SCENE IV
M. DE BELLECOMBE , MADAME DE BELLECOMBE. MADAME DE BELLECOMBE. QuG s''est-il paSSé ,
cher époux ? Tu viens de m"'en\oyer mes enfants. Il m'a semblé voir sur leurs traits une altération qui ne leur est pas ordinaire : je n''ai pas voulu leur en demander la cause ; j''ai mieux aimé venir m"*en éclaircir avec toi. Ne me cache rien , mon ami : nous est-il arrivé quelque nouvelle infortune que je puisse adoucir dans ton ame par mes consolations? M. DE BELLEC03IBE. Nou , chèro épousc ; avec les secours que je trouve dans ta tendresse , je puis supporter tous les malheurs ; et sW m'en survenait d*'imprévus , je ne craindrais point de te les annoncer, après la longue épreuve que j'ai faite de ton courage. Mais rassure-toi, notre condition, grâce à Dieu, nVst pas empiréc.
MADAME DE BELLECOMBE. D"'oÙ pOUt doUC VCuir
cet air de tristesse que j'*ai remarqué dans nos enfants? M. DE BELLEC03IBE. Ccst quo uotrc vieux soldat, par un excès de zèle et d''amitié, s''est emporté en leur présence jusqu''à des plaintes amères sur rinjustice que j^ii reçue. J'ai vu qu'ils en étaient fra])pés ; j'ai craint que celte idée ne leur inspirât du découragement , et je te les ai envoyés pour en elfacer l'impression par tes caresses.
MADAME DE BELLECOxMBE. LcS paUVreS pCtitS
malheureux ! Hélas ! ils ne savent pas à quelle triste condition ils sont condamnés sur la terre !
M. DE BELLECOMBE. J'espèrc quc leur sort ne
sera pas aussi déplorable que ton cœur maternel se le représente. JusquMci , du moins, je ne vois pas qu'ails aient à se plaindre de leur destinée.
MADAME DE BELLECOMBE. Quoi ! lorsquMls SOUt
privés de toutes les douceurs que leur naissance devait leur procurer ?
M. DE BELLECOMBE. Ils ne Ics out jamais counues : elles ne peuvent leur causer de regrets. Peut-être n^auraient-elles servi qu'aies amollir, à énerver leurs forces comme leur esprit. La vie dure à laquelle ils sont accoutumés leur a donni une santé robuste et de Ténergie dans le caractère. Au lieu d^amusements puérils et frivoles , ils savent déjà trouver tout leur plaisir dans le travail. Si le ciel leur réserve les jouissances de la fortune, ils les goûteront avec plus de délices. S''ils doivent^ passer leurs jours dans les privations , ils auront appris à les supporter sans impatience et sans murmure. Ils seront heureux par eux-mêmes dans toutes les situations de la vie. Te Tavouerai-je , chère épouse ? je ne regarde plus comme une si cruelle disgrâce Tétat dans lequel le ciel nous retient. Au miheu des joies insensées du monde, aurions-nous connu ces doux sentiments de tendresse, d"'estime et de respect , que nous a donnés Tun pour l'autre Tépreuve commune du malheur ? Emportés chacun dans notre louibillon , nous aurions cherché des amis qui nous auraient abandonnés dans nos peines , et qui , peut-être , les eussent aggravées par leurs perfidies ; tandis que le sort
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nous apprend si bien que nous pouvons nous seuls nous sullire par notre confiance et par notre amour. Il est tant de malheureux |qui n''ont pas toujours les premiers aliments de la vie ! Nous n"'en avons point encore manqué , sans les achet-er par des bassesses. Si nous nous sommes réduits à la plus simple nourriture , pour que rien ne manque à Téducation de nos enfants , nous jouissons clmque jour de leurs progrès et^de leur reconnaissance. Nous pouvons nous rendre dans nos cœurs ce doux témoignage , que nous n'avons négligé envers eux aucun de nos devoirs. Tous les sentiments nobles et généreux qu'ils expriment déjà sont notre ouvrage, c*'est nos leçons et nos'exempies qui les leur ont inspirés. Ils ne feront pas une action honnête ou glorieuse, qu'un juste orgueil ne nt)us la rende personnelle ; et si Tun d'eux parvient par son mérite , je ne crains pas qu'il nous abandonne dans nos vieux jours.
MADAME DE BELLECO.MBE. 0 clier Ct digUC épOUX !
comme je sens mon ame s'élever par ton courage ! M. DE BELLECOMBE. C'cst ta coustancc qui jusqu'à présent l'a soutenu. Livré à moi seul, j'aurais succombé sous le poids de mes peines : mais en te* voyant renoncer à tous les goûts et vaincre tontes les faiblesst?s de ton sexe pour ne t'occuper que de tes devoirs , comment aurais-je pu, sans rougir à tes yeux du nom d'homme , me montrer moins ferme que toi ?
MADAME DE BELLECOMBE. Nc fflC fais paS tant
d'honneur de ces sacrifices. Ils ne sont rien pour une mère. Q^ie j'en ferais de plus grands encore , si je pouvais, à ce prix, entrevoir seulement dans Tavenir un sort plus doux pour nos enfants ! Quoi donc, mon aini ! as-tu renoncé à toutes les prétentions du côté de la cour? Penses-tu que de nouvelles démarches ne seraient pas enfin plus heureuses ?
M. DE BFXLECOMBE. Tu sais qucl a été le succès des premières. Si je n"'ai pu rien ohtenir lorsque mes services récents parlaient en ma faveur ; si le traître qui ^''abusait par les dehors de Tamitié a refusé lâchement d'appuyer mes justes demandes , de peur d'user son crédit-, qui voudrait aujourd'hui prendre la cause d'un liomme oublié depuis tant d'années ? La longueur même de mon silence servirait de prétexte à de cruels refus. Ils rouvriraient des plaies à peine refermées dans mon cœur ; j'ai consumé la moitié des débris de ma fortune pour n'acheter que des regrets ; je n'irai pas, du reste , n'acheter que des remords.
MADAME DE BELLECOMBE. Quoi, UIOU amiî....
M. DE BELLEcOxMBE. Oui,quand il ne m'en coûterait que le temps précieux que je déroberais à l'instruction de mes fils ; si jVsais me permettre quelqU'CS espérances , et qu'elles fussent encore trompées, je sens que je ne pourrais y survivre, ou je traînerais des jours insitpportables dans l'amertume et dans le désespoir. Non , chère épouse , n'imilons pas les pères qui croient avoir tout fait en
abandonnant , avec regret , à Téducation de leurs enfants une partie de leur superflu. Cest par nos privations qu''il faut nourrir les nôtres de notre sang. Vivons de pain, et qu'ails soient dignes de nous.
MADAME DE BELLECOMBE. Ils lo SOrOUt, mOU ami!
nous n"'avons pas engendré des monstres.
M. DE BELLECOMBE. Pai déjà couçu cet espoir flatteur de mon Edouard. Tout enfant qu'il est, j*'ai observé en lui une ame également forte et sensible, de la franchise, du courage et de Télévation, toutes les qualités que je désirerais dans mon ami. Il aura, pour s''avancer, deux motifs les plus puissants sur de grands caractères , des obstacles à vaincre, et par là plus de gloire à acquérir. Avec quelle ardeur je Tai vu , surtout depuis deux ans , se livrer à Tétude et en dévorer les plus épineuses diflicultés ! Comme il était saisi d'un noble enthousiasme au récit de quelque grande action ! Je voyais sa pensée le porter sans cesse dans les plus beaux siècles de Sparte et de Rome , pour y rechercher avec avidité jusqu'aux moindres détails de l'enfance des héros. Comme les premières années de Cyrus ainsi que de Bayard l'enflammaient d'une émulation de tempérance , de grandeur d'ame et de fermeté ! Je crois qu'il ne lui manquait qu'une circonstance heureuse pour montrer déjà ce qu'il peut mi jour.
MADAME DE BELLECOMBE. Mais, daUS la positiou
où il se trouve, quand est-ce que cette circonstance pourra s'ofl'rir?
M. DE BELLECOMBE. Elle ne vieiit jamais pour Thomme faible. Un grand cœur la fait naître, lorsqu'elle lui manque. Oui, mon cher Edouard , il n'est rien que je n'ose attendre de toi. SCENE V.
M. DE BELLECOMBE, MADAME DE BELLECOMBE , PORPBIRE, TIMOLÉON, CÉCILE, JOSÉPHINE.
poRPHiRE. Mon papa , vous parliez , je crois , de mon frère ?
M. DE BELLECOMBE. Il cst vrai , mon fils. Tu sais qu'il n'est pas un instant dans la journée oii nous ne soyons occupés de quelqu'un de vous.
JOSÉPHINE. Est-ce que vous auriez reçu de ses nouvelles ?
M. DE BELLECOMBE. Nou , pas d'aujourd'hui ; mais je le connais assez pour savoir tout ce qu'il fait, sans qu'il ait besoin de m'en instruire. Je suis sûr qu'en ce moment il songe à me donner des marques de sa tendresse , par son exactitude à ses exercices et son application à ses travaux. Porphire! j'espère que sa bonne conduite te servira dans quelque temps de recommandation pour être admis dans l'école.
PORPHIRE. Mon papa! je dois y entrer avant mon frère. Je veux à mon tour avoir une bonne porte pour lui.
M. DE BELLECOMBE. Je comptais en moi sur ta promesse. Dans l'état où vous êtes, mes chers amis, sans biens et sans protections , votre avancement ne doit être que votre ouvrage. Il dépend des ef-
forts que vous allez faire pour ^ous surpasser à l'énvi par une noble rivalité. L'élévation de tous , peut être Teffet de la bonne conduite d'un seul , comme la mauvaise conduite d'un seul peut tous vous arrêter dans votre fortune. Ainsi , voyez d'un côté quelle honte ! et de l'autre , quelle satisfaction glorieuse à recueillir !
poRPHiRE. Mais, mon papa, La Pipe disait tout à l'heure que vous n'aviez pas été récompensé de vos services.
TiMOLÉON. Je suis sûr pourtant que vous n^)vez jamais manqué à votre devoir.
JOSEPHINE. Oui', je voudrais bien savoir pourquoi le roi vous a laissé dans l'oubli.
M. DE BELLECOMBE. C'cst quo pcut-être il en est d'autres plus dignes encore de ses récompenses, ou que les charges de sa couronne gênent ses génc^ reuses dispositions. D'ailleurs j'ai négligé de solliciter sa justice , pour vous donner tous mes soins. Mais lorsque vous entrerez dans le monde , vous pouvez , en vous y distinguant , rappeler ses yeuK sur moi ; et c'est alors que je jouirais doubJemenrt de ses bienfaits.
PORPHIRE. Oh ! s'il ne tient qu'à mon courai;;e...
TIMOLÉON. Quoi ! nous pourrions vous payer dte
tout ce que vous avez fait pour nous ?
M. DE BELLECOMBE. Oui , mcs cnfauts. Je nef' veux point vous faire valoir les sacrifices que volnef instruction nous a coûtés à votre mère et à moi. Nous les avons toujours faits sans regret, et mêmcj, I
avec une joie bien vive. Le ciei commence à nous en récompenser , en vous faisant répondre à notre espoir. Mais si vous alliez le tromper un jour ! si le fruit de tant de peines devait être perdu ! Comment vous présenter cette affreuse 'image ? Yos sœurs abandonnées à Tindigence^ votre mère à la désolalion , et votre père descendant avec déshonneur dans le tombeau...
poRPHiRE. Non, non, c''est nous offenser que de craindre.
timoléon. Oui , si vous nous aimez, soyez bien sûr que nous ferons tout au monde pour vous rendre heureux.
M. DE RELLECOMBE. Pai mis cu VOUS mou existence entière. Ce n'*est plus que par vous que je dois vivre ou mourir.
PORPHIRE. Vous vivrez donc tant que nous aurons une goutte de votre sang dans nos veines !
TiMOLOÉON. Plutôt mourir mille fois que de vous faire rougir !
M. DE BELLECOMBE. Hé bicu , jVu rcçois dcvaut le ciel cette ass^urance , et je n''ai plus rien à désirer. Je vous devrai le plus- grand bonheur que Ton puisse goûter sur la terre.
CÉCILE. 0 mon papa ! que nous spmmes à plaindre de ne pouvoir pas y contribuer aussi comme eux!
M. DE BELLECOMBE. Vous pouvcz ffic Ic rendre plus sensible , en me faisant jouir , au sein de ma retraite, des joies douces et paisibles d^un père.
Que manquerait-il, un jour, à ma félicité, si , tandis que mes fils honoreraient ma vieillesse par leurs talents et leurs grandes actions , mes fdles la soulageaient par leurs soins et la paraient de leurs vertus! si je les voyais se rendre dignes des nobles établissements que leur nom et la gloire de leurs frères peuvent leur procurer ! ( // va prendre par la main madame de Bellecomhe , que texcès de sa sensibilité a rendue inuette pendant toute cette scène. ) 0 chère épouse ! conçois - tu nos transports? Vois rhonnenr et la joie se répandre de toutes parts dans notre maison par chacun de ceux que nous avons fait naître I
poRPHiRE. Vous ne dites rien, maman !
CÉCILE. Maman, vous pleurez?
MADAME DE BELLECOMBE. Ccst dc joic , mCS
enfants. Je me livrais d'avance à tout le bonheur que votre père vient de se peindre.
PORPHIRE. Oh 1 nous vous promettons de vous le faire goûter. Mon frère , mes sœurs , jurons-le tous ensemble à ses genoux. J'en réponds au nom d'Edouard, comme pour moi-même.
( Ils tombent aux genoux de leur mère, qui les relève et les embrasse. M. de Bellecombe les prend avec transport , et les serre contre son cœur.)