SCENE PREMIERE
LE GOUVE&MEUR f LE DIRECTEUR. [ lie gouverneur travaille assis devant un bureau, j
LE DIRECTEUR, frappant à la porte et Ventr ouvrant. Monsieur le gouverneur , oserais -je vous interrompre j)Our un moment?
LE GouvEHîNELR. Eiilre/, mousicur : vons savez que toutes mes heures appartiennent aux devoirs de ma place.
LE DIRECTEUR. Jc vicus VOUS iustruirc d'une «iiosc assez étrange, qui se jiasse de[»uis quelques jours dans l'école.
l'ami des enfams. " 563
LE GOUVERNEUR. Qu^eSt-CG doilC , jC VOUS pHe ?
Vous m'effrayez.
LE DIRECTEUR. Rassurcz-YOus , mousieur. Moq rapport doit vous inspirer plus d'intérêt que d'alarmes. Que pensez - vous de notre dernier élève , le jeune Edouard de Bellecombe ?
LE GOUVERNEUR. Depuis dix jours qu''il est ici Je n'ai pas encore eu le temps de le connaître. Tout ce que je puis en dire , c'est que, lorsqu'on me Ta présenté , j'ai remarqué dans sa physionomie un caractère de noblesse et d'élévation qui m'a prévenu en sa faveur. Est-ce que ses maîtres seraient mécontents de lui ?
LE DIRECTEUR. Bicu au Contraire. Ils donnent tous les plus grands éloges à son assiduité. La justesse et la force de son esprit les étonnent. Il est entré ici plus instruit que la plupart des élèves ne le sont après trois ans d'études. Il n'y a que ses camarades et moi qui pourrions avoir quekjue sujet de nous plaindre de sa conduite.
LE GOUVERNEUR Commcnt ! vous, monsieur?
J'en suis affligé.
LE DIRECTEUR. Je le suis moins pour moi que pour lui-même. Je ne sais ce qui se passe dans son cœur ; mais il faut qu'un sentiment profond l'occupe tout entier. J'ai employé mille efforts pour le découvrir. Ma pénétration se trouve toujours en défaut.
LE GOUVERNEUR. Pourrais-jo vous demander sur quoi portent vos observations?
S64 l'ami des enfants.
LE DIRECTEUR. Le voici , monsiciii'. Il est trèsardent à réliule, et rien ne peut le détourner de ses travaux. Mais dans les heures de relâche, il est froid, sombre et silencieux au milieu de ses camarades. J^en ai mis auprès de lui deux des plus éveillés pour le réjouir; il est sensible à leurs empressements; il y répond même avec politesse : mais tout leur feu ne saurait réchauffer. Il sY'lève contre eux comme un mur de glace. Oui, non, messieurs, et d^autres monosyllabes de ce genre , sont toutes ses réponses à leurs questions.
LE GOUVERNEUR. Cette mélaucolic est apparemment une suite de la douleur qu'ail a éprouvée en se séparant de sa famille.
LE DIRECTEUR. C^cst Tcxplication qui me paraît la plus naturelle. Cependant, voilà dix jours entiers qu'ail est dans cet état. Un enfant de douze ans estil susceptible d''une impression aussi durable ?
LE GOUVERNEUR. Oui; iKiais un enfant d^ni aussi grand caractère que sa physionomie Tannonce.
LE DIRECTEUR. N^mportc. Si la sensibilité de cet âge est vive , elle est aussi passagère. Depuis que je suis dans cette école, j^ai vu tous ceux à qui leur éloignement de la maison paternelle causait les plus vifs regrets se prêter avec le plus de facilité aux soins aimables que leurs camarades se donnent pour les distraire. Quoi qu'il en soit des sentiments d'Edouard pour ses parents, que diriezvous de ce qu'il me reste encore à vous apprendre à son sujet?
LE GOUVERNEUR. Vous cnflammez ma curiosité. Je n'attends rien de lui que d'extraordinaire.
LE DIRECTEUR. Croirioz-vous qu'il n'a voulu prendre encore à ses repas qu'un peu de potage, du pain sec et de l'eau? Un criminel ne peut être condamné à des privations plus austères , qu'Edouard s'en impose de lui-même.
LE GOUVERNEUR. Quc mc dilcs-vous? Cct enfant aurait dû naître à Sparte.
LE DIRECTEUR. D'accord : mais ici, ou il ne faut affecter aucune singularité, où l'apprentissage d'un militaire est de se soumettre aveuglément à la subordination générale , j'ai craint que son exemple pût avoir quelque danger pour les autres. Dix fois j'ai voulu l'engager ou le contraindre à manger de -ce qui lui était présenté ; il ne répondait à mes instances ou à mes ordres qu'en tournant vers moi des yeux baignés de larmes si touchantes... (// se détourne.) Pardonnez,, monsieur, je crois que je pleure moi-même.
LE GOUVERNEUR^ Je me sens aussi tout ému de votre récit. Cependant cette désobéissance est coupable , et ne doit pas demeurer impunie. S'il s'obstine davantage , quel qu'en soit le motif , il ne peutpasrester dans cette maison. Le premier fondement d'une école militaire est la soumission la plus exacte aux ordres des maîtres et des supérieurs. LE DIRECTEUR. Voilà cc que je craignais , et ce qui m'a fait différer si longtemps devons en instruire. J'espérais vaincre sa résolution; mais je l'ai trouvé aussi ferme que son cœur est impénétrable.
LE GOUVERNEUR. Esl-il possiblc qu*'à son âge on ait assez d"'empire sur ses sentiments pour les dérober à des regards aussi exercés que les vôtres?
LE DIRECTEUR. Ccst, coinme vous le disiez tout àriieure, un digne Spartiate. Ses manières, quoique dépouillées d'orgueil, et mêlées de douceur, sont aussi imposantes que ses discours sont précis. Tel est , j'ose le dire , le respect qu"'il inspire pour son secret , qu'on s'étonne de sa résistance , sans Faccuser d'obstination.
LE GOUVERNEUR. Eli bicu , je vcux Ic soudor moi-même. Le portrait que vous m'en faites ajoute à la haute opinion que j'en avais conçue. Si je puis le porter à une confidence , je suis persuadé qu'elle me dédommagera de la peine que j'aurai prise à l'obtenir.
LE DIRECTEUR. Lcs prièrcs , les menaces, l'adresse, j'ai tout employé vainement contre lui. Je doute que vos tentatives aient plus de succès , quoique je le désire avec ardeur. Je crois sentir que je voiis en devrai de la icconnaissance.
LE GOUVERNEUR. Je vcux d'abord interroger les deux élèves que vous lui avez attachés plus parliculièrement , peut-être seront-ils en état de me fournir quelques lumières. Qui sont-ils?
LE DIRECTEUR. Rogcr Cl Théodorc. Mais M. Eugène, votre iils, pourrait encore mieux vous instruire. LE GouV'ERNELu. Comment! est-ce qu'Edouard l'a inlerressé?
LE DIRECTEUR, Il s'cii OCCUpC , jC Crois , pluS
que de lui-même : j'ai observé qu*'il l'étudiait ep silence. Il ne vous en a donc pas encore entretenu?
LE GOUVERNEUR. Non : mais jo lui sais bon gré de sa réserve , autant que de son attention. Elle m''annonce une sympathie secrète avec le caractère qui Ka frappé. Vous me feriez plaisir, monsieur, de me les amener tous les trois.
LE DIRECTEUR. Taimc mieux vous les envoyer; ma présence les gênerait peut-être. Vous en serez plus libre avec eux.
LE GOUVERNEUR. Yous avcz raisoH. Je vous serais également obligé de me faire venir Edouard aussitôt qu*'ils seront soitis. ( Le directeur sort. Le (fouveimeur le cotiduit jusqu'à la porte. ) SCEINE II.
LE GOUVERNEUR, seul. Je uc sais comment expliquer ce mystère. Il est naturel qu"'Édouard ait du chagrin d''avoir quitté ses parents. Un enfant d'une si grande espérance devait leur être bien cher, et recevoir bien des marques de leur tendresse ! Mais que rien n'ait pu encore adoucir sa douleur depuis dix jours ! au milieu d*'une jeunesse vive et ardente, occupée de tous les moyens de le distraire et de Tégayer ? qu'il refuse de prendre tout autre aliment que du pain et de Teau ! voilà ce que je ne puis concevoir. Le service de la table se fait avec propreté, et ne peut lui causer aucun dégoût. D'ailleurs, il n'était pas accoutumé à une nourriture délicate. Son père, en me l'envoyant, m'a écrit qu'il n'était pas riche , et qu'il était chargé d'une nombreuse famille. Plus je fais de réflexions , et plus je m'
perds. [Il se promène pendant quelques moments
en j>i/(7uc.) ^'^'