‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 67 sur 153 · AUGUSTE, JULES, ALBERT · texte numérisé non relu

AUGUSTE, JULES, ALBERT

ALBERT. Je vous salue, mes bons amis.

AUGUSTE. Bonjour, nioiisienr Albert.

JULES. Comment I vous nVtes pas encore descendu au jardin dans un beau jonr de fête comme celui-ci, où vous n"'avez pas de devoir?

AUGUSTE. M. Albert n'aime pas à courir comme toi. Il fait fort bien de s'amuser sans quitter la maison .

ALBERT. Oh I je )ne suis déjà promené' ce matin de bonne heure dans le bosquet ; et puis j'ai déjeuné sous le berceau avec ma sœur et mon papa.

JULES , un "peu stirpris. Quoi ! votre père est déjà de retour ? Vous n'en êtes pas trop content , j'imagine ?

ALBERT. Que dites-vous? J'en ai ressenti une joie, une joie que je ne puis vous exprimer. Après avoir passe trois semaines sans le voir, et lorsque je ne l'attendais que le mois prochain !

JULES. J'aime bien aussi mes parents; mais s'ils aimaient les voyages, je ne leur en saurais pas du tout mauvais gré. Je supporterais de temps en temps leur absence pour quelques jours.

ALBERT. Je voudrais que mon papa ne s'éloignât jamais un seul instant. 11 est si doux et si bon !

JULES. Et le iFiicn si dur et si sévère! Il n'est pas question de plaisirs avec lui.

AUGUSTE. Qui sait les plaisirs qu'il te faudrait pour te satisfaire? J'ai reçu, moi, les plus tendres lémoiii;nanes de sa bonté.

ALBERT. Je croyais que vous n'aviez rien à désirer sur ce point. Depuis que vous demeurez si

l'a3II des enfants. 245

près (le nous, je vous vois presque tous les jours devant la porte. Je suis venu quelquefois vous trouver pour jouer dans votre chambre ou dans le pavillon du jardin, et je n"'ai vu personne qui vous ait gêné,

JULES. Oui, les jours que mon papa soupe chez ses amis. Ce&t le seul bon temps qu''il me laisse, et j''en profite. Mais à présent que le vôtre est de retour, nous ne vous verrons pas si souvent dans la soirée.

ALBERT. Pourquoi non? Il ne me refuse aucun plaisir permis. Cependant je ne trouve la société de personne au monde aussi joyeuse que la sienne; et Ton croirait, à le voir, qu'ail s"'amuse beaucoup avec moi. Aussi nous sommes toujours à nous chercher.

JULES. Voilà ce qui s^ippelle un bon père ! Il vous permet donc de sortir quand il vous plaît, et d''aller où bon vous semble?

ALBERT. Oui, sûrement, parce que je lui dis toujours où je vais.

AUGUSTE. Et parce quMl sait que vous allez toujours où vous dites.

JULES. Que faites- vous donc, lorsque vous êtes ensemble, pour être si satisfaits de vos amusements?

ALBERT. Dans les belles soirées d"'été , nous allons à la promenade.

JULES. Mais on est bientôt las de marcher; et je ne vois rien de si triste que d'aller et revenir continuellement devant soi.

ALBERT. Je le trouve bien doux, après avoir resté

246 l'ajii des enfants.

assis presque toute la journée. Et puis, en causant 'de bonne amitié, Ton ne s^aperçoit pas de la fatigue. Je voudrais que veus fussiez un jour de nos])laisirs. Je commence à connaître les plantes et les fleurs : nous nous amusons à en chercher. Et quelle joie, lorsqu^m de nous deux en découvre d^incoanues ! Il faut les observer dans toutes leurs parties, pour les classer. Cette recherche nous rappelle en un moment tout ce que nous avons appris; et nous voilà saisis d^me ardeur nouvelle pour retourner encore herboriser le lendemain.

AUGUSTE. Et vos soirécs d'hiver, à quoi les employez-vous?

ALBERT. A parler de mille choses curieuses au coin du feu, lorsque nous sommes seuls ; ou bien, Là nous instruire dans Thistoire naturelle, la géographie ou les mathématiques. Nous jouons aussi de petits drames avec ma sœur et mes amis. Vous ne sauriez croire combien cela nous exerce à parler avec aisance, et à nous bien présenter. Nous trouvons de cette manière, jusque dans nos plaisirs, de quoi perfectionner notre éducation.

JULES. Mais, pour étudier tant de choses, vous devez bien vous rompre la têle?

ALBERT. Bon ! tout cela s^ipprend comme un jeu.

JULES. Un jeu de caries me parait cent fois plus récréatif. Y jouez-vous quelquefois ?

ALBERT. Vraiment oui. Mon papa veut bien, de temps en temps, me mettre de sa partie.

JULES. Et vous jouez de Targent?

l'ami des enfants. 24t

ALBERT. Sajis doute; mais une bagatelle, seule ment pour intéresser le jeu, et pour apprendre à perdre noblement.

ALGLSïE. Cest fort bien : il faut savoir gouverner sa bourse.

ALBERT. Oh ! ne croyez pas que Targent me manque. Mon papa m'en domie au delà de mes besoins.

JULES. Et combien donc, pourvoir?

ALBERT. Six francs par semaine.

JULES. Voilà une jolie pension! Et tout cela pour vous divertir ?

AUGUSTE. Oh, que non ! J'imagine que vous êtes chargé d'une partie de votre entretien ?

ALBERT. Oui, de ces petites bagatelles pour lesquelles je rougirais d"'aller importuner mon papa. Je vous avouerai, entre nous, que cela me rend beaucoup plus soigneux.

AUGUSTE. Je le crois. On sent mieux .eprix des choses, lorsqu^il faut les payer soir-même.

JULES. Vous avez aussi quelques bonnes aubaines dans Tannée ?

ALBERT., Oui, le jour de ma fête, je reçois bien cinq ou six pistoles. Je me trouve à présent cinq bons louis d'or dans ma bourse, sans compter la monnaie.

JULES. Cinq louis d'or! que faites-vous d'une sî grande somme?

ALBERT. Eh, n'ai-je donc pas mes dépenses? Je paie les mois d'école des enfants de notre portier.

248 l'ami dfs knfants.

J'ai un vieux maître dV'crilure qui est devenu aveugle; je lui fais une petite pension toutes les semaines. J"'achète aussi de bons livres et quelques estampes. Je fais de temps en temps des cadeaux à ma sœur; et je garde le reste pour les occasions où il faut de Targent, comme pour le jeu.

JULES. Mais vous n'y êtes pas si malheureux, M. Albert? vous me gagnâtes encore Tautre jour trente sous au vingt et un.

ALBERT. J'en ai du regret; je suis fâche de gagner mes amis. D'ailleurs mou papa n'aime pas tous ces jeux de cartes. Il donne la préférence aux dames polonaises et aux échecs.

JULES. Bah ! autant vaudrait étudier ses leçons. On ne joue que pour se divertir. Etes-vous engagé ce soir?

ALBERT. Non, je reste au logis. Mon papa doit faire un mémoire pour un pauvre malheureux.

JULES. Tant mieux; et le mien doit sortir à cinq ligures. Venez me trouver. Je tâcherai de vous occuper agréablement. Nous aurons Raoul et \ictor. Je veux aussi vous faire connaître un jeune Italien, plein d'esprit, qui voyage. ^

ALBERT. C'est bon, j'aime les voyageurs; on s'instruit à les entendre. Je cours en demander la permission à mon papa. Restez-vous ici?

JULES. Non, je vais rentrer pour retenir mes amis. Auguste pourra me rapporter votre réponse. SCENE m.

AUGUSTE j ALBERT.

ALBERT. Voulez-vous me suivre, M. Auguste ?

Mou papa sera charmé de vous voir. Il a beaucoup irestime pour vous.

AUGUSTE. Je suis très sensible à ses bontés. Uestime (Vun homme aussi sage est flatteuse. Mais je souffre un peu dans ce moment. Je vous demanderai la pern^ission de rester dans le jardin.

ALBERT. Oui, faites un tour de promenade pour vous dissiper. Je serai bientôt de retour. SCENE IV.

AUGUSTE, seul et rêveur. Je ne sais le parti qu^il faut prendre ! Jules est dans la peine. Si je pouvais l'en voir sortir! Mais quoi ! laisser ainsi sacrifier le pauvre Albert! Non, non; le complice est aussi criminel que le malfaiteur. Favoriser de telles friponneries, c'est friponner soi-même. Je vais tout révéler. Mais doucement! voici la soeur d'Albert. Tâchons de l'aider à garantir son frère du péril, sans trahir cependant la confiance de mon ami. SCENE V.

Page 1