‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 141 sur 153 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

LE GOnVERNEUa , EUGÈNE son fils , ROGER, THÉODORE]

EUGÈNE. Me voici, mon papa; M. le directeur vient de me dire que vous me demandiez avec Roger et Théodore.

LE GOUVERNEUR. Oui , moH fds. Jc serais bien aise d'avoir un petit moment d*'entretien avec ces messieurs et avec toi.

ROGER et THÉODORE. Cest bcaucoup dlionneur pour nous.

EUGÈNE. Pour moi aussi, et du plaisir encore!

LE GOUVERNEUR , « Roijci^ et à Théodore. Il m"'est revenu que vous n'étiez guère satisfaits du nouveau camarade qu'on vous a donné.

ROGER. S'il faut l'avouer, il n'est pas trop

sosuenard, ce monsieur de Hé bien donc!

comment se nomme-t-il à présent ?

THÉODORE. Il nous a parlé si peu, si peu , que je ne sais plus comment il s'appelle.

EUGÈNE. Edouard de Bellecombe, messieurs. Et je le crois encore meilleur à connaître que son nom.

ROGER. Edouard, à la bonne heure. Edouard le muet?

EUGÈNE. 0 mon papa! pouvcz-vous souffrir qu'on l'injurie?

LE GOUVERNEUR. Mousicur Rogcr , qui vous a permis de distribuer des épithètes à vos camarades?

ROGER. Puiqu'il ne lâche pas trois mots en deux lieures. Quand il nous viendrait de la lune , je n'en

serais pas étonné. On ne doit pas y dire grand chose. Elle a Tair si taciturne et si pâle! Il ne démentirait pas son pays.

LE GOUVERNEUR. Son silcnce ou son teint doivent-ils vous inspirer de la haine ?

ROGER. Je ne suis pas son ennemi, tant sVn faut; mais je ne saurais être son ami, puisqu'^il ne parle pas, et qu'ail n'est pas amusant.

THEODORE. On a bien assez de la longueur de la nuit pour se taire. Le jour n''est fait que pour rire , causer et se divertir.

ROGER. Faut-il que je m'ennuie parce quMl prend du plaisir à s''ennuyer ?

EUGÈNE. Ah ! ce n''est pas de Tennui , c'est delà peine.

ROGER. Hé bien ! n'avons-nous pas cherché à le consoler de notre mieux ? Bon ! plus nous lui faisions de singeries , plus il gagnait de tristesse. Nous avons fini par le planter là dans nos récréations. Malheureusement nous le retrouvons à table , et il y fait une mine ànous faire rentrer la fainidans Testomac.

LE GOUVERNEUR. Est-cc qu'il sc Sert d'une manière dégoûtante?

ROGER. Il faudrait qu'il fût bien maladroit. Il ne mange que du pain , et ne boit que de l'eau.

THÉODORE. Il fait le délicat pour nous donner à croire qu'il avait une table de prince dans sa maison.

EUGÈNE. Vous ne le connaissez guère , si vous croyez que c'est par orgueil. Je l'examinais l'autre jour, quand M. le directeur voulait lui servir d'un

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plat aj^sez fiiand ; et je voyais , quoiqu'il baissât la

tête, de grosses larmes qui roulaient daus ses yeux.

LE GOUVERNEUR. Que me dis-tu, mon Cls?

ROGER. Oui, il pleurniche quelqutîfois. Si Dom Quicliolle revenait au monde, il faudrait qu"'ils se battissent ensemble pour savoir à qui resterait le surnom de Chevalier delà THste Fiyure.

LE GOUVERNEUR. Avcz-vous le cœur de faire des plaisanteries sur son eliagriu ?

ROGER. C'est qu'ail finirait par nous le faire prendre. Il est fâcheux de voir faire une si mauvaise contenance dans un repas. Cela vous rassasie. Tenez, parlez-moi de Théodore. Nous nous donnerions de Tappétit à nous voir manger.

LE GOUVERNEUR. Yous vcrricz donc sans regret Edouard s'éloigner de votre table?

ROGER. Oh, monsieur! d'un grand cœur, s'il ne devient pas un peu plus gai.

EUGÈNE. Hé bien , mon papa , faites-le mettre à la mienne. Je serai si content de l'avoir près de moi! J'aurai l)ien soin de lui.

LE GOUVERNEUR. Tu ne craius donc pas sa tristesse , comme ces messieurs ?

EUGÈiNE. Sùicment , je souflVirais deMe voir chagrin ; mais je lui ferais tant d'amitiés ! Il ne serait peut-être pas si malheureux s'il voyait qu'on est touché de sa peine.

LE GOUVERNEUR. Aucuu dc VOUS uc sait-il d'où vient cette mélancolie ?

THÉODORE. Je n'ai pas songé à m'en informer.

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ROGER. A quoi bon vouloir apprendre des choses qui nous attristent?

LE GOUVEiiflVEUR. Et tol, moD fils, n"'en es-tu pas mieux instruit ?

EUGÈNE. Hélas! non, mon papa. J^aurais bien désiré savoir feon secret , pour le soulager, s'il était en mon pouvoir. Trois fois je Tai prié de me le dire ; mais je n'ai pas osé le presser davantage , quand j''.ai vu qu'il voulait le garder dans son cœur. Sans doute qu'il ne me croit pas encore assez son ami pour m'en faire part. C'est à moi de le mériter par mes services.

LE GOUVERNEUR. Mais pourquoi ne m'en as-tu pas.encore parlé ?

EUGENE. C'est que vous auriez peut-être exigé qu'il suivît la manière de vivre des autres; et vous l'auriez réprimandé s'il n'avait pu vous obéir. Vous m'avez accordé la permission de vivre avec les élèves de l'école. Je n'irai point trahir mes camarades par des rapports. Quand il se passera quelque chose qui ne mérite que des louanges , n'ayez pas peur , je ne vous le laisserai \\ùs ignorer.

LE GOUVERNEUR , en embrassaiit son fils. Je n'en attendais pas moins de toi, mon cher Eugène. Ta délicatesseme ravit. {A Roger et à Théodore.) Je suis fâché, messieurs , de ne pouvoir donner les mêmes éloges à votre conduite. J'aurais souhaité que vous eussiez témoigné plus d'égards et d'intérêt au jeune Edouard, en le voyant dans la tristesse. Allez, retournez à vos amusements. Il serait

dommage de les interrompre. Si votre caractère vous préserve de quelques peines , je crains bien qu'il ne vous empêche dégoûter les plaisirs les plus doux pour un cœur sensible et généreux. SCENE IV.

LE GOTTVEBNEITR , EUGÈWE.

LE GOUVERNEUR. C'cst toi qui OS digne de les goûter , ô mon fils ! ces plaisirs si purs et si touchants ! Que j'aime à te voir cette douce compassion pour les peines des infortunés !

EUGÈNE. Eh , mon papa , comment s''empêcher de plaindre ce pauvre Edouard ! Sa pâleur, sa tristesse , tout annonce qu''il a dans le cœur un violent chagrin. Si jeune , déjà souffrir I je le fuyais comme les autres , dans le commencement : je le croyais dédaigneux et sauvage ; mais quand j''ai vu sa constance et sa fermeté , sa douceur et sa politesse , je me suis senti entraîner vers lui. Peu à peu je lui ai donné toute mon amitié ; et je crois que je m''estimerais davantage si je pouvais mériter la sienne.

LE GOUVERNEUR. Tu sais pourtaut qu'il s'est rendu coupable d'une désobéissance marquée.

EUGÈNE. A table, vous voulez dire. Il est vrai que je n'y comprends rien ; mais peut-être croit-il qu'un guerrier doit s'accoutumer à une vie dure. En tout cas , sa sobriété vaut mieux que la gourmandise des autres , et son exemple ne gâtera personne. Permettez-lui de continuer ce genre de vie puisqu'il est de son goût. Il est d'ailleurs si exact à tous ses devoirs , si appliqué dans ses exercices !

c^est lui qui est le plus avancé de toute notre classe dans la géographie , les mathématiques et le dessin. LE GOUVERNEUR. A la bonnc heure : mais une conduite qui blesse si ouvertement les règles ne peut être excusée dans aucune circonstance et pour aucun motif. Je vois que je serai forcé de le renvoyer à ses parents.

EUGENE. 0 mon papa ! que dites-vous? Pour une faute légère , et qui mérite peut-être plus d''éloges que de blâme, le chasser comme un enfant vicieux ! Vous me renverrez donc avec lui ?

LE GOUVERNEUR. Commcut, Eugèuc ! D^où pourrait naître un attachement si singulier?

EUGENE. Je ne saurais vous le dire; mais vous le sentirez vous-même lorsque vous lui parlerez. Oui , je voudrais qu'il fût mon frère. Je n''aurais à craindre que devons voir Faimer bientôt plus que moi. LE GOUVERNEUR. Il va so rendre ici; je verrai s''il est digne d''inspirer de vifs sentiments ; je souhaite de tout mon cœur que tu ne sois trompé dans tes idées... Mais on frappe ; passe dans mon appartement jusqu''à ce que je t'appelle.

(Eugène sort. Le gouverneur se lève et va ouvrir la porte . Edouard , après s'être incliné, se présente avec une contenance noble et respectueuse. Le gouverneur s'assied. Edouard se tient debout devant lui.)

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