‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 139 sur 153 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

M. et Mme de fleurt , fabibn, friscille , Agathe,

CASIMIR , FROSFER.

M. DE FLEURY. La voilà , mcs amis, colle que j'ai choisie pour faire votre bonheur et le mien. La

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forlutte gue j'aurais pu -vous laisser n'eût été rien sans ]es d®«s bien pîus précieux d''une bonne éducation. Nous nous sommes réunis pour vous procurer à la fois tous ces avaMages. Il manquait aux u.»s uae mère tendi'e , cpii veillât continuellement s»r les besoins de lein* enfance , qui fût sans cesse occupée du soindefon»er leur cœur et leur raison, de leur inspirer de sages principes et de cultiver leurs talents. Il manquait aux autres un père laborieux qui les avançât dans le monde , qui travaillât à leur donner un état et à leur former des établissements honorables. Vos intérêts étaient les mêmes dans cette union, et c'est également pour tous que nous lavons formée. Me promets-tu, chère épouse, comme je te le promets à mon tour , de regarder du même œil tous ces enfants ; de ne montrer à aucun d'autre préférence que celle qu'il méritera par son amour poumons , et par sa bonne conduite?

MADAME DEFLEURY. Ma répouscest pourtoi, dans ces larmes , et pour vous , mes petits amis , dans ces embrassements, ( Elle ieiid ses hras aux enfants., qui se pressent tous à letwi sur son sem.)

M. DE FLEULY. Et VOUS , mcs oufauts , me promettez-vous aussi de vivre toujours unis , sans querelles ni jalousies; de vous aimer tous, sans distinction, comme frères et sœurs? ( Ils se prennent tous par la muin^et tombant aux genoux de M . et de madame de Fleuri/^ ils s^ écrient tous a la fois ;) Oui, mou papa! oui, maman I nous vous le promettons. ( Se baissant sur eux , et les relevant, )

Continuez , mes cheis enfants , de vivre dans cette douce amitié. Ses charmes augmenteront chaque jour dans une liaison plus intime. Vous serez aussi heureux par les bienfaits que vous recevrez les uns des autres, que par les petits sacrifices que vous aurez la générosité de vousfairemutuellement. Chacun de vous, en jouissant de son propre bonheur , ne jouira pas moins de celui de son frère , quMl regardera comme son ouvrage. Tous les gens de bien s^intéresseront à votre félicité ; et vos enfants vous récompenseront un jour par leur tendresse , d'^avoir si bien mérité celle de vos parents.

Du sommet le plus élevé de ces hautes montagnes qui dominent la ville de B... je contemplais le paysage immense , offert de tous côtés à mes regards. Pétais seul. Pavais laissé mon fidèle A*** dans la ville voisine , avec ordre de ne m''attendre qu''au bout de trois jours, que j'avais destinés à parcourir ces heux romantiques. Vers le pied de la montagne , je découvrais un hameau qui m"'assurait un asile pour la nuit. Ainsi, libre d'inquiétude, et tout entier à mes sensations , je laissais égarer mon esprit dans la foule de ses vagues pensées , et ma vue dans les variétés d'aune perspective admirable. Bientôt les derniers chants des oiseaux m'avertirent qu''il fallait songer à la retraite. Déjà le soleil, caché derrière le dos de la montagne opposée , ne frap-

pait de ses rayons d^or que les nuages flottants sur la cime chevelue des arbres ç^m la couronnent. Je descendais lentement , avec le regret de voir se rétrécir à chaque pas ce vaste horizon , dont mes regards ne ]>ouvaient d** abord embrasser détendue. Le crépuscule commençait à les couvrir de ses ombres transparentes, qui se rembrunissaient par degrés , jusqu"*à ce que la reine des nuits vînt de nouveau les éclairer des traits argentés de sa lumière. Je m"*assis un moment pour jouir encore de ce spectacle. Les nuages s''étaient dissipés. Rien n'interceptait mes regards dans toute Tétendue des cieux. Je parcourais d'une vaste pensée ces espaces infinis. Mes yeux éblouis par les balancements de la terre , et par les feux étincelants des étoiles , allaient se reposer sur le bleu calme et pur du firmament. L'air était frais, sans que le moindre zéphir Tagitât de son soufile. Toute la nature était plongée dans un profond silence, animé seulement par le murmure léger d''une source lointaine. Etendu sur la mousse , j''aurais peut - être attendu dans une agréable rêverie le retour du 'soleil , lorsque les sons d''un luth, mêlés aux accents d'une voix ravissante, vinrent frapper mon oreille. Je pensai d'abord que mon imagination se jouait de mes sens enivrés, et j'éprouvai le plaisir de me croire transporté par un songe dans un séjour d'enchantement. Cette douce illusion fut bientôt combattue par des sons nouveaux. Un luth sur la montagne, m'écriai -je en me levant incertain encore ! Je tournai les yeux

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(lu côté d'où partait la voix ; j'aperçus à travers la verdure noirâtre des arbres , les murs blanchis d'une cabane peu éloignée : je m'en approchai le cœur palpitant. Quelle fut ma surprise en voyant un jeune paysan tenant dans ses bras un luth qu'il touchait avec la plus grande légèreté ! Une femme, assise à sa droite, le regardait d'un œil plein de tendresse. A leurs pieds , sur le gazon , étaient dispersés de jeunes garçons et de jeunes fdles , des femmes et des vieillards, tous dans une attitude d'admiration et de recueillement. Quelques enfants vinrent au devant de moi, me regardèrent, et se dirent l'un àl'autre: qui est ce monsieur-là ? Le joueur de luth se retournait lentement sans s'interrompre ; mais je ne pus résister au premier mouvement de mon cœur. Je lui tendis la main ; il me donna la sienne que je serrai avec transport. Tout le monde alors se leva, et vint se ranger en cercle autour de nous. Je leur dis en peu de mots ce qui m'avait attiré dans ces lieux , et comment je m'y trouvais si tard. Nous n'avons point ici d'hôtellerie, me répondit le jeune paysan ; notre hameau n'est pas sur la grande route : mais si vous ne craigncîz pas de coucher dans une pauvre cabane, nous lâcherons de vous y bien recevoir.

Si j'avais été frappé de son exécution facile sur le luth , et du goût de son chant , je le fus bien plus encore de la politesse de ses manières, de la purelé de son langage, et de l'aisance avec laquelle il s'exprimait. Vous n'êtes pas né dans un hameau, lui dis-je avec surprise? Je vous demande pardon,

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me répon<iit-il en souriant ; je suis même de ceiui-ci. Mais vous devez être fatigué. George, apporte ime chaise pour notre hôte. Excusez, je vous prie, monsieur, je dois encore aujourd'hui une romance à mes bons voisins.

Je refusai la chaise , et je me jetai comme les autres sur le gazon. Tout le monde se rassit, et reprit le silence.

Le jeune paysan se mit aussitôt à chanter, en s''accompagnant , une romance populaire; et il la chantait avec une expression si tendre et si naïve,' que , dès les premiers couplets , les larmes vinrent aux yeux de toute rassemblée. J''enviai dans ce moment le génie du poète rustique , capable de produire de si vives impressions sur des âmes peu cultivées. J'aimais à voir comme les beautés franches et naturelles se font sentir à tous les hommes. Aucun des traits pathétiques ne fut perdu; et au dernier, qui était le plus touchant , je n"'entendis autour de moi que des soupirs et des sanglots étouffés.

Après quelques minutes de silence , chacun se leva en essuyant ses yeux. Le bonsoir fut souhaité cordialement de part et d''autre. Les voisins, avec leurs enfants, s'en allèrent. Il ne demeura qu'un vieillard que je n'avais pas remarqué , sur un siège de pierre , à côté de la porte , le jeune paysan , la femme assise auprès de lui , George , dont j'avais retenu le nom, et moi.

Il m'en coûtait de m'arracher de la situation délicieuse où mon ame se trouvait alors. J'étais resté

assis le dernier; je me levai enfin , et j'allai vers le jeune paysan que j'embrassai avec tendresse. Qu'il est doux, lui dis-je, de rencontrer des personnes qui excitent la surprise au premier coup d'œil , et qu'on finit par aimer au bout d'un quart d'heure ! Il ne me répondit qu'en me serrant la main. Mon cher monsieur , me dit le vieillard , vous êtes, à ce qu'il me paraît , content de nos plaisirs de la soirée : je suis bien aise que vous ayez pris si vite de l'amitié pour mon Valenlin. Pour cela, vous coucherez cette nuit dans mon lit. Non , non , mon père , interrompit George , qui revenait en courant de la grange ; je viens de m'arranger deux bottes de paille. C'est dans mon lit, s'il vous plaît, que monsieur voudra bien coucher. Il me fallut promettre de céder à ses invitations pressantes. Il prit sous le bras le vieillard qu'il conduisit dans la cabane ; je me trouvai seul avec Valentin , et la jeune paysanne qu'il me présenta comme son épouse. Je leur demandai si, par complaisance pour moi , ils ne voudraient pas encore passer un quart d'heure à nous entretenir au clair de la lune. Très volontiers , monsieur , répondit Louise , un peu vaine de l'attention avec laquelle j'observais son mari. De tout mon cœur, ajouta Valentin, qui voyait le désir de sa femme.

Je m'assis entre eux au pied d'un tilleul , dont la lune perçait le feuillage de ses rayons.

Depuis combien de temps , mes chers amis , leur dis-je , en prenant la main de Louise , jouissez-vous

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du bonheur que je vous vois goûter ? Depuis six mois , répondit-elle ; et il y en aura bientôt neuf que Valentin est de retour de ses voyages. Vous avez doue voyagé, lui dis-je avec un mouvement de surprise? — Oui , monsieur , j'ai employé quelques années à parcourir une partie de TEurope? — Tout ce que je vois , tout ce que j'*entends de vous excite en moi le plus vif étonnement. Si vous n'*avez point quelque motif secret pour me cacher les événements de votre vie , ne refusez point , je vous en conjure, de satisfaire ma curiosité. Oh oui, mon ami, lui dit naïvement Louise : ce monsieur paraît le mériter si bien ! Et tu sais que moi aussi, je t''écoute toujours avec tant de plaisir! Valentin , en souriant , se rendit à nos instances, et c''est de sa bouche que part le récit que je vais rapporter, autant que ma mémoire pourra me fournir ses propres expressions.

Je suis né dans cette cabane vers la fin de Tannée 1760. J''eus le malheur de perdre ma mère, aussitôt après qu'elle m'eut nourri. Mon père était un des habitants les plus aisés du hameau ; mais un procès qu'il eut à soutenir contre un riche fermier du voisinage l'eut bientôt réduit à la misère ; et il mourut de douleur lorsqu'on vint l'arracher de sa cabane , pour la vendre au profit des gens de la justice. Ce vieillard que vous avez vu , et qui est le père de ma Louise, l'acheta , et vint s'y étabhr. Il eut pitié de me voir orphelin si jeune ; il me donna ses brebis à garder : je ne recevais de lui qu'une

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traitement fort doux ; ses enfants me regardaient comme de leur famille. Cependant la perte de mon père, Tabandon où je me trouvais de mes autres parents, Tidée de me trouver étranger dans la cabane où j*'avais pris naissance, la vie solitaire que je menais sur la montagne, tous ces sentiments à la fois affligeaient mon cœur, et ma gaîlé naturelle se changeait insensiblement dans une profonde tristesse : je passais des journées entières à pleurer auprès de mon troupeau.

(Ici Louise retira doucement sa main que je tenais dans les miennes pour essuyer quelques larmes, et me la rendit avec ingénuité.)

Un soir que jV'tais assis au plus haut de la montagne , je chantais tristement la romance que vous venez d'entendre. Je vis entre les arbres un homme vêtu de brun, pâle, et d'une figure pleine de mélancolie, qui m'écoutait. Il avait entendu la fin de ma chanson. Alors il s'approcha de moi, et me demanda s'il était bien éloigné du grand chemin. Oh oui, mon cher monsieur, lui répondis-je : il ne passe qu'à une lieue et demie d'ici. — Ne pourrais-tu pas m'y conduire ? — Je le voudrais ; mais je ne peux quitter mon troupeau. — Tes parents n'auraient-ils pas un logement à me donner pour celte nuit ? — Ah ! mes pauvres parents , ils sont bien loin ! — Et où donc ? — Ils ont vécu honnêtement sur la terré ; ils sont heureux dans le ciel.

Le son de ma voix avait frappé cet homme , ma réponse acheva de l'intéresser. Il me lit plusieurs

questions , auxquelles j'eus le bonheur de satisfaire d'une manière dont il parut content. La nuit étant venue, je le conduisis dans notre demeure , où il reçut riiospitalité. Le lendemain il s'entretint secrètement avec le père de Louise. Lorsque je me disposais à retourner au pâturage , je vis George qui prenait la conduite de mon troupeau , et Ton m'annonça que l'éiranger m'emmenait avec lui.

Je ne vous dirai point quels furent mes regrets en m'éloignant de celte cabane chérie, quoiqu'elle ne fût plus mon héritage, et de Louise que je commençais à aimer, tout enfant qu'elle était. Ma situation n'était pas heureuse, et toutefois je ne partis qu'en versant des larmes amères : je ne pouvais prévoir que c'était le moment où le bonheur de ma vie allait se décider. Oui, c'est à toi surtout que j'en suis redevable, homme bienfaisant, le généreux protecteur de ma jeunesse; tu sais auprès de Dieu combien je l'ai prié pour toi pendant ta vie, et avec quels transports de reconnaissance je bénis aujourd'hui ta cendre. Il se nommait Lafont, et touchait l'orgue d'une paroisse de la vi!-!e prochaine. On jugerait mal de ses talents par l'obscurité de son emploi. Les voyageurs se détournaient dé leur route pour venir l'entendre ; mais il recevait froidement leurs éloges, et n'en était que plus modeste. Je doute que dans le cours de vos voyages vous ayez jamais trouvé un génie plus extraordinaire. Il avait reçu de sou père, le plus habile médecin du ' pays, une éducation qui l'aurait mis à portée de se

distinguer dans la môme profession. Il aima mieux se livrer à la jiassion violente qu^il avait conçue pour la musique. Il s"'élait marié à la fdle de Torganiste dont il occupait la place, et n'avait point eu d'enfants. Sa femme, qu'il avait perdue depuis plusieurs années, vivait toujours au fond de son cœur. Cette image et ses livres étaient sa seule société dans la profonde mélancolie qui s'était emparée de lui; mais en fuyant les hommes, il ne les haïssait point, et il faisait beaucoup de bien en secret. Il était âgé de quarante-cinq ans, lorsqu'il me reçut dans sa maison. Il m'apprit d'abord à lire et à écrire: il prit ensuite plaisir à cultiver ma voix, et àm'exercer sur le luth, sou instrument favori. Il ne bornait pas ses leçons à la musique. Il me donnait à apprendre par cœur des morceaux choisis de nos meilleurs poètes, dont il faisait ses délices. Il s'étudiait à former à la fois mon cœur, mon esprit et mon goût. C'est ainsi qu'il fut pendant cinq ans mon maître assidu, sans attendre de prix pour ses soins, que celui qui peut le mieux récompenser le bien que l'on fait à ses semblables.

Au milieu de toutes ses occupations, je n'avais pu bannir de mon esprit, ni le souvenir de ma cabane, ni celui de Louise, la compagne des jeux de mon enfance •- j'en parlai quelquefois avec attendrissement à mon bienfaiteur. Un jour, c'était le premier de mai 1 7T8, je me le rappellerai toute ma vie, il se leva de bonne heure, et me dit de le suivre dans sa promenade du matin. Il me conduisit,

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en parlant de choses indifférentes, sur le sommet de cette haute montagne, où je Pavais vu la première fois. Valentin, me dit-il, j''ai rempli les devoirs dont je m"'étais chargé devant le ciel,lorsqu*'il te remit sous ma conduite. Je sais combien, dans le fond de ton cœur, tu soupires après ta cabane; je n'ai pas eu d'autre but dans ton éducation que de te mettre en état de la recouvrer: je viens te la faire voir. Regarde-la ; mais je te défends d'y rentrer avant que tu puisses en devenir le maître : je te fais présent de mon luth ; je t'ai appris à le toucher ; tu as de la voix ; voyage. Partout où tu te feras entendre sans autre prétention que d'un musicien ambulant, tu seras le premier de ton genre. La nouveauté de la chose ne te laissera manquer ni d'auditeurs ni d'argent; mais sois économe et sage. Lorsque tu seras assez riche, reviens dans ton pays, et rachète la cabane de ton père.

Le cœur me battait à ce discours ; il s'enflait de joie et d'espérance. M. Lafont me prit dans ses bras, et me serra contre son sein en pleurant. C'étaient les premières larmes que je lui avais vu répanihe ; elles me firent une impression singulière. Il me fit aussitôt retourner sur nos pas, et me ramena dans im profond silence à sa maison.

Dès le lendemain au point du jour, il fallut me séparer de mon bienfaiteur, après en avoir reçu les plus lendres instructions, et deux louis pour commencer ma route. Pendant près de quatre ans j'ai parcouru à pied la France, l'Al'emagne et l'Itahe ,

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vêtu en paysan de la montagne, elles cheveux ftottants en longues boucles comme je les porte aujourcfliui. Pai observé que la singularité de cet habillement ajoutait beaucoup à Teffet de ma musique, surtout dans les capitales. Il est peu de ^igneurs qui aient voyagé avec autant de plaisir que moi. Partout j'étais bien reçu, même au milieu des sociétés les plus brillantes. Dans les villes, on donnait des concerts pour m'entendre, et dans les villages on faisait, je crois, tout exprès des noces pour danser au sou démon instrument. En plusieurs endroits on m'a fait les offres les plus avantageuses pour m'y retenir. J'en étais séduit à l'instant ; mais lorsque je pensais à ma cabane, toutes ces idées de fortune s'évanouissaient aussitôt, et il n'en restait plus de traces dans mes projets. Je me rappelle encore de quels moments délicieux j'étais saisi , toutes les fois que, dans mes courses, une montagne se présentait à mes regards : j'y cherchais des yeiix ce hameau; il me senddait y découvrir ma cabane. L'esprit toujours occupé de celte image, j'essayais d'exprimer mes sentiments, et voici des couplets qu'ils m'ont inspirés :

Humble cabane de mon père , Tënioiinlc iiKS premiers plaisirs , Du fond d'une terre étrangère , C'est vers loi que \ont mes soupirs.

Le jeune tilleul qui t'ombrage , Et la montagne et le hameau , De Ion agreste paysage Tout me retrace le tableau.

J'ai vu, devant moi, sans envie , S'ouvrir de siiperbi s palais :

C'est toi, ma cabane chérie , . Qui peux remplir tons mes souhaits.

D'où vient cette joie inquiète

Dont ton nom seul saisit mon cœur,

Si dans ta paisible retraite

Le ciel n'eût fixe monbonheur ?

J'y vivrais donc libre et tranquille Après tant de pas inceTtains !

Et Louise, en ce doux asile , Viendrait partager mes destins!

Omon Itith , q^u'ayec complaisance Je te sens fi-émir sous mes doigts !

Si j'obtiens ma double espérance , C'est à tes sons que je le dois.

Yaleiilin chanta les couplets avec tant de charme et de sentiment , que toutes les idées fabuleuses d'Apollon se "réveillèrent dans mon esprit. Il me semblait entendre ce dieu exilé sur la terre , soupirant après rOlympe dans les vallons de la Thessalie : je voulais parler, m''écrier , ma langue demeurait immobile. Valentin comprit mon silence, et continua ainsi :

Je vais maintenant vous apprendre comment j'ai recouvré cette cabane si désirée.

A la fin de Tannée dernière, me trouvant à Turin , après avoir traversé deux fois toute Fltahe , j'examinai l'état de ma fortune ; je me crus assez riche pour revenir au hameau. Je partis aussitôt; et , marchant à grandes journées , au bout de dix jours j'arrivai dans la ville procliaine : j'y entrai le cœur plein de joie , demandant à toutes les personnes que je rencontrais des nouvelles de mon bienfaiteur. Hélas ! je ne devais pas goûter le plaisir de lui témoigner ma reconnaissance , et de le voir jouir du prix de ses soins. 11 n'était plus

depuis deux mois : j'allai prier sur sa tombe , et j"'y fis vœu que mon premier enfant porterait sou nom , si j"'a\ais le bonheur de devenir père. Le même soir j''arrivai dans le hameau. On m^y parla tendrement de moi sans me reconnaître. Bientôt mon luth et le souvenir de notre ancienne amitié me gagnèrent le cœur de Louise. Son père me donna sa main : j''achetai de lui la cabane et le champ de mon père pour deux cents écus , avec lesquels son fils aîné alla s''établ'r au fond de la vallée. Pour lui , je le fis consentir à rester dans notre ménage avec George , son plus jeune fils. C'est à'^enx que j'apprends les travaux de Tagriculture. Aujourd'hui que je possède la cabane de mon père , toute mon ambition est d'être , comme lui, un l)on mari , un bon père et un bon paysan. Je n'ai pas abandonné mon luth, ce précieux instrument de mon bonheur ; je le tiens suspendu à côté de ma bêche , et je le reprends quelquefois pour me délasser , ou pour réjouir , comme vous l'avez vu ce soir, ma famille et mes bons voisins.

Valentin s'était arrêté à ces mots , et je croyais l'entendre encore. Mon attention captivée par son récit se tournait insensiblement sur lui aussitôt qu'il l'avait achevé. Sa physionomie ouverte et animée , le contraste de ses habits et de ses discours, son attachement pour la cabane de son père, et la mémoire de son bienfaiteur, la singularité de sa destinée , ses voyages et son talent, tout en faisait à mes yeux une espèce d'être enchanté, supé-

rieur aux hommes ordinaires. Louise me tira de ma rêverie par le mouvement qu"'elle fit pour se jeter à son cou : je me joignis à leurs embrassements , et ils me prodiguèrent les plus aimables caresses. Nous entrâmes dans la cabane , où je fus ravi de voir régner un air d'ordre , d'aisance et de propreté. Après un repas simple, où je savourai avec délices les fruits exquis de la montagne , George me conduisit vers un réduit étroit , mais propre et riant, et me montra le lit dont il voulait bien disposer en ma faveur. Je ne tardai guère à y trouver un sommeil profond , dans lequel venaient se renouveler , en une confusion agréable, les grandes images dont j'avais été frappé durant la journée , et les sensations douces que je venais d'éprouver. Hier , je ne quittai pas un instant cette heureuse famille, soit dans son travail, soit dans son repos. Valentin me raconta une foule de particularités de ses voyages, qui m'expliquent aisément comment il a pu acquérir cette politesse dans les manières et dans les expressions, qui m'avait tant surpris à son abord, et qui , malgré sa jeunesse , lui concilie les déférences et le respect de tous les habitants du hameau. Les grâces nobles de son esprit, l'ingénuité piquante de celui de Louise, le bon sens rustique du vieillard , la curiosité inquiète de George, répandent dans leurs entretiens un intérêt et une variété qui me charment, et qui les attachent plus étroitement les uns aux autres. Il me semble que je passerais une vie heureuse auprès d'eux.

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.Mais pourquoi m'occuper de celte idée ? c'est ce soir que j<e dois m'en éloigner. J'avoue que ce n'est pas sans une impression de tristesse que je pense à notre séparation. Je crois apercevoir dans leurs yeux qu'elle leur coûtera aussi quelques regrets. Si le destin me laisse disposer un jour avec plus de liberté de l'emploi de ma vie , je viendrai tous les ans faire un pèlerinage sur cette montagne, pour y revoir mes amis , et remplir mon ^ cœur des sentiments de paix et de contentement qu'inspirent à l'envi leur séjour et leur société.

DRAME EN UN ACTE

PERSONNAGES

LE GOUVERNEUR 1 , ., EDOUARD DE BEL- i

LE DIRECTEUR \ ''" '^*^ *^*j LECOMBE, / jeunes

EUGÈNE, fils du gou- j jeune ROGER, | élèves.

verneur, i élève. THÉODORE, )

La scène se passe dans l'apparlement du gouverneur.

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