SCENE VI
tu. DE BELtEGOMBE , MADAME DE BELLECOMBE, POnFHIRE , TZMOLÉON , CÉCILE , JOSÉPHINE , LA PIFE.
LA PIPE , cw *e précipitant dans la chambre. 0 mon capitaine , mon capitaine !
M. DE BELLECOMBE. Qu'cst-cc , mon ami?
mes services au pied du trône, quand tout le monde semblait m*'abandonner? Le roi sait donc enfin que je ne Tai pas servi sans gloire. 0 mon prince! je pouvais vivre heureux privé de tes dons, mais non de ton estime. Edouard, à qui dois-je ce noble bienfait ?
(Edouard court vers la porte, sort avec précipitation, et rentre aussitôt en tenant le Gouverneur par la main.)
EDOUARD. Le voici , le voici , mon papa! Voici notre bienfaiteur et mon second père ! Voyez aussi mon frère Eugène que je vous présente , un nouveau fils pour vous et pour maman !
LE GOUVERNEUR. Daigucz mc pardoimcr , si j'ai pris la liberté de paraître à vos yeux d'une manière si brusque : je n'aurais pas voulu perdre la scène attendrissante dont je suis témoin.
M. DE BELLECOMBE. Jouissez-cu , mousicur y puisqu'elle est votre ouvrage.
MADAME DE BELLECOMBE. Jc SCUS qu'elle doit
être faite pour votre cœur.
LE GOUVERNEUR. Je fais mon bonheur d'y jouer un rôle ; mais je n'en suis pas le héros : c'est à cet aimable enfant que la gloire en appartient.
MADAME DE BELLECOMBE. A mOU fîls ?
M. DE BELLECOMBE. A mou Édouard?
LE GOUVERNEUR. Vous VOUS êtcs privés de toutes les douceurs de la vie pour former son cœur et son esprit. Il s'en privait à son tour , pour acquitter, à votre insu, sa reconnaissance. Pardonnez , monsieur , si je parais instruit d'un secret de l'intérieur de votre maison. Votre fils ne l'a point trahi j c'est
moi qui Tai surpris dans le fond de son cœur. Dépuis son entrée à Técole, il ne voulait prendre que les plus grossiers aliments. Toutes nos menaces n'ont pu lui faire déclarer le motif de cette conduite. Ce n''est qu'yen mMnsinuant dans son ame par des caresses que je l'ai pénétré. Il ne voulait pas être plus heureux que son père , qui avait tant souffert pour lui. Nous avons parlé de vous ; j'ai appris votre état ; je n'ai eu que le faible mérite d'en faire instruire notre juste monarque. Le tendre sacrifice de votre fils parlait tout seul en votre faveur. De plus , votre nom se trouvait avec une distinction flatteuse dans sa mémoire. Il a dit (ce sont ses propres paroles) qu'il s'estimait keureux de pouvoir récompenser vos anciens services , et le soin que vous preniez de lui former dans vos enfants des sujets d'une si grande espérance. Le digne ministre m'a même rapporté que, tandis que ces mots sortaient de sa bouche , une de ses larmes avait coulé sur votre brevet.
31. DE BELLECOMBE.O monsicur ! pardonnez à la faiblesse de la nature ! j'avais des forces pour supporter le mallicur, je n'en ai point pour résister à tant de joie. Mon fils, mon cher Edouard, c'est donc ainsi que tu sais aimer ton père !
EDOUARD. Ah ! je n'ai fait pour vous qu'un moment ce que vous avez fait pour moi tant d'années. ( Il se tourne vers sa mère et la voit prête à «'evanouir.) Maman, n'allez donc pas mourir, je vous en prie, à présent que vous êtes riche; ma petite
pension est pour vous. [Madame de Bellecombe se ranime -par les baisers d^ Edouard j et V accable des plus tendîmes cat^esses.)
LE GOUVERNEUR. Dieu ! quel tableau touchant! Mon brave Edouard , vous souviendrez-vous que je veux être aussi votre père ?
EDOUARD. Oh! toujours , toujours , monsieur le Gouverneur. Mon papa, embrassez donc Eugène. Nous nous sommes promis de nous aimer jusqu"'à la mort.
EUGÈNE. Oui, mon cher Edouard , je ne Toublierai de ma vie. (Ils se jettent au cou Vun de Vautre y M. de Bellecombe les prend tous les deux dans ses bras.)
LE GOUVERNEUR. J'ai pris la hberté de l'amener auprès de vous, pour lui faire respirer les sentiments et les vertus qui régnent dans votre maison. Il avait su démêler, avant moi, le cœur d'Edouard ; et c'est lui qui, le premier , a recherché son amitié.
M. DE BELLECOMBE. Si VOUS lui donucz un ami dans mon tils, je dois en trouver un dans son père.
LE GOUVERNEUR. J^ambitiounais le titre que vous m'offrez. En voici de ma part le gage. ( // lui tend la main.)
LA PIPE. Oh! je n'y puis tenir plus longtemps. [Illaise tomber sa béquille, et se jette sur leurs mains qii'il presse dans les siennes. ) Excusezmoi , monsieur ; mais où mon capitaine met son cœur, il faut que le mien y soit aussi. Vous êtes
€06 l'ami des enfantSv
un brave homme : c^est moi qui vous le dis, et La
Pipe ne Va jamais dit pour rien.
M. DE BELLECOMBE. Je VOUS demande pardon pour la franchise d'un vieux soldat. Il est plein d'honneur, et le mouvement de son affectionne peut vous être indiffèrent ; hélas ! elle m'a consolé de bien des peines.
LE GOUVERNEUR. S'il en cst ainsi , je reçois ses sentiments avec plaisir. Oui, mon ami, touchez là: tous les guerriers sont frères.
LA PIPE , avec transport. 0 mon autre bonne jambe! où es-tu? que je puisse danser de joie pour tout le bonheur de cette journée!
MATHIEU. Bonjour, voisin Simon. J'aurais aujourd'hui trois ou quatre petites lieues à faire; ne pourriez-vous pas me prêter votre jument?
SI3I0N. Je ne demanderais pas mieux, voisin Mathieu ; mais c'est qu'il me faut porter trois sacs de blé au moulin tout à l'heure : ma femme a besoin de farine ce soir.
MATHIEU. Le moulin ne va pas aujourd'hui : je viens d'entendre le meunier dire au gros Thomas que les eaux étaient trop basses.
SIMON. Est-il vrai? Voilà qui me dérange. En ce cas, il faut que je coure à bride abattue chercher
l'ami des enfants. 60T
de la farine à la ville. Ma femme serait d^une belle humeur, si j^y manquais.
MATHIEU. Je puis vous sauver cette course; j''aî un sac tout frais de bonne mouture ; je suis en état de vous prêter autant de farine que vous en aurez besoin.
SIMON. Oh! votre farine ne conviendrait peutêtre pas à. ma femme. Elle est si fantasque !
MATHIEU. Quand elle le serait cent fois plus, c*'est du blé que vous m''avez vendu, le meilleur, disiezvous, que vous eussiez touché de votre vie.
SIMON. Eh! vraiment Tétait-il aussi dans mon magasin : c^est de Pexcellent blé, tout celui que je vends. Voisin, vous le savez, il n'y a personne qui aime à rendre service comme moi : mais la jument a refusé ce matin de manger la paille ; je crains qu'elle ne puisse pas aller.
MATHIEU. N'en soyez pas inquiet; je ne la laisserai pas manquer d'avoine sur la route.
SIMON. L'avoine est bien chère, voisin!
MATHIEU. Il est vrai; mais qu'importe? Quand on va pour de bonnes affaires, on n'y regarde pas de si près.
SIMON. Nous allons avoir du brouillard, les chemins seront glissants ; . si vous alliez vous casser le cou !
MATHIEU. Il n'y a pas de danger; votre jument est sûre. Ne parliez-vous pas tout à l'heure de la pousser vous-même à bride abattue?
SIMON. C'est que ma selle est en lambeaux, et que j''ai clomié ma bride à raccommoder.
MATHIEU. Heureusement j'ai une selle et une bride à la maison.
SIMON. Votre selle n'ira jamais à ma jument.
MATHIEU. Hé bien, j'emprunterai celle de René.
SIMON. Bon! elle n'ira pas mieux que la vôtre.
MATHIEU. Je passerai chez M. le comte, le valet d'écurie est de mes amis; il saura bien en trouver une qui aille, parmi vingt qu'en a son maître.
SIMON. Certainement, voisin, vous savez que personne n'est disposé comme moi à obliger ses amis. Vous auriez de tout mon cœur ma jument; mais voilà quinze jours qu'elle n'a été pansée. Son crin n'est pas fait. Si on la voyait une fois dans cet étal, je ne pourrais plus en trouver dix écus quand je voudrais la vendre.
MATHIEU. Un cheval est bientôt pansé : j'ai mon valet de ferme qui l'aura fait dans un quart d'heure.
SIMON. Cela peut être; mais à présent que j'y songe, elle a besoin d'être ferrée.
MATHIEU. Hé bien ! n'avons-nous pas le maréchal à deux portes d'ici?
SIMON. Oui-dà! un maréchal de village pour ma jument! je ne lui conlierais pas seulement mon âne. Il n'y a que le maréchal du roi au monde pour la bien chausser.
MATHIEU. Justement, mon chemin me conduit par la ville devant sa porte, et je n'aurai pas à me détourner d'un seul pas.
SI3I0N aperçoit au loin son valet ; il Vap— pelle : François ! François !
FRANÇOIS, en ^avançant. Que voulez-vous , maître?
SIMON. Tiens, voilà le voisin Mathieu qui voudrait emprunter ma jument. Tu sais qu''elle a une écorchure sur le dos de la largeur de ma main.... (// lui fait signe de Vœil.) Va tout de suite voir si elle est guérie. (Fi-ançois sort en lui faisant signe qu'il Va compris.) Je pense qu'elle doit Tètre. Oh! oui. Touchez là, voisin : j''aurai donc le plaisir de vous avoir obhgé. Il faut s''entr'aider dans la vie. Si je vous avais refusé tout crûment, hé bien, vous m'auriez refusé à votre tour dans une autre occasion; c'est tout simple. Ce qu'il y a de bon avec moi, c'est que mes amis me trouvent toujours au besoin. {François rentre.) Hé bien, François, la plaie, comment va-t-elle ?
FRANÇOIS. Comment elle va, maître? Vous disiez, de la largeur de votre main! c'est de la largeur de mes épaules qu'il fallait dire. La pauvre bête n'est pas en état de faire un pas. Et puis je l'ai promise à votre compère Biaise, pour voiturer sa femme au marché.
SIMON. Ah, mon voisin! je suis bien fâché que les choses tournent de cette manière. J'aurais donné tout au monde pour vous prêter ma jument ; mais je ne peux pas désobliger le compère Biaise, je lui dois des journées de cheval. Vous m'en voyez au désespoir pour ce qui vous regarde, mou cher Mathieu.
MATHIEU. J'en suis aussi désespéré pour vous, mon cher Simon. Vous saurez que je viens de recevoir un billet de Tintendant de monseigneur pour Taller trouver sur le champ. Nous faisons quelques affaires à nous d'eux. Il m'avertit que, si j'arrive à midi, il peut me faire adjuger la coupe d'une partie de la forêt. C'est à peu près cent louis que je gagnerai dans cette affaire, et quinze à vingt qu'il y aurait eu à gagner pour vous; car je pensais à vous employer pour l'exploitation : mais....
SIMON. Comment! quinze à vingt louis, ditesvous?
MATHIEU. Oui; peut-être davantage : cependant, comme votre jument n'est pas en état d'aller, je vais voir pour le cheval de l'autre charpentier du village.
SIMON. Vous m'offensez; ma jument est toute à votre service. Hé, François I François! va dire au compère Biaise que sa femme n'aura pas aujourd'hui ma jument; que le voisin Mathieu en a besoin, et que je ne veux pas refuser mon meilleur ami.
MATHIEU. Mais comment ferez-vous pour la farine ?
SIMON. Oh! ma femme peut s'en passer encore pendant quinze jours.
MATHIEU. Et votre selle qui est en lambeaux?
SIMON. C'est de la vieille que je parlais : j'en ai une toute neuve, comme la bride; je serai ravi que vous en ayezl'étrenne.
MATHIEU. Je ferai donc ferrer la jument à la ville?
SIMON. Vraiment, j'avais oublié que le voisin l'avait ferrée Tautre jour pour essayer. Il faut lui rendre justice, il s^en est tiré fort bien.
MATHIEU. Mais si la pauvre bête a une plaie si large sur le dos, comme dit François?
SIMON. Oh! je connais le drôle ; il se plaît toujours à grossir le mal : je parie quMl n^y en a pas de la largeur du petit doigt.
MATHIEU. Il faudrait donc qu'il la pansât un peu; car depuis quinze jours...
SIMON. La panser ! je voudrais bien voir qu'il y manquât un seul jour de la semaine.
MATHIEU. Qu'il aille au moins lui donner quelque chose. Ne m'avez-vous pas dit qu'elle avait refusé la paille?
SIMON. C'est qu'elle s'était rassasiée de foin. Ne craignez pas, elle vous portera comme un oiseau. Le chemin est sec ; nous n'avons point de brouillard : je vous souhaite un bon voyage et de bonnes affaires. Venez, venez monter; ne perdons pas un moment : je vous tiendrai l'étrier.
m DÉSORDRE ET lA MALPROPRETÉ.
Urba'n passait, à juste titre, peur un excellent petit garçon. Il était doux et officieux pour ses amis, obéissant envers ses maîtres et ses parents.
Il n'avait qu'un défaut : c'était de ne prendre aucun soin de ses livres et de ses petits effets ; d'être