‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 70 sur 153 · M. DE FLORIS , HÉLÈNE , AI.BEBT · texte numérisé non relu

M. DE FLORIS , HÉLÈNE , AI.BEBT

M. DE FLORIS. Ail, Hies ciifaiits ! je vieps de coûter une des plus douces satisfactions de ma vie , la joie de revoir mes amis , et de recevoir les témoignages de leur attachement.

HELENE. Il faut bien vous chérir, lorsquVn a le bonheur de vous connaître.

M. DE FLORIS. Yous êtcs doHC bien aises aussi de mou retour?

ALBERT. Comment ne le serionsr-nous pas? Vous êtes notre plus tendre, notre meilleur ami.

HÉLÈNE. Notre maison était un vrai désert pour moi depuis votre absence.

ALBERT. Je ne trouvais plus d'agrément, ni dans mes études, ni dans mes promenades. Ah! sans vous, mon papa

M. DE FLORIS. Il faut Cependant apprendre de bonne heure à vous trouver sans moi sur la, terre: car, suivant le cours ordinaire de la nature, il fau- <lra que je vous quitte le premier.

HÉLÈNE. Eh, mon papa, auriez-vous le cœur de nous aiïhger, quand nous ne devons penser qu'à nous réjouir?

ALBERT. Oui, vous vivrcz longtemps encore pour notre avantage et pour notre bonheur. Mais ne parlons plus de choses si tristes. J'aurais une pethe prière à vo«s adresser.

M. DE ifLORis. Voyons, monlils, de quoi s'agit-il?

ALBERT. M. Jules VoUS SaVCZ qUC SOU pÙlO

est notre voisin? Eh bien, il vient de m^inviter à m'aller divertir chez lui.

M. DE FLORis. Voilà imo nouvelle connaissance que je ne te savais pas. Je suis ravi que tu trouves une bonne société si près de la maison.

HÉLÈNE. Une bonne société, entends-tu, mon frère ?

ALBERT. Je le crois un brave garçon, et je le trouve de plus très aimable. On passe fort bien son temps avec lui. Je Tai déjà vu plusieurs fois, et il m'a fait connaître d'autres jeunes gens.

HELENE. De braves jeunes gens aussi ?

ALBERT. Oui, ma sœur : je les connais mieux que vous, ce me semble; de braves jeunes gens.

M. DE FLORIS. Lorsquo jc parle d'une bonne société, mon cher Albert, je veux dire s'ils sont doux, bien élevés

ALBERT. Oui , mon papa! fort doux et fort polis.

M. DE FLORIS. Honuétes , appliqués, fidèles à leurs devoirs ?

HELENE. Comment pourrait-il savoir tout cela, pourles avoir T«s seulement dans quelquespassades?

ALBERT. N'ai-je pas été trois ou quatre fois une demi -heure de suite daifs leur société?

M. DE FLORIS. Et dc qucllo manière s'est formée votre connaissance ?

HÉLÈNE. N'est-ce pas au jeu?

ALBERT. Pourquoi pas au jeu? Mais est-ce au jeu seulement ? N'avons-nous pas causé longtemps ensemble ?

hélkne. Et vous n'avez pas joué, surtout ?

ALBERT. Sans doute , que nous avons joué : mon papa me Ta bien permis.

31. DE FLORis. Il est vrai. Je vous permets le jeu, lorsqu"'il forme un léger délassement pourPesprit, à la suite du travail et de Papplication ; lorsqu''il ne peut amener ni une pêne qui vous dérange, ni un gain dangereux qui fasse dégénérer ce gonl en passion; un jeu tel qu'on le joue ordinairement daiis notre famille, innocent, honnête, sans vues intéressées, et dans les moments où Ton ne peut rien faire de plus utile.

HELENE. Je croyais, mon papa, qu'il n'^était pas un seul moment où Fon ne pût faire quelque chose de plus utile que de jouer.

ALBERT. Mais on ne peut pas être toujours cloué sur les livres, travailler toujours.

M.^DE FLORIS. La répoiisc d'Hélène est assez raisonnable. On pourrait sans doute employer plus utilement son loisir, si toutes les sociétés étaient si bien composées, qu'on y trouvât un sujet assez fécond d'amusement, dans un entrelien spirituel, instructif, ou même badin. Mais, lorsqu'on n'a d'autre moyen de prévenir rennui que de se livrer à des réflexions malignes sur ses semblables, à des propos oiseux ou dépourvus de raison , vous savez qu'alors je vous engage moi-même à un jeu récréatif, et que le plus souvent je m'établis de la partie.

HÉLÈNE, à Albert, Voilà sans doute vos raisons pour jouer, n'est-ce pas?

ALBERT. Est-ce qiie tuas le droit de me faire des questions ?

M. DE FLORis. Pourquoi lui en savoir mauvais gré ? C'est par amitié pour toi qa"'elle s"'en informe.

ALBERT. Ou plutôt parco qu'elle cherche à vous rendre mes haisous suspectes, et qu'elle veut me desservir dans votre esprit.

M. DE FLORIS. Peux-tu avoirccttc idée de ta sœur ?

hÉlÈiNe, le regardant tendrement. Mon frère I

ALBERT, attendri. Hélène, pardonne-moi , j'ai tort de t'acciiser. Mais conviens aussi que ta défiance est injurieuse.

M. DE FLORIS. Pcut-être ses soupçons ont-ils quelque fondement. Il faut les examiner de sangfroid, quand ce ne serait que pour l'en faire revenir s'ils sont injustes. Nous n'avons pas, je pense, à nous défier de nos dispositions les uns envers les autres. Nous sommes si tendrement unis ensemble ! {Hélène et Albert lui prennent la mai^i.)

HÉLÈNE. 0 mon papa, que vous êtes bon et conciliant !

ALBERT. Vous oublicz toujours avec nous les droits a'un père, et vous ne montrez que les égards d'u!! ami.

M. DE FLORIS. Je uo scrais pas digne de vous élever, si je tenais une autre conduite. Un père qui n'est pas le meilleur ami de ses enfants ne remplit que la moitié de ses devoirs. Je vous pardonnerais peut-être de négliger les témoignages extérieurs de respect qui me sont dus, mais jamais de

maiwjuer à la francuise et à la confiance qne j*'attends de votre tendresse. Vous ne devez pas avoir un secret que vous ne veniez le déposer dans mon sein; et lorsqu'il sera de nalure à vous faire craindre que le père en soit instruit, Tarai n''aura jamais Tindiscrétion de le révéler.

HÉLÈNE. JV^spère bien n**avoir jamais de mystères pour un père si indulgent.

ALBERT. Pourquoi vous cacher nos fautes? Vous pouvez nous eu reprendre, mais vous ne cessez pas de nous aimer.

M. DE FLORis. Jc suis cliarmé que vous ayez de moi cette idée. Aussi longtemps que vous serez mes amis, comme je suis le vôtre, le père n**aura jamais occasion de punir. Sa prévoyance vous préservera du danger, ou il vous prêtera des secours pour en sortir. Mais il faut qu^il connaisse d^abord votre situation. Ainsi voyons, Hélène, quels reproches tu fais à cette nouvelle société de ton frère. HÉLÈNE. Il m'est revenu que ces jeunes messieurs étaient un peu dissipés, et qu'ils avaient continuellement des caries à la main.

ALBERT. Et qui t'a fait ce rapport?

HÉLÈNE. Il ne s'agit pas de savoir qui me l'a ditj mais si la chose est véritable.

M. DE FLORIS. Jc vicus dc t'cxposcr mon sentiment sur le jeu. Tout dépend de celui quevousjouez. ALBERT. Oh! c'est un jeu qui ne demande pas de grands efforts d'attention, mais qui est bien amusant. Il se nomme le vingt et un.

M. DE FLORis. Je t*'avouerai qu'il n'est pas trop de mon 20ùt.

ALBERT. Pourquoi donc, mon papa? Rien n'est plus simple et plus innocent. Celui qui a vingt et un, ou qui en est le plus près, gagne tous ceux qui sont au-dessous.

M. DE FLORIS. Sais-tu quo c'est là ce qu'on appelle im jeu de hasard?

ALBERT. Oui, parce que je peux perdre ou gagner. Mais n'en est-il pas de même de tous les jeux?

M. DE FLORIS. Avcc cettc différence qu'ici le hasard seul décide, au lieu que dans les jeux de société je puis, lors même qu'il ne m'est pas bien favorable , employer de sages combinaisons pour prévenir des coups fâcheux, et balancer la fortune de mes adversaires. En un mot, les jeux de hasard ne demandent que des doigts, et point de tête ; or, un jeu où la tête n'a rien à faire me paraît indigne d'un homme sensé.

HÉLÈNE. Il ne doit pas même être bien amusant .

ALBERT. Ah ! ma sœur, tu ne sais pas ce que c'est que d'attendre une carte, de la recevoir dans rincertitude, etd'yhre d'un coup d'œil sa destinée.

M. DE FLORIS. Parce que la passion de l'avarice s'en mêle.

ALBERT. Mais encore, dans les jeux de société , n'y a-t-il jamais que la perte ou le gain.

M. DE FLORIS. Il cst vrai. Seulement on y fke de icertaines bornes à l'un et à l'autre, pour n'avoir à former ni des vœux avides, ni des regrets honteux.

2G0 l'ami dks enfants.

D'ailleurs, comme je viens de te le dire, on y tient en quelque sorte la fortune captive par son intelligence. Enfin, le pis est que dans les jeux de hasard on court souvent le risque dVHre la dupe d*'indignes fripons.

ALBERT. 0 mon papa, croyez-vous? Comment cela serait-il possible ?

HELENE. J'imagine qu'ails ont une manière d''arranger les cartes pour se donner toujours celles qui leur conviennent.

M. DE FLORis. Voilà effectivement leur secret. J'ignore comment ils le pratiquent , car je n'ai jamais été joueur, et je n'ai pas reçu dans ma société des gens de cette profession. Tout ce que je sais^ c'est qu'ils emploient ces moyens, et dans mes voyages j'en ai vu des exemples affreux.

ALBERT. Oh ! racontez-nous-en quelqu'un, mon papa.

M. DE FLORIS. Voloutiors, mon fds. Quand j'étais à Spa, je vis un jeune Anglais qui perdit, dans une soirée, l'argent qu'il destinait à parcourir l'Europe, et tout son bien encore, qui se montait à plus de cent mille écus.

HÉLÈNE. Mon Dieu, tout son bien ! Et comment fit-il donc ensuite pour vivre ?

ALBERT. Il dut être bien furieux.

M. DE FLORIS. Lc déscspoir s'empara de tousses traits , lorsqu'il vit sa fortune entière perdue et qu'il n'eut plus aucune espérance de la regagner. Il jetait autour de lui des regards que je n'osais soute-

iiir. li grinçait des dents, se frappait le front, s''arracliait les cheveux. Bientôt il devint stupide et nwet; il haletait et râlait comme un mourant. Enfin, il se leva avec précipitation, et sortit en forcené.

ALBERT. Et parmi ceux qui le gagnaient, il ne se trouva personne qui eût assez de pitié pour lui rendre son argent ? Je lui aurais plutôt donné tout le mien pour le tirer de peine.

M. DE FLORis. Ils Continuèrent de rester assis, et de jouer avec leur sang-froid ordinaire. Ils le regardaient seulement en dessous avec un regard d^ronie et de mépris.

HÉLÈNE. Oh ! les méchants ! Je suis sûre que personne sur la terre n''aura plus voulu jouer avec eux.

M. DE FLORIS. Tu uc couuais pas Taveuglement des hommes. Dix fous pour un se mirent aussitôt à sa place. Mais voici le plus déplorable de Favenlure. On apprit le lendemain que ce jeune homme, d\m extérieur très aimable, et rempli d''ailleurs de quahtés et de talents, s"'était cassé la tête d"'un coup de pistolet.

HÉLÈNE. Ah! que me dites-vous?

ALBERT. Mais c''était encore bien fonde s'ôîer la vie. Puisqu''il avait des qualités et des talents, ne pouvait-il pas rétablir sa fortune?

M. DE Fi,ORîs. ïu vois coujme une seule faute peut nous priver du sens et de la raison, et nous précipiter dans le désespoir. Peut-être ne put-il résister à Thorrible pensée de tomber du comble du

bonheur dans le gouffre de la misère. On apprit aussi dans la snitequ'il avait laissé dans sa patrie une jeune personne très vertueuse, à qui ses parents avaient dessein de l'unir par un mariage qui lui promettait la plus entière félicité.

HÉLÈNE. Oh ! la pauvre demoiselle ! que je la plains! Combien elle a dû souffrir à cette triste nouvelle! Il ne mérite plus de pitié après Tavoir oubliée.

M. DE FLORis. La hontc de lui présenter une main qui venait de lui ravir, ainsi qu'à lui-même , tout le bonheur de sa vie, de lui porter un cœur sur lequel la passion du jeu avait eu plus d'empire que les sentiments d'estime qu elle était si digne d'inspirer, la douleur de retourner dans son payscomme un mendiant, tout révoltait son orgueil; et par une mort criminelle il crut pouvoir mettre fin aux tourments de sa conscience.

ALBERT. 0 mon papa! je ne touche plus une^ carte de ma vie, je vous le promets. Je cours trouver Jules, et lui dire...

M. DE FLORIS. Doucemeut, mon (ils; tu es toujours trop précipité dans tes résolutions. On ne doit pas renoncer entièrement à un plaisir, parce que son excès peut nous être dangereux. Je t'ai dit souvent qu'un petit jeu de société entre amis était agréable, innocent et même utile.

HELÈINE. Utile, mon papa?

31. PE FLORIS. Oui , parce qu'il nous apprend à vaincre notre humeur, et à supporter la fortune dans ses vicissitudes.

HÉLÈNE. Cest-à-dire, mon frère, à D'hêtre pas triomphant ]orscju"'on gagne, et à ne pas laisser tomber sa lête lorsqu'on perd.

M. DE FLORis. l\ faut bien considérer, avant de se mettre aii jeu, si Ton est en état de supporter la plus grande perte possible, sans épuiser ses moyens. De cette manière, que Ton perde ou que Ton gagne, on conserve toujours une riante sérénité et une noble indifférence, qui témoignent que notre cœur n'est esclave d'aucune vile passion.

ALBERT. Dieu merci, je ne suis pomt avare; mais pour m'épargner toute espèce de regrets, il vaut mieux que je ne voie j)Ius ni Jules lii ses amis. M. DE FLORIS. Ce Serait une faiblesse dont tu aurais à rougir. Ne peux-tu pas les voir sans jouer ? ALBERT. Oh ! je les connais. Ils voudront absolument que je joue.

M. DE FLORIS. Eh bien .'joue, joue tout ce qu'ils voudront. C'est un moyen de les mieux connaître, pour rechercher ou fuir à jamais leur société. Mais au lieu d'aller chez Jules, invile-le, avec ses camarades, à venir chez moi. Tu leur diras que ta sœur sera peut-être aussi de la partie.

HÉLÈNE. Moi, mon papa?

M. DE FLORIS. Oui, je tc le permets.

HÉLÈNE. Et si ces messieurs me gagnent mon argent?

31. DE FLORIS. Je te le rendrai. Albert, dis-leur encore que tu attends un ami, et que tu le feras jouer avec eux.

ALBERT. Mais je n"'atleiuls personne. Youlez-vous que j^aille leur faire un mensonge ?

M. DE FLORis. Il n'y en aura point. N''as-Ui pas un ami à la maison? Je pensais...

HÉLÈNE. Le malin papa ! Cestlui qu'il veut dire.

M. DE FLORIS. Oui , moi-mêmc. Nous étions déjà d'accord sur cette qualité.

ALBERT. Oh ! oui, ils YOudrout bien jouer avec moi , si vous en êtes !

M. DE FLORIS. Poui'quoi uou ? Seulement ne leur dis pas quel est cet ami. Aussitôt que j'aurai terminé mon mémoire , je viendrai vous joindre , et je verrai ce que j'aurai à faire. Jouez touj*ours en attendant. Ne refusez aucun enjeu qu'on vous propose. Perte ou i^ain , je vous donne ma pleine approbation.

ALBERT. Ainsi, je vais engager tout de suite Jules ■ et ses amis?

M. DE FLORIS. Oui , mou cnfaut. Sourtout n'oublie pas Auguste. Je serai charmé de le voir. Tous ses maîtres font son éloge ; et vous-mêmes , vous m'en avez dit souvent du bien.

HÉLÈNE. Il le mérite aussi, je vous assure. C'est un brave garçon, lui.

ALBERT. Un mot encore, mon papa; reslcronsnous dans le jardin?

M. DÉ FLORIS. Gomme tu voudras. Le temps est doux. Vous pouvez vous mettre sous le berceau ou dans le petit [)avillon.

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