‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 31 sur 153 · SCENE XVIII · texte numérisé non relu

SCENE XVIII

M. DE JT7I.IERS , r&ÉDÉRZS , LÉOKOB , JULIE , DOROTHÉE, ADÉLAÏDE , LOUISE , DUVEBIf ET rainé, DUVERNEY le cadet

M. DE JULIERS. Et VOUS, niGS amis, si la circoDstance excuse peut-être aujourcrhui ce que vous avez fait , ne vous permettez plus de ces jeux à Tavenir. Les frayeurs dont on est frappé dans un âge âtissi tendre que le vôtre peuvent avoir des suites funestes pour toute la vie. Xe vous vengez des méchants qu''en vous montrant meilleurs; et souvenezvous, d'après l'exemple de Robert, qu'en voulant faire du mal aux autres, on le fait le plus souvent retomber sur soi-même.

Le petit Abel, à peine âgé de huit ans, venait de perdre sa mère. Il en fut si affligé, que rien ne pouvait lui rendre la gaîté si naturelle à son âge. Sa tante fut obligée de le prendre chez elle, de peur qu'il n'aigrît encore, par sa tristesse, la douleur inconsolable de son père.

Ils allaient cependant le voir quelquefois. Abel quittait alors ses habits de deuil ; et quoiqu'il eût le chagrin dans le cœur, il s'efforçait de prendre une figure joyeuse. M. Duval était sensible à cette attention délicate de son fils; mais il n'en ressentait qu'avec plus d'amertume le malheur d'avoir perdu la mère de cet aimable enfant; et son désespoir le poussait à grands pas vers le tombeau.

MO l'ami des enfants.

Il y [avait près de quinze jours qu'Abel n''était allé le voir. Sa tante, sous différents prétextes, avait toujours éludé ses instances. M. Duval était dangereusement malade. Il n"'osait demander à embrasser son fils, '^craignant de lui porter un coup trop douloureux par le spectacle de son état. Ces combats paternels, joints à la violence de ses regrets, abattirent tellement ses forces, que bientôt il ne resta plus aucune espérance de guérison. U mourut en effet le dernier jour de Tannée.

Le lendemain Abel s'était éveillé de bonne heure, et il tourmentait sa tante, pour qu'elle le menât souhaiter la bonne année à son père. Il vit qu'on hû faisait reprendre ses habits de deuil.

ABEL. Pourquoi ce vilain noir, aujourd'hui que nous allons chez mon papa } Qui est donc mort encore ?

Sa tante était si affligée, qu'elle n'eut pas la force de lui répondre.

ABEL. Eh bien ! si vous ne voulez pas me le dire, je le demanderai à mon papa.

La bonne dame ne put pas y tenir plus longtemps ; et laissant éclater sa douleur : C'est lui , c'est lui qui est mort, dit-elle.

ABEE. Il est mort! 0 mon Dieu, ayez pitié de moi! C'est d'abord maman, et ensuite mon papa. Pauvre petit enfant abandonné que je suis, sans père ni mère ! 0 mon papa ! 0 maman !

Ab(!l, à ces mots, tomba évanoui dans les bras de sa tante, qui eut beaucoup de peine à le faire

Ne t'afflige pas, lui disait-elle, tes parents te restent encore.

ABEL. Et où donc? Où les retrouver ?

SA TANTE. Dans le Ciel, auprès du bon Dieu. Ils se trouvent heureux dans cette place, et ils auront toujours l'œil ouvert sur leur enfant. Si tu es sage, honnête et laborieux, ils prieront le Seigneur de te bénir. Le Seigneur n'a jamais abandonné personne, et sûrement il prendra soin de toi. C'est la dernière prière que ton papa lui fit hier au soir en mourant.

ABEL. Hier au soir ! Quand je me réjouissais de l'aller embrasser aujourd'hui ! Hier au soir ! Il n'est éonc pas encore à l'église? 0 ma tante ! je veux le voir avant qu'on l'y porte. Il n'a pas voulu me faire ses adieux ! Ah ! il craignait de m'affliger, et je l'aurais peut-être affligé moi-même. Mais à présent que je ne lui causerai plus de peine, je veux le voir pour la dernière fois. Matante, ma chère tante, je vous en supplie.

SA TANTE. Eh bien, mon ami, nous irons, pourvu que tu sois tranquille. ïu vois, à mes larmes, combien je suis désolée d'avoir perdu ton père. Il m'a fait du bien toute sa vie ; j'étais pauvre, et je ne subsistais que par ses secours. Tu vois cependant que je me résigne à la providence. Elle veille pour nous. Tranquillise-toi, mon petit ami.

ABEL. Il faut bien que je me tranquillise. Mais,

matante, menez-moi donc voir encore mon papa.

Sa tante le prit par la main, et ils sortirent. Le

jour était sombre, il tombait un brouillartl épais,

Abel marcbait en pleurant.

Lorsqu'ils arrivèrent devant la maison, ils la trouvèrent tendue de noir. Le cercueil était sur la porte. Tous les amis de M. Duval étaient autour de lui ; ils pleuraient, ils sanglotlaient, ils disaient tous que sa vie avait été pleine d"'honneur et de probité. Le petit Abel fendit la presse, et se jeta sur le cercueil. D'abord, il ne put proférer une seule parole ; enfin il releva sa tête en s'écriant : 0 mon papa ! regarde comme ton petit Abel pleure sur toi. ïu me consolais, lorsque maman mourut, et pourtant tu pleurais toi-même. Je ne t'ai plus aujourd'hui pour me consoler de t'avoir perdu. (5 mon papa, mon bon papa !

Il ne put en dire davantage, suffoqué par la douleur. Sa bouche était ouverte, et sa langue restait immobile. Ses yeux, tantôt fixes, tantôt hagards, n'avaient plus de larmes. Sa tante eut besoin de toutes ses forces pour l'arracher avec violence dn cercueil, tant il le tenait embrassé. Elle le conduisit chez uiie voisine, et la pria de le garder jusqu'après l'enterrement de son père. Elle n'osait le prendre avec elle pour l'accompagner.

Bientôt les cloches sonnèrent l'heure des funérailles. Abel les entendit. La femme qui le gardait était sortie un moment de la chambre. Il s'élance hors de la maison, et coûta l'église. Les prêtres achevaient les prières des morts. On descendait le cercueil en silence. Un cri se fait entendre : Enter-

rez-moi avec mon papa. — Abel s'était précipité dans la fosse.

Comme tout le monde fut eftrayé !

On le retira pâle, défait, tout meurtri, etonTemporta hors de Téglise.

Il fut près de trois jours dans une défaillance continuelle. Sa tante ne le faisait revenir à lui, par intervalle, qu''en lui parlant de son père. Enfin, sa première douleur se calma. Il ne pleurait plus, mais il était encore bien chagrin.

M. Frémont, riche marchand de la ville, entendit parler de cette déplorable aventure. M. Duval ne lui avait pas été inconnu. Il alla chez sa sœur pour voir le petit orphelin. Il fut touché de sa tristesse, le prit dans sa maison, et lui tint heu de père. Abel s*'accoutuma bientôt à se regarder comme son fils , et il gagnait tous les jours quelque chose dans sa tendresse. A Tâge de vingt ans, il gouvernait déjà tout le commerce de son bienfaiteur, et le faisait prospérer avec tant d'habileté, que M. Frémont crut devoir lui céder la moitié des profits, et lui donner sa fille en mariage. Abel avait toujours soutenu sa tante de ses économies; il eut le bonheur de la faire jouir d'une douce aisance dans sa vieillesse. Jamais le premier jour de Tan n'approchait , qu'il ne fût saisi d'une espèce de fièvre, en se rappelant ce qu^il avait une fois éprouvé à cette époque; et il avouait. que c'était aux sensations dont il était alors affecté qu'il devait les principes de courage, d'honneur et de dioiture qu'il suivit dans le long cours de sa vie.

LE COMPLIMEM DE MTELLE mîî.

Le premier jour de l^an, le petit Porphire entra de bonne heure dans Tappartemeat de son papa, qui n'hélait pas encore levé. li s^avança, en le saluant gravement, jusqu'à trois pas de son lit ; et lui ayant fait encore une inclination respectueuse, il commença ainsi, en enflant sa voix.

Ainsi que les Romains s'adressaient autrefois des vœux le ]>remier jour de Tannée, ainsi, mou très honoré père, je viens — Ah!... je viens

Ici, le petit orateur demeura court. Il eut beau frapper du pied, se gratter le front, fouiller dans toutes ses poches, le reste de la harangue ne se trouvait point. Le pauvre malheureux se tourmentait et suait à grosses gouttes. M. de Vermont eut pitié de son embarras. Il lui fil signe d'approcher ; et rayant embrassé tendrement ; il lui dit : voilà un fort beau discours, mon fils. Est-ce toi qui Tas composé ?

PORPHIRE. Non, mon papa, vous avez bien de la bonté. Je n''en sais pas encore assez pour cela. Cest mon frère qui est en rhétorique. Oh ! vous y auriez 'u du ronflant. C'est tout en périodes, à ce qu'il m'a dit. Tenez , je vais le repasser, rien qu'une fois, et vous verrez. Voulez-vous toujours que je vous dise celui qui est pour maman? Il est tiré de l'histoire Grecque.

M. DE VERMONT. Nou , mou ami, cela n'est pas

nécessaire. Ta mère et moi , nous vous en savons le même gré , à toi et à ton frère.

PORPHIRE. Oh ! il a bien été quinze jours à le composer, et moi aussi longtemps à rapprendre. C'est triste qu'il m'échappe précisément lorsqu'il fallait m'en souvenir. Hier encore , je le déclamais si bien à votre tête à perruque ! Je le lui récitai d'un bout à l'autre, sans manquer une fois. Si elle pouvait vous le dire !

M. DE VERMONT. J'étais alors dans mon cabinet. Va, je t'ai bien entendu.

PORPHIRE. Vous m'avez entendu? Ah, mon papa, que je vous embrasse! Je le disais bien, n'est-ce pas?

M. DE VERMONT. A mcrvcille.

PORPHIRE. Oh , c'est qu'il était beau î

M. DE VERMONT. Tou frèrc y a mis toute son éloquence. Mais je te l'avoue , j'aurais mieux aimé deux mots seulement, pourvu qu'ils fussent partis de ton cœur.

PORPHIRE. Mais, mon papa, souhaiter tout uniment la bonne année , c'est bien sec !

M. DE VERMONT. Oui , si tu tc bomais à me dire: mon papa , je vous souhaite une bonne année , accompagnée de plusieurs autres. Mais, au lieu de ce compliment trivial , ne pouvais-tu pas chercher en toi-même ce que je dois désirer le plus vivement dans cette année nouvelle ?

PORPHIRE, Ce n'est pas difficile, mon papa. C'est d'avoir une bonne santé , de conserver votre famille,

146 l'ami des eafants.

VOS amis et voire fortune, d'avoir beaucoup de plaisir et point de chagrin.

M. DE ver3io>:t. Et ne me souhaites-tu pas tout cela?

PORPHIRE. 0 mon papa , de tout mon cœur.

M. DE VERMONT. Eh bien ! voilà ton compliment tout fait. Tu vois que tu n''avais besoin de reconrir à personne.

PORPHIRE. Je ne croyais pas être si savant. Mais^ c''est toujours comme cela , quand vous m"'instruisez. Vous me faites trouver des choses que je n'aurais jamais cru savoir. Me voilà maintenant en état de faire des compliments à tout le monde. Je n"'aurai qu''à leur adresser celui que je viens de vous faire.

M. DE YERMOAT. 11 pcut cu cffct couvcnir à beaucoup de gens. Il y a cependant des diflorences à y mettre , suivant les personnes à qui tu parleras.

PORPHIRE. Je sens bien à peu près ce que vous voulez me dire ; mais je ne saurais le débrouiller tout seul. Expliquons cela à nous deux.

M. DE VERMONT. Très voloiiticrs , mon ami. Il est des biens en général qu'on peut souhaiter à tout le monde, comme ceux que lu me souhaitais tout à riicure. Il en est d'autres qui ont rapport à la condition , à Tâge et aux devoirs de chacun. Par exemple , on peut souhaiter à une personne heureuse la durée de son bonheur; à un malheureux, la fin de ses peines ; à un homme en place , que Dieu veuille bénir ses projets pour le bien public, qu'il lui donne la force d'esprit et le courage né-

cessaires pour les exécuter, quMl lui en fasse recueillir la récompense dans la félicité de ses concitoyens. A un vieillard, on peut souhaiter une longue vie, exempte d^incommodités ; à des enfants la conservation de leurs parents , d^s progrès rapides et soutenus dans leurs études , Tamour de la science et de la sagesse ; aux pères et aux mères , le succès de leurs espérances et de leurs soins pour l'éducation de leurs enfants ; toutes sortes de prospérités à nos bienfaiteurs, avec la continuation de leur bienveillance. Ou ne doit pas même oublier ses ennemis, et adresser des» vœux au ciel pour qu''il les fassse revenir de leur injustice, et qu'il leur inspire le désir de se réconcilier avec nous.

PORPHIRE. Omon papa , que je vous remercie ! me voilà en fonds de compliments pour tous ceux que je vais voir aujourd'hui. Soyez tranquille. Je saurai donner à chacun ce qui lui revient , sans avoir besoin des périodes de mon frère. Mais , dites-moi, en a ©es vœux dans le cœur toute Tannée , pourquoi la bouche les dit-elle de préférence le premier jour de Fan?

31. DE vE'RMOisT. C'cst qoe notre vie est comme \me échelle , d©nt chaque nouvelle année forme un éeàelon. Il est tout naturel que nos arnis viennent se réjouir avec nous de ce que nous sommes parve- Jiius à celui-ci , et nous marquent leur vif désir de nous voir monter les autres aussi heureusement. Comprends- ttj?

PORPHIRE. Fort bien , mon papa.

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