d"'apprendre cette révolution dans sa fortune , pour la faire tourner à Tavantage de la tendre Glotilde.

Cet héritage se trouvait ainsi dévolu au domaine du prince. Heureusement les recherches ordinaires en pareille occasion firent parvenir à ses oreilles la noble conduite de la généreuse orphehue.

Ah ! s''écria-t-il dans le premier mouvement de sou cœur , elle est bien plus digne que moi de cet héritage. Je renonce à mes droits en faveur des siens, et je me déclare son protecteur et son père.

Toute la nation applaudit à ce jugement. Clotilde , en recevant cette récompense pour sa générosité , l'employa à élever de jeunes orphehnes comme elle, à qui elle se plaisait surtout d'inspirer les sentiments cpii la lui avait méritée.

^3â S-î>^^33 ^S-E<DSî?^IB3.

Le jeune Constantin fier de sa haute naissance, ne se contentait pas de mépriser, dans son opinion, toutes les personnes d'une condition inférieure, il se donnait quelquefois les airs de leur témoigner ouvertement ses mépris. Il voyait l'autre jour un domestique occupé à nettoyer les souliers de son père. Fi, lui dit-il en passant, le vilain métierl Je ne voudrais pour rien au monde être décrotteur.'

Vous avez raison , monsieur , lui répondit Picard ,

aussi jVspère bien n'être jamais le vôtre.

Le temps avait été bien mauvais pendant toute la semaine, mais vers le midi le ciels'éclaircit, et Constantin obtint de son papa la permission d"'aller se promener à cheval ; ce qui lui fit d*'autant plus de plaisir , que sa cavalcade avait été interrompue la veille par une pluie affreuse, en sorte que ses bot^ tes n''avaient pas encore eu le temps de sécher.

Transporté de sa joie , il descendit précipitamment à la cuisine , en criant A\m ton impérieux : Picard , je vais monter à cheval, cours nettoyer mes bottes. Eh bien ! m''obéis-tu ? Picard ne fit pas semblant de Tentendre , et continua tranquillement son déjeuner. Constantin eut beau s'emporter contre lui , et Taccabler des injures les plus grossières; Picard se contenta de lui répondre d^m gi'and sang-froid : Je vous ai déjà dit, monsieur, que j''espérais bien n'*être jamais votre décrotteur.

M. Constantin, voyant qu'il n'en pouvaitrien obtenir, malgré ses menaces , retourna plein de rage vers son papa , lui porter des plaintes de cette désobéissance.M. de Marsan, quinepouvaitcomprendrepourquoi son domestique refusait de remplir des fonctions comprises dans son emjdoi , et dont il s'acquittait , tous les jours, sans attendre de nouveaux ordres, fît appeler Picard , qui lui raconta ce qui s'était passé entre Constantin et lui. Sa conduite fut approuvée de M. de Marsan ; et après avoir blâmé celle de son fils , il lui dit qu'il n'avait qu'à nettoyer ses bottes

de ses propres mains, ou prendre le parti de rester à riîôtel. Il défendit en même temps à tous les domestiques de Taider dans cette opération. Cela vous apprendra , monsieur, ajouta-t-il , combien il est cruel de ravaler des services utiles à notre bienêtre, dont vous devriez adoucir la rigueur par un ton honnête et des égards généreux. Si cet état vous paraît vil, vous Tennoblirez en Texerçant aujourd''hui pour vous-même.

Cette sentence convertit en un chagrin amer toute la joie que Constantin venait d'éprouver. Il aurait bien voulu monter à cheval ; le temps était devenu si serein ! mais décrotter lui-même ses bottes! il ne pouvait s''y résoudre. D'un autre côté, son orgueil ne lui permettait pas de sortir avec des bottes crottées , pour être un objet de ridicule à tous les cavaliers quMl trouverait sur son chemin. Il s''adressa successivement à tous les domestiques,' dont il voulut corrompre à prix d''argent, la fidélité ; mais aucun n''osait enfreindre les ordres de son maître. Ainsi Constantin fut obligé de rester à la maison , jusqu''à ce que sa fierté se fût enfin abaissée à remplir les conditions qu'on avait exigées. Picard reprit de lui-même le lendemain ses fonctions ordinaires; et Constantin, après les avoir exercées une fois, ne s'avisa plus de chercher à les avihr.

Aurélie , quoique d'un naturel assez doux , avait

contracté un défaut bien cruel : c'était de rapporter publiquement tout ce qu^elIe croyait remarquer de mauvais dans les autres. L"'inexpérience de son âge lui faisait souvent interpréter d'une manière fâcheuse les actions les plus innocentes. Un seul mot , une apparence légère , lui suffisaient pour former d'injustes soupçons ; et à peine venaient-ils de s'établir dans son esprit , qu'elle courait les répandre comme des faits avérés. Elle y ajoutait même quelquefois les circonstances que lui avait prêtées son imagination pour se rendre la chose vraisemblable à elle-même. Vous devez penser ai-^ sèment combien de maux furent produits par ses récits indiscrets. D'abord toutes les familles de son quartier furent brouillées ensemble. La division se répandit ensuite dans chacune d'elles en particulier. Les maris et les femmes, les frères et les sœurs, les maîtres et les domestiques , étaient dans un état de guerre continuel. La confiance était soudain bannie des sociétés où la petite fille entrait avec sa mère Où n'osait plus se périr ettre devant elle le moindre épaiicbenicnt. Les personnes d'un caractère faible tremblaient en sa présence, el nVn étaient pas jdns disposées à l'aimer. Celles qui avaient plus de fermeté dans l'esprit lui adressaient des reproches terribles. On en vint bientôt à lui fermer toutes les maisons de la ville, comme à une malheureuse créature atteinte de la peste. Mais ni la haine , ni les humiliations, ne pouvaient la corriger d'un défaut dont l'habitude

s^ëtail déjà profondément enracinée dans son esprit. Cette gloire était réservée à Dorothée sa cousine, la seule qui voulût encore recevoir ses visites ou répondre à ses imitations, dans Tespérance de la ramener d^un penchant qui Tentraînait au malheur de sa vie entière.

Aurélie était allée un jour la voir, et avait passé une heure ou deux à lui raconter des histoires malignes de toutes les jeunes demoiselles de sa connaissance, malgré le dégoût que Dorothée témoignait à l'écouter.

Maintenant, ma petite cousine, lui dit-elle, lorsqu*'elle eut lini, faute de respiration , fais-moi aussi des histoires à ton tour. Tu vois une compagnie assez ridicule pour être en fonds d'anecdotes plaisantes.

Ma chère Aurélie, lui répondit Dorothée, lorsque je vois mes amies, je me livre tout entière au plaisir de leur société, sans perdre ma joie à remarquer leurs défauts. Ten reconnais d''ailleurs un si grand nombre en moi-même, que je n'ai guère le temps de m'embarrasser de ceux des étrangers. Comme j'ai besoin de leur indulgence, je leur accorde toute la mienne. J'aime mieux fixer mon attention sur leurs bonnes qualités, afin de tâcher de les acquérir. lime semble qu'il faut n'avoir rien à éclairer dans son propre cœur, pour porter le flambeau dans celui des autres. Je te félicite de cet état de perfection, dont je suis malheureusement bien éloignée. Continue, ma chère cousine, ces

nobles fonctions d''un censeur charitable qui veut rappeler le genre humain à la vertu en lui montrant la laideur du vice. Tu ne peux manquer de recueillir une bienveillance universelle pour des travaux si généreux.

AuréHe, qui se voyait devenue Tobjetde la haine publique, sentit aisément les railleries piquantes de sa cousine. Elle commença, dès ce moment, à faire des réflexions sérieuses sur le danger de ses indiscrétions. Elle frémit d'horreur sur elle-même, en retraçant devant ses yeux tous les maux qu''elle avait causés, et résolut d'en arrêter le cours. Elle eut bien de la peine à se défaire de la coutume qu''elle avait prise, d'envisager les choses du côté seul qui pouvait fournir matière à des interprétations défavorables. Mais quelles diflîcultés peuvent résister aune ferme et courageuse résolution ? Elle parvint enfin à ne tourner la pénétratioii de son esprit observateur que vers les objets dignes de ses éloges, et les jouissances odieuses de la malignité furent remplacées par une satisfaction bien plus pure et bien plus flatteuse. Elle était la première à présenter toutes les actions équivoques sous un point de vue qui les fit excuser. Lorsqu'elle ne pouvait se les offrir à elle-même avec des couleurs favorables : Peut-être, se disait-elle, ne sais-je pas toutes les circonstances de cette aventure ; on a eu sans doute des motifs louables que j'ignore. Enfin, si le cas n'était susceptible d'aucune indulgence, elle plaignait le coupable, rejetait sa faute

sur une trop grande précipitation, ou sur Tignorance du mal quMl pouvait commettre.

Cependant elle fut bien longtemps encore à regagner les cœurs qu'acné avait aliénés. Elle était déjà parvenue à Tàge de s"'établir, et personne ne se présentait pour Tépouser. On Tavait évitée avec tant de soin pendant des années entières, qu'ion avait insensiblement perdu son souvenir, comme si sa carrière eût été finie pour le monde.

Elle se croyait déjà abandonnée à passer sa vie dans une triste solitude, privée des plaisirs d''un heureux mariage et d"'une société choisie d'amis, lorsqu''un étranger fort riche adressé à son père, Payant un jour entendue prendre le parti dW absent qu'on accusait, fut si touché de la bonté d'un caractère qui sympathisait avec le sien , qu'il crut avoir trouvé la femme la plus propre à faire son bonheur. Il demanda sa main à ses parents, et mit à ses pieds la disposition de son cœur et de sa fortune.

Auréhe, de plus en plus convaincue, par une double expérience, des désagréments attachés au penchant cruel de dévoiler les fautes de ses semblables, delà joie délicieuse qu'on trouve dans sa propre estime et dans celle des gens de bien en excusant, par une tendre indulgence, les faiblesses de l'humanité, propose tous les jours son exemple à ses enfants, pour les garantir du malheur dont elle était prête à devenir la victime.

Elle m'a permis de le consacrer dans de pareilles

vues à Tinstruction de mesjeunes amies, s'il en est quelqu'une à qui cette leçon soit nécessaire; ce que je suis bien éloigné de croire, d'après cette même leçon.

LE PERE DE FAMILLE. Voici Ic premier moment où je te vois seul, mon Charles. (Charles veut baiser la main de son père, son ;père V embrasse tendrement.) Qu'as-lu fait depuis si long temps que nous sommes séparés ?

CHARLES. Sans cesse tourmenté de mille et mille projets qui s'entre-délruisaient les uns les autres, j'ai vécu dans une irrésolution oisive, travaillant toujours, sans jamais rien faire ; comme tous lesjeunes gens d'une imagination ardente, qui n'ont point encore d'emploi qui les occupe.

LE PERE DE FAMILLE. Je suis coutcnt de te voir désirer le travail et un état assuré; mais, mon fils, il faut attendre que l'arbre soit dans sa force, si l'on veut qu'il porte des fruits.

CHARLES. Est-rc quc la sagesse et les talents attendent toujours les années ? Est-il si extraordinaire de voir un jeune homme, même de vingt ans. . . .

LE PÈRE DE FA-MILLE. Qui SOUVCUt a pluS de

connaissances et de vrai mérite que des vieillards courbés sous le fardeau des ans ? D'accord. J'en conviens avec toi ; mais il est rare aussi que dans

un âge si tendre on ait cette fermeté de caractère qui rend Thomme actif.

CHARLES. Mais il est un temps où le jeune homme sent une puissance irrésistible quiPentraîne, un feu dévorant qui nous brûle ; et dans mon cœur je me sens la force de transplanter les montagnes.

LE PÈRE DE FAMILLE. Et alors OU culre dans un monde où rien de tout cela n'existe, où tous vos pas sont enchaînés, où l'on a sans cesse a combattre Tcnvie, Tintérêt sordide, le caprice, la stupidité brutale et de vils préjugés. Crois-moi, la vertu la plus active, un cœur honnête, et les plus sublimes vertus , ne peuvent espérer aucun succès, si Ton n''a pas, avec une constance infatigable, une intelligence presque divine qui sache pénétrer le fourbe et le méchant. Et ces qualités, si rares dans rhomrae le plus sage, comment les soupçonne^ seulement dans le cœur brûlant et sauvage d'wi jeune homme ?

Sais-tu à quoi je compare cette conscience intime de vos forces ? A un flambeau que , sans être demandé , vous portez indiff'éremraent devant les enfants , les femmes et les vieillards , et dont le premier coup de vent éteint la lumière. Je veux que la force de Thomme se concentre dans son cœur, comnie le feu dans les entrailles de la pierre : toujours invisible ; au premier choc , Tœil est sûr d'en voir briller les étincelles. Tout ce que je dis là cependant , ce n''est point pour te laisser plus longtemps sans de réelles occupations. Aujourd'hui même, j'ai obtenu de Temploi pour mon Charles.

5t6 l'ami des enfants.

CHARLES. De Temploi ? 0 mon père, que je vous remercie !

LE PÈRE DE FAMILLE. Sois pcrsuadé quc la plus grande joie d'*un père est de rendre ses enfants heureux.

CHARLES. Je vous assurc que si jamais le travail et la bonne volonté sont récompensés par le succès, vous n*'aurcz point à rougir de votre fds.

LE PÈRE DE FAMILLE. Jc COUiptC aSSCZ SUr tOU

zèle, pour être persuadé que tu ne regarderas jamais aucune affaire comme indigne de tes soins ; car la plus légère négligence peut avoir des suites funestes.

CHARLES. Je sens tout ce qu''exige Thonneur de mon prince, et le bien de toute une nation.

LE PÈRE DE FAMILLE. Ccst unc graudc affaire , mon fils ! qui doit occuper tout entier un cœur honnête et sensible : et pour que tes conseils soient toujours propres aux circonstances, observe, étudie Tesprit de ta nation, cherche à découvrir sa force, sa faiblesse, et consulte toujours ceux dont un long âge a mûri Pexpérience. Ainsi tu n'auras jamais à craindre de mal employer tes connaissances ; ce qui arrive souvent à la jeunesse, remplie même de la meilleure volonté.

CHARLES. Je me suis formé des principes sûrs.

LE PÈRE DE FAMILLE. Gardc-toi dV'tabHr de nouveaux systèmes : mais attaque les injustices et les préjugés ; déracine-les dans le cœur des hommes , si tu crains des peines inutiles. En général ,

l'asii des enfants. . 517

ne fais guère sonner tes projets , et n'élève point ta gloire sur Timprudence de tes rivaux. Ne blâme personne , agis en silence.

CHARLES. J'ai souvent remarqué que le désir d'imiter d'un côté , et le désir de blâmer de l'autre, sont des vices très ordinaires ; et que ces imitateurs enthousiastes , ou ces critiques envieux , restent dans l'inaction , en s'annonçant à grand bruit , et déployant un ennuyeux étalage de paroles bruyantes.

LE PÈRE DE FAMILLE. Jc voudrais même. . . Mais je commence à devenir si verbeux ! C'est le cœur de père qui s'épanche.

CHARLES. 0 mon père ! pourriez-vous donner à votre fils trop de guides pour conduire ses pas inexpérimentés dans la noble carrière qui s'ouvre devant lui ! car vos sages conseils seront mes guides.

LE PÈRE DE FAMILLE. Eh bien , mon fils , sois donc toujours vrai. C'est la base de tous les principes. Ne cherche pas même le bien public par un chemin détourné; et si jamais quelque intrigant voulait t'en persuader la nécessité , abandonne-le à ses remords , et regarde-le toujours comme un ennemi caché de ton souverain.

CHARLES. Queje sens mon cœur soulagé! Comme je vais employer, pour ma patrie , toutes les observations que j'ai déjà faites ! Avec quelle force j'élèverai la voix contre les abus !

LE PÈRE DE FAMILLE. Fort bicH : mais songe , songe , mon fils , que les hommes tendent en vain

518 l'ami des EiNFANTS.

à la perfection ; et que le grand art , le grand effort du génie , est de choisir, entre plusieurs maux , le moindre.

CHARLES. Aidé de vos leçons et de votre expérience , je parviendrai bientôt à des places encore plus distinguées.

LE PÈRE DE FAMILLE. Paimcrais mieux que tu pensasses plutôt à devenir un homme utile. Toujours s'avancer, et quitter une place où Ton est souvent nécessaire, pour en occuper une autre dans laquelle on ne Fest pas autant, c''est trahir sa patrie, s"* avilir et dégrader son propre mérite. Etre grand , c''est être seulement tout ce qu'on doit être.

Au reste , ne t'^imagine pas que de cette manière tu ne rencontreras jamais d''obstacles ; tu succomberas peut-être écrasé du poids de tes bienfaits ; tu resteras ignoré. Et , par des discours envenimés, la calomnie prêtera même à tes bonnes intentions des interprétations sinistres. Mais ne perds jamais courage; marche hardiment dans tes desseins : un temps viendra où Ton recherchera tes conseils; et si ton attente est trompée , la conscience de tes vertus sera toujours ta récompense.

Un jour que M. de Lorme s"* amusait à lire dans un coin du salon , où sa femme et sa fdle travaillaient en silence à quelque ouvrage de broderie , leur petit Julien arrive essoufflé, les yeux troublés

de larmes , les cheveux en désordre , son habit jeté en travers sur ses épaules , et Tiin de ses bas roulé sur le talon. Il tenait une raquette à la main. — Ma petite maman, venez vite chez la pauvre mère de Christophe et de Frédéric.

Ah ! maman ! ils n"'ont rien mangé de la journée!! Frédéric m*'a prié de jouer à la balle avec lui pour oublier qu'il avait faim. Et ils n'auront à dhier que demain après le marché. Je leur ai offert tout mon argent. Croiriez - vous qu'ils n'ont pas voulu le prendre? Et je leur ai dit : Venez avec moi , vous verrez. — Aussitôt ils ont répondu , que nous les avions encore secourus la semaine dernière , et qu'ils n'osaient venir si souvent vous importuner ; et puis , la pauvre mère Martin s'est mise à pleurer... Mais il ne faut pas que je pleure, car mon papa travaille. — {En pleuraiit encoî^e plus foi-t.) Ah , ma sœur, si tu l'avais vue , tu aurais aussi pleuré, je t'assure! Et Julien, en.se baissant vers elle , prit un coin de son tablier pour s'essuyer les yeux.

La mère attendrie laissa tomber son ouvrage de ses mains , en regardant son cher Julien ; et le père , pour cacher une larme , se couvrit les yeux de son livre.

Venez, mes enfants, leur dit la mère en les serrant tous deux contre son cœur ; allons voir si nous pourrons soulager ces pauvres malheureux.

Pendant que Frédéric, Christophe, et leur mère éplorée, embrassaient les genoux de leur bienfai—

trice, Rosine tira doucement son frère par le pan de son habit , et lui dit bas à Toreille : Ecoute , tu 'sais bien ce petit gâteau que ma bonne nous a donné pour le goûter... — Ah, mon Dieu ! s''écria Julien en se retournant tout à coup , cela est vrai ! tâche d"'amuser ici maman sans faire semblant de rien. Je cours le chercher. — Le voilà, reprit Rosine, baisse-toi. Et Rosine, soulevant en cachette le chapeau de Frédéric qui s''était par hasard trouvé sur la table , fit remarquer à Julien le petit gâteau que sa main légère avait adroitement glissé par dessous.

XE PÈRE DE FAMILLE , LE COMTE DE MOMHEIM entrant du côté opposé»

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