‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 142 sur 153 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

lE GOUVERNEUR, EDOUARD.

LE GOUVERNEUR. Savcz-vous , M. do Bellccombe, pourquoi j'ai désiré de vous entretenir?

EDOUARD. Oui, monsieur, je crains de l'avoir deviné.

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LE GOUVERNEUR. Ilest doiic vrai que vous semblez dédaigner la société de vos camarades , et que vous troublez leurs plaisirs par une humeur et une bizarrerie sans exemple à votre âge ?

EDOUARD. J'oserai vous dire avec respect , monsieur, que ce ne sont là ni mes sentiments ni mon intention.

LE GOUVERNEUR. On a pHs soin de vous instruire des règles du repas , auxquelles tous les élèves doivent se conformer : cependant vous ne vivez que de pain et d^eau.

EDOUARD. Il est vrai , monsieur, je ne désire rien davantage.

LE GOUVERNEUR. M. le directeur vous a fait des représentations, etveus avez continué votre; manière de vivre.

EDOUARD. Oui , monsieur.

LE GOUVERNEUR. Croyez-vous en cela vous être bien conduit?

EDOUARD. Non pas à vos yeux, je Tavoue.

LE GOUVERNEUR. Il VOUS cst douc indiîYcrent de vous comporter bien ou mal dans mon opinion ?

EDOUARD. Aussi pcu quc de recevoir vos louanges et vos reproclics. Je sens tous ceux que vous êtes en droit de me faire : je m''en suis fait de plus vifs peut-être , il ne m'a. pas été possible d'y céder. Le ciel m'est témoin cependant que je ne suis pas si coupable.

LE GOUVERNEUR. Jc YCux croirc quc vous êtes persuadé de votre innocence au fond de votre cœur.

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Cette fermeté m"'annoTice même que vous avez de très bonnes raisons pour vous justifier. N*'avez-vous rien à me dire ?

EDOUARD. Rien , monsieur.

LE GOUVERNEUR. Mais VOUS devoz savoir que la désobéissance est un mauvais exemple, même quand vos motifs Texcuseraient dans votre esprit.

EDOUARD. J'ai eu Thonncur de vous le dire moimême.

LE GOUVERNEUR. Qu''on uo Ta tolérée que dans Tespoir de votre repentir.

EDOUARD. Ah ! je n''en aurai jamais.

LE GOUVERNEUR. Enfin , que vous avez encouru,' par votre opiniâtreté , la plus grave punition. EDOUARD. Me voilà prêt à la subir.

LE GOUVERNEUR. Et ne Têtcs-vous pas à changer? EDOUARD. Il m''est impossible , monsieur. LE GOUVERNEUR. Jc vois avcc regret qifil m''est impossible à moi- même de vous garder un moment de plus dans c-ette école. Le roi n*'y veut point d**exemple de rébellion.

EDOUARD. Que deviendrai-je donc? malheureux quejesuis! Voulez-vousquejesois un fardeau pour ma famille , un objet de honte pour moi et de mépris pour les autres? 0 mon Dieu ! tu sais si je Tai mérité?

LE GOUVERNEUR, attendri. Si vous Tavez mérité ! quand vous ne me donnez aucune confiance ! Edouard, pourriez-vous taire votre secret à votre père? Je remplis, ici les fonctions dW père envers

vous , el vous ne voulez pas remplir les devoirs d^un

fils envers moi.

EDOUARD. Oh ! si vous mo prenez par ces sentiments, monsieur le gouverneur, vous êtes maître de tout ce que je suis. Je peux résister à vos menaces, mais non pas à votre amitié. Oui, je vous ouvrirai mon cœur. \ous y verrez , comme Dieu même , ce que je souffre.

LE GOUVERNEUR. Jo vicns douc enfin de me gagner un fils !

EDOUARD , se précipitant dans ses hras. Vous voulez être mon second père !

LE GOUVERNEUR. Oui , mon cher Edouard , ne m''appelez plus que de ce nom.

EDOUARD, lin ptenant la main. Hé bien, mon père ! j''en ai un autre qui est pauvre , si pauvre , qu'il ne vit que de pain et d'eau. Ma mère, qui se meurt , n'a pas une meilleure nourriture. Nous n'en connaissons point d'autre, cinq enfants que nous sommes , depuis que nous avons pris le lait de maman. Et je pourrais me livrer à la gourmandise, lorsque mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs n'ont pas toujours eu un morceau de pain à tremper de leurs larmes ! Non , non : plutôt mourir de faim. Je suis de Bellecombe , et jamais de ce nom il n'y a eu un fils indigne de son père.

LE GOUVERNEUR. Quoi ! personne ne s'est intéressé pour votre famille ?

EDOUARD. Personne. Mon père est pauvre, après avoir servi quinze ans avec honneur; après avoir

consumé la plus grande partie de son bien au service, et le reste à solliciter inutilement une pension. Il est d''un sang noble , et il nous voit tous manquer des premiers besoins. La veille de mon départ, je lui entendais raconter Thistoire du comte Ugolino, renfermé dans une tour avec ses enfants pour y mourir de faim. Depuis ce moment, cette histoire est toujours dans mon esprit : je crois entendre sans cesse les cloches de mort qui sonnent les funérailles de mon père, de ma mère, de mes frères et de mes sœurs. Et Ton veut que je me réjouisse, lorsque mon cœur est noyé dans les larmes ! On veut que je mange un meilleur morceau que mon père n'en a mangé depuis treize ans ! Si j'étais assez lâche , je ne m'appellerais plus Edouard de Bellecombe. Tant que mon père sera malheureux , dans quelque coin de la terre que je sois jeté , rien ne m'empêchera de supporter la même douleur que lui. Sur cette terre est le ciel , et sur ce roi qui laisse mourir mon père de faim, il règne un Dieu qui nous vengera.

LE GOUVERNEUR. Quc ditcs-vous , mon ami? Croyez que le prince ignore votre situation , qu'il l'aurait adoucie s'il en était iiltruit. J'irai auprès de lui , je la lui ferai connaître , et comptez sur sa justice. Mon cher Edouard, pourquoi ne m'avoir pas confié d'abord votre secret? vous auriez épargné dix jours de souffrances à votre famille.

EDOUARD. Vous croyez donc que je l'aurai sauvée, si jeune que je suis ?

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LE GOUVERNEUR. YoliS ôtos aiijourcriiui son salut, et j'espère que vous serez sa gloire dans Tàge de riionneur. Généreux enfant ! que ne suis -je véritablement votre père !

EDOUARD. Oh ! cVst comme si vous Tétiez, par ma reconnaissance et par mon amour. Regardez-moi seulement comme votre fils.

LE GOUVERNEUR, en lui serrant la main et le regardant arec tendresse. Mon fils Edouard !

EDOUARD. Oui, je le suis. Vous êtes le père de toute ma famille. Grâce à vous, elle pourra connaître la joie sur la terre. Mais nous avons été si longtemps malheureux ! Je n"'ose espérer encore.

LE GOUVERNEUR. Espércr, mon fils! ce serait un affront pour moi d'en douter. J'y engage mon honneur et ma place. Quatre cents écus de pension pour M. de Beîlecombe, et cent écus pour vous. {En allant vers son bureau,) Edouard en voici d"*avance, au nom du roi, le premier quartier.

EDOUARD, Varrètant. A moi! à moi! qu'en aije besoin? Envoyez tout à mon père. Qu'il s'en serve pour mes frères et pour mes sœurs.

LE GOUVERNEUR. Il saura qu'il le tient de vous. Mon cher Edouard, vous ne vivrez donc plus de pain et d'eau ?

EDOUARD. Puisque mon père n'y sera plus réduit.

LE GOUVERNEUR. Vous screz joyeux avec vos ca^ marades?

EDOUARD. Puisque mon père sera joyeux avec sa femme et ses enfants.

LE GOUVERNEUR. Hé bien! allez, courez leur écrife. Je vais m'habiîler et partir pour la cour : je verrai le ministre ce matin môme.

EDOUARD. Oh! monsieur! comment rassembler toutes mes forces pour vous remercier selon mon cœur !

LE GOUVERNEUR , Bït souriant. Monsieur !

Edouard, vous oubliez que vous êtes mon fils?

EDOUARD, se jetant à ses. genoux et les embrassant. 0 mon père! mon père! pardonnez. Je suis si hors de moi...

LE GOUVERNEUR h i^elètie., le serre dans ses hras et le conduit doucementvers la poî^te. AU-ez, allez, laissez-moi seul. J^ii besoin autant que vous de me remettre un moment.

EDOUARD. Je serai bientôt de retour avec ma lettre; il faut que vous; la voyiez. Mon père, ne partez pas, je vous prie, sans que je vous aie encore embi*assé. {Edouard sort avec précipitation.^ SCENE Vl.

LE GOUVERNEUR, scuL 0 jour le plus heureux de ma vie ! quelle foule d'objets touchants viennent te graver pour jamais dans mon souvenir ! Un bpave militaire-oubhéi dont je vais faire payer les services! Un enfant dont je puis former un homme pour la gloire de mon pays ! Mon fils que je trouve sensible à Timpression secrète: de la vertu, et digne de l'ami qu avait su choisir ison (jœur ! Mon prince, enfffl, à qui J€ donne un trait d'héroïsme naissant à récompenser, et une famille infortunée à secou-

rir! Oui, je le connais, il remplira la promesse que j''ai osé faire en son nom. Je lui rendrais plutôt ce que je tiens de ses bienfaits, si les besoins de Tétat ne lui permettaient pas de suivre les mouvements de soname juste et bienfaisante. (// se promène à grands pas et voit entrer le directeur.) SCENE VII.

Z.E GOTIVERNEITR , LE DIRECTEUR.

LE GOUVERNEUR. Ah! M. le directevr, accourez, venez partager les sentiments, les transports que jV^prouve.

LE DIRECTEUR. Qu"'est-ce douc, monsieur? Vous êtes dans une aussi grande agitation qu''Edouard. Il vient de passer devant moi, courant d''un air égaré de plaisir. Il ne me voyait pas, il n'était plus sur la terre. Ses yeux rayonnaient d'une joie céleste au milieu de ses larmes. Je Tai appelé, il était déjà loin.

LE GOUVERNEUR. J'aurais voulu que vous eussiez été témoin de la scène qui s'est passée entre nous deux. C'est un de ces moments qu'on ne retrouve jamais deux fois dans sa vie.

LE DIRECTEUR. Yotrc cspéraucc n'est donc pas trompée? Vous l'avez emporté. Vous savez son secret ?

LE GOUVERNEUR. Qu'il m'a fallu combattre pour l'obtenir ! Que j'avais de peine à le tourmenter, et qu'il me résistait noblement ! Combien sa désobéissance doit l'honorer aux yeux de tous les hommes!

LE DIRECTEUR. Je Tavais pressenti, sans pouvoir me l'expliquer à moi-même.

LE GOUVERNEUR. Et qui Taurait pu deviner, ce sénéreux excès de tendresse et de constance? C'est pour ne pas vivre plus heureusement que son père , qu'il s'imposait de cruelles privations. C'est loin de ses regards qu'il les sufiportait, et sans l'espoir qu'elles pussent le soulager. Que pensez-vous d'un tel enfant? Que pensez-vous d'un père qui, dans le sein du malheur, a su lui former une ame aussi grande? Quelle douce jouissance pour un prince d'avoir de pareilles vertus à récompenser dans ses états ! M. le directeur, je suis fier de l'emploi glorieux qu'il m'a confié, d'élever sa jeune noblesse ; mais j'en sais un qui flatterait bien davantage mon ambition : ce serait de lui rendre compte de toutes les belles actions de ses sujets, et de les lui raconter en présence de son fils. Je croirais élever son trône à une hauteur d'où il pourrait voir tous les gens de bien de son empire, et où tous les gens de bien pourraient le voir applaudir à leurs vertus et les encourager. C'est ainsi que, sans les indignes apothéoses de la flatterie, un prince serait vraiment un Dieu sur la terre.

LE DIRECTEUR. Lc Hôtie est diguc quc vous l'enflammiez par ce noble enthousiasme en faveur d'une fam'lle infortunée.

LE GOUVERNEUR. Ce Seraient les premiers malheureux dignes de ses bienfaits qu'il n'aurait pas secourus. J'ai cru devoir en donner l'assurance au

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jeune Edouard. Qu'il m'en a tt'moigné «ne vive reconnaissance ! Nous nous sommes donné les noms de pèreet d'e fils, et je orois- que :n0us eii' éprouvions les véritables sentiments. Mais il me semble Tentendrc revenir. Entrez dans cet aj>j)nrtemênt , vous y trouverez Eugène... Je ne tarderai pas à vous appeler Tun elTaotre. {Edjoic<ird icbvance-en coiormit.) Oui, c'est lui. Quelle expression toucbante anime sa physionomie!

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