ET LE GENET D'ESPAGNE
Qui veut me donner un petit arbre pour mon jardin? disait un jour Frédéric à ses frères et à sa sœur.
(Leur papa leur avait cédé à chacun un petit coin de terre pour y travailler.)
— Ce n'est pas moi, répondit Auguste. Ni moi, répondit Julien. C'est moi, c'est moi, répondit Joséphine. Quel est celui que tu veux ?
— Un rosier, s'écria Frédéric. Vois-tu le mien^ le seul qui me reste, il est tout jauni.
— Viens-en choisir un toi-même, dit Joséphine. Elle conduit son frère au petit carré qu'elle culli-
vait, et lui montrant un beau rosier : Tiens, Fre'-
dérie, tu n'as qu''à le prendre.
FRÉDÉRIC. Comment, tu n''en as que deux, et c'est le plus beau que tu me donnes? Non, non, ma sœur, voici le plus petit ; c'est précisément celui qu'il me faut.
JOSÉPHINE. Quel plaisir aurais-je à te le donner? Il ne te produirait peut-être pas de fleurs cette année. L'autre en aura, j'en suis sûre, et je puis le voir aussi bien fleurir dans ton jardin que dans le mien.
Frédéric, transporté de joie, emporta le rosier, et Joséphine le suivit, plus joyeuse encore que lui.
Le jardinier avait vu le trait d'amitié de la petite fdle. Il courut de suite chercher un beau pied de genêt d'Espagne , et il le ])lanta dans le jardin de Joséphine , à la place que venait de quitter son rosier.
Ceux qui ont un mauvais cœur n'ont pas ordina rement un esprit bien soigneux. Lorsque le mois de mai arriva, les rosiers d'Auguste et de Julien, négligés dans lem* culture, poussèrent à peine quelques fleurs, dont la plupart moururent dans le bouton. Celui de Frédéric, au contraire, cultivé par ses mains et par celles de Joséphine, porta les plus belles roses à cent feuilles de tout le pays. Aussi longtemps qu'il fleurit, Frédéric eut chaque jour une rose à donner à sa sœur pour mettre dans son sein, et une autre pour placer dans ses cheveux.
Le genêt d'Espagne fleurit aussi très heureuse-
ment; on en respii'all Tagréable parfum des deux extrémités du jardin. Il devint cette môme année assez haut et assez épais pour que Joséphine y trouvât de Tombrage dans la grande chaleur du jour. Son papa venait quelquefois Vy trouver, et lui racontait des histoires qui tantôt la faisaient rire aux éclats, et tantôt faisaient couler de ses yeux des larmes si douces, qu'acné se souriait à elle-même un moment après.
En voici une qu''il lui raconta un jour, en se rappelant sa générosité envers son frère, pour lui montrer que ce noble sentiment reçoit quelquefois sa récompense de la part de ceux qu'ion obhge, sans compter le prix qu'*on en trouve toujours au fond de son cœur.
Le petit Gaspard sortit un jour avec Eugène , son voisin, pour aller cueillir les premières fleurs du printemps. Ils avaient tous deux à la main leur déjeuner.
Il se présenta sur la route une pauvre femme, tenant dans ses bras un petit garçon qui paraissait mourir de faim.
Ah! mon cher monsieur, dit-elle à Gaspard qui marchait le premier, donnez de grâce à mon pauvre enfant un morceau de votre pain. Il n''a rien mangé depuis hier midi.
— Oh! j''ai bien faim moi-môme, répondit Gas-
pard ; et il continua sa route en croquant son déjeuner.
Que fît Eugène? Il avait aussi bon appétit que son camarade , mais en voyant pleurer le petit malheureux, il lui donna son pain; et il reçut en échange, de la mère, mille et mille bénédictions, que le bon Dieu entendit du haut des cieux.
Ce n''est pas tout. Le petit garçon, fortifié par la nourriture qu^il venait de prendre, se mit à courir devant son bienfaiteur, le mena dans une prairie , et lui aida à cueillir des fleurs, dont Todeur suave le délassait de sa fatigue.
Eugène rentra au logis avec un énorme bouquet, derrière lequel toute sa tète pouvait se cacher. Gaspard, au contraire, n'en avait qu^m si petit qu"'il eut honte de le produire, et qu'il le jeta au pied d'une borne, après avoir perdu toute sa matinée à le cueillir.
Ils sortirent le lendemain dans le même projet. Cette fois-là un autre enfant fut de la partie. C'était le petit Valentin.
Après avoir fait quelques pas dans la prairie, Valentin s'aperçut qu'il avait perdu une boucle de ses souliers , et il pria ses amis de l'aider à la chercher.
Gaspard répondit : Je n'ai pas le temps; et il continua de courir. Eugène, au contraire, s'arrêta aussitôt pour obliger son ami. Il marchait cà et là courbé vers la terre, et tâtonnant dans l'épaisseur de l'herbe, il eut enfin le bonheur de trouver ce
qiril cherchait, et ils commencèrent à l'envi à cueillir des fleurs.
Les plus belles que Valenlin ramassa, il en ^t présent à celui qui l'avait aidé dans sa peine, et il n'en donna aucune à celui qui avait refusé durement de le secourir. Eugène eut encore ce jour-là un bouquet bien plus beau que Gaspard. Aussi s^en retourna-t-ilchez lui fort satisfait, et Gaspard très mécontent.
Gaspard croyait être plus heureux le iroisiènie jour. Il marchait d'un air insolent, défiant Eugène. Mais à peine étaient-ils entrés dans la prairie, que voici le petit garçon à qui Eugène avait donné son pain qui vient à sa rencontre, et lui présente une corbeille remplie des plus belles fleur '■' 'il avait cueillies, toutes fraîches encore de rosée
Gaspard voulut en rain quelques unes ; mais le moyen d'en trouver! Le etit garçon s'était levé plus matin que lui. Il eut encore moins de fleurs ee jour-là que les deux précédents.
Comme ils s'en retournaient chez eux, ils rencontrèrent le petit Valenlin.
Mon cher ami, dit-il à Eugène, je n'ai pas oubhé que tu me rendis hier un service, et j'en ai pris tant d'amitié pour toi, que je voudrais être toujours à ton côté.
Mon papa t'aime beaucoup aussi. Il m.' a dit de t'aller chercher, qu'il nous conterait de jolis contes et qu'il jouerait lui-même avec nous.
Tiens, suis-moi dans notre jardin j il y a d'au-
très enfants qui nous attendent, et nous cberclierons tous ensemble à te bien divertir.
Eugène, transporté de joie, prit la main de son ami, et le suivit dans son jardin ; et Gaspard, il fallut qu'il s'en retournât tristement cliez lui, on ne Favait pas invité.
11 apprit par là ce qu''on gagne à être officieux et secourable envers les autres. Il ne tarda guère à se corriger ; et il serait devenu aussi aimable qu'Eugène, si celui-ci n'avait toujours mis plus de grâce dans sa manière d'obliger, par Tbabitude qu'il en avait prise dès sa plus tendre enfance.
4àa <e4iu^îâiiuT&.
C'est bientôt la fête de mon frère Denis, disait un jour la petite Victoire à madame de Saint-Marcel sa mère. Je ne sais que lui oflVir pour bouquet. Ne pourriez-vous pas me donner quelque cbose, maman, pour lui faire un cadeau?
MADAME DE SAhNT MARCEL. Jc Ic pOUrrais SaUS
doute, ma fille; mais j'aime bien autant lui faire ce cadeau moi-môme. Crois-tu que je goûte moins de plaisir que loi à donner? Et puis, fais une petite réflexion : si je te remets quelque cbose pour lui en faire cadeau, c'est moi qui fais le cadeau et non pas toi.
VICTOIRE. Cela est vrai, maman; mais je voudrais pourtant bien avoir quelque présent à lui faire.
MADAME DE SAINT-MARCEL. Eh bien, Yictoire,
voyons. Comment faut-il nous y prendre ? N''as-tu pas quelque chose à toi ? Ton petit oranger, par exemple?
VICTOIRE. Mon oranger, maman, qui me fournit des fleurs pour tous mes bouquets !
MADAME DE SAINT-MARCEL. Et tOU agneaU ?
VICTOIRE. 0 maman ! mon agneau, qui me caresse avec tant d''araitié, et qui me suit partout I
MADAME DE SAINT-MARCEL. Et tCS tOUrterellcS ?
VICTOIRE. Vous savez bien que je les ai nourries au sortir de Fœuf. Ce sont mes enfants à moi.
MADAME DE SAINT-MARCEL. Tu n''as donc l'icn à donner à ton frère ?
VICTOIRE. Pardonnez-moi, maman.
MADAME DE SAINT-MARCEL. Et qUOi donC ?
VICTOIRE. Vous souvenez-vous de cette bourse à glands et à paillons d'or que ma tante m'a donnée pour mes étrennes? Elle est bien belle au moins !
MADAME DE SAINT-MARCEL. Cela cst vrai. Mais penses-tu que ce présent fût bien agréable à ton frère? Il ne peut en faire usage de longtemps? Tu te rappelles bien que toi-même, lorsque tu la reçus, tu la serras dans le fond d'un tiroir pour neTen retirer qu'au bout de quelques années.
VICTOIRE. Mais, maman, c'est toujours un joli tadeau.
MADAME DE SAINT- MARCEL. NoU, ma fillc ; UU
joli cadeau, c'est lorsque nous donnons par amitié une chose qui nous fait plaisir à nous-même, et qui doit faire aussi plaisir à celui à qui nous la donnons.
300 l'ami des enfams.
VICTOIRE. Faut-il donc que je donne à mon frère tout ce que j^aime ?
MADAME DE SAINT-MARCEL. NoU ; tU pCUX donuer
autant, ou si peu que tu veux, pourvu que tu y mettes de Tamitie' et de la grâce.
VICTOIRE, réfléchit pendant qiielqties moments^ et elle Ait : Eh bien, je cueillerai pour le bouquet de mon frère les plus jolies fleurs de mon oranger, et je lui ferai présent de mon agneau.
MADAME DE SAINT-3IARCEL. Fort bien, Victoirc. Yoilà qui annonce de Famitié.
VICTOIRE. Ce n"'est pas tout, maman. Je veux tous ces jours-ci sortir avec mon frère, pour quemon agneau s''accoutume à le suivre comme moi. De cette manière, Tagneau sera déjà familier avec lui quand je le lui donnerai, et mon frère ne Ten caressera qu'avec plus de plaisir.
MADAME DE SAINT-MARCEL. Euibrasso-moi, ma fdle. Cette attention délicate double le prix de ton présent. C'est ainsi que la moindre bagatelle devient un objet précieux, lorsqu'elle est donnée avec grâce. Tune pouvais nous causer une plus grande joie à moi ni à ton frère.
— Ni à moi-même non plus, répondit Victoire avec vivacité.
Tu t'en réjouiras encore davantage quand le jour sera venu, reprit madame de Saint-Marcel ; car il faut. bien que je sois pour quelque chose dans la fête, et je veux que tu fasses pour moi les honneurs d'une petite collation qu'on servira dans le jardin, à ton frère et à ses meilleurs amis.
l'ami des enfants. 30 î
Victoire baisa avec transport la main de sa maman ; et de ce pas, elle courut faire des rosettes d'un joli ruban rose, pour en parer Tagneau le jour qu'elle le présenterait à son frère.
Une servante imbécile avait farci Tesprit des enfants de ses maîtres de mille contes ridicules sur un homme à tète noire.
Ângébque , Fun de ces enfants, vit un jour, pour la première fois, un ramoneur entrer dans sa maison. Elle poussa un grand cri, et courut se réfugier dans la cuisine.
A peine s^y fut-elle cachée, que Thomme noir y entra sur ses pas.
Saisie d'une mortelle frayeur, elle se sauve par une autre porte dans l'office, et toute tremblante se tapit dans un coin.
Elle n''était pas encore entièrement revenue à elle-même, lorsqu'elle entendit l'homme effrayant chanter d'une voix tonnante, en raclant à grand bruit les pierres de l'intérieur de la cheminée.
Dans un nouvel eff'roi, elle s'élance de l'endroit oïl elle était cachée ; et sautant par une fenêtre basse dans le jardin, elle court à perte d'haleine vers le fond du bosquet, et tombe presque sans mouvement au pied d'un gros arbre. Là, d'un œil effaré, elle n'osait qu'à peine regarder autour d'elle 5
302 l'ami d-es enfams.
tout à coup, sur le haut de la cheminée, elle vit
encore s'élever Thomme noir.
Alors elle se mit à crier de toutes ses forces : Au secours ! au secours !
Sou père accourut, et lui demanda ce qu'elle avait à crier. Angélique, sans avoir la force d'arti- i culer un seul mot, lui montra du hout du doigt Thomrae noir assis à cahfourchon sur la cheminée.
Son père sortit ; et pour prouver à la petite fdle combien peu elle avait eu raison de s'effrayer, il attendit que le ramoneur fût descendu, puis il le fit débarbouiller en sa présence, et sans autre explication, lui montra de l'autre côté son perruquier qui avait le visage tout blanc de poudre.
Angélique rougit; et son père profita de cette occasion pour lui apprendre qu'il existait réellement des hommes à qui la nature donnait un visage tout noir, mais qui n'étaient point à craindre pour les enfants; qu'il y avait même un pays où les enfants étaient communément nourris par des femmes noires comme du jais, sans que leur teint perdît de sa blancheur.
Dès ce moment, Angélique fut la première à rire de tous les contes bizarres que des personnes simples et crédules lui faisaient pour l'effrayer.
Julie et Firmin obtinrent un jour de madame Dumesnil, leur maman, la permi^^sion d'aller jouer
l'ami des e>fants. 303
seuls dans le jardin. Ils avaient mérité cette confiance par leur réserve et par leur discrétion.
Ils jouèrent pendant quelque temps avec cette gaîté paisible à laquelle il est si facile de reconnaître les enfants bien élevés.
Contre les murs du jardin, étaient palissades plusieurs arbres, parmi lesquels on distinguait un jeune cerisier qui portait pour la première fois. Ses fruits se trouvaient en très petite quantité; mais ils n*'en étaient que plus beaux.
Madame Dumesnil n'en avait point voulu cueillir, quoiqu''ils fussent déjà mûrs; elle les réservait pour le retour de son mari, qui devait ce jour même arriver d'un long voyage.
Comme ses enfants étaient accoutumés à Tobéissance, et qu'elle leur avait sévèrement défendu, une fois pour toutes, de cueillir d'aucune espèce de fruits du jardin, ou de ramasser même ceux qu'ils trouveraient à terre pour les manger sans sa permission, elle avait cru inutile de leur parler du cerisier.
Lorsque Julie et Firmin se furent assez exercés à la course sur la terrasse, ils se promenèrent lentement le long des murs du verger. Ils regardaient les beaux fruits suspendus aux arbres, et s'en réjouissaient.
Ils arrivèrent bientôt devant le cerisier. Une légère secousse de vent avait fait tomber à son pied toutes ses plus belles cerises. Firmin fut le premier à les voir; il les ramassa, mangea les unes et donna les autres à sa sœur, qui les mangea aussi.
Ils en avaient encore les noyaux dans la bouche, lorsque Julie se rappela la défense que leur avait faite leur maman , de manger d'*autres fruits que ceux qu*'on leur donnait.
Ah, mon frère! s'écua-t-elle, nous avons ëtc désobéissants, et maman se fâchera contre nous. Qu'allons-nous faire ?
FiRMiN. Maman n'en saura rien, si nous voulons.
JULIE. Non, non, il faut qu'elle le sache. ïu sais qu'elle nous pardonne souvent les plus grandes fautes, lorsque nous allons les lui avouer de nousmêmes.
FIRMIN. Oui ; mais nous avons été desobéissants, et jamais elle n'a pardonné la désobéissance.
JULIE. Lorsqu'elle nous punit, c'est par tendresse pour nous, et alors il ne nous arrive })lus de si tôt d'oublier ce qui nous est permis et ce qui nous est défendu.
FIRMIN. Oui, ma sœur; mais elle est toujours fâchée de nous punir, et cela me ferait de la peine de lavoir fâchée.
JULIE. Et à moi aussi. Mais ne le sera-t-elle pas encore davantage, si elle vient à découvrir que nous avons voulu lui cacher notre faute ? Oserons-nous la regarder en face, lorsque nous entendrons un reproche secret dans notre cœur ? Ne rougirons-nous point lorsqu'elle nous caressera, lorsqu'elle nous appellera ses chers enfants, et que nous ne le mériterons plus ?
FIRMIN. Ah, ma sœur ! que nous serions de pe-
l'ami des enfams. 3C5
tits monstres! Allons, allons la trouver, et lui dire ce qui nous est arrivé.
Ils s'embrassèrent Tun Tautre, et ils allèrent trouver leur maman en se tenant par la main.
Ma chère maman, dit Julie, nous venons devons désobéir; nous avions oublié vos défenses. Punissez-nous comme nous Tavons mérité, mais ne vous mettez pas en colère; nous aurions de la peine, si cela vous donnait du chagrin.
Julie alors lui raconta la chose comme elle s'était passée, et sans chercher à s'excuser.
Madame Dumesuil fut si touchée de la candeur de ses enfants, qu il lui en échappa des larmes de tendresse. Elle ne voulut les punir de leur faute qu'en leur en accordant le généreux pardon. Elle savait bien que, sur des enfants nés avec une belle ame, le souvenir des bontés d'une mère fait une impression plus profonde que celui de ses châtiments.
Léonor était une petite fille pleine d'esprit et de vivacité. A l'âge de six ans, elle maniait déjà l'aiguille et les ciseaux avec beaucoup d'adresse; et toutes les jarretières de ses parents étaient de sa façon. Elle savait aussi lire tout couramment dans le premier livre qu'on lui présentait. Les lettres de son écriture étaient bien formées. Elle n'en mettait point de grandes, de moyennes et de petites dans le même mot; les unes penchées en avant, les
autres en arrière ; et ses lignes n'allaient point en gambadant du haut de son papier jusqu'en bas, ainsi que je l'ai vu pratiquer à beaucoup d'autres enfants de son âge.
Ses parents n'étaient pas moins contents de son obéissance, que ses maîtres ne Tétaient de son application. Elle vivait dans la plus douce union avec ses sœurs, traitait les domestiques avec afl'abilité, et ses compagnes avec toutes sortes d'égards et de préveiiances. Tous les anciens amis de ses parents, tous les étrangers qui venaient pour la première fois dans la maison, en paraissaient également enchantés.
Qui croirait qu'avec tant de qualités, de talent et de gentillesse, on pût avoir le malheur de se rendre insupportable? Tel fut cependant celui de Léonor.
Un seul défaut qu'elle contracta, vint à bout de détruire l'effet de tous ces agréments; Tintempérance de sa lan2;ue fit bientôt oublier les traces de son esprit et la bonté de son cœur. La petite Léonor devint la plus grande babillarde de tout l'universi.
Lorsque, par exemple, elle prenait le matin son ouvrage, il fallait d'abord qu'elle dit : Ho, ho 1 il est bien temps de se mettre en besogne. Que dirait maman si elle me trouvait les bras croisés ? 0 mou Dieu ! le grand morceau que j'ai à coudre ! Mais, Dieu merci, je ne suis pas manchotte, et je saurai bien en venir à bout. Ah I voilà l'horloge qui sonne. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf heures. J'ai encore deux heures jusqu'à
rheure de mon clavecin. En deux heures, on peut expédier bien du travail. Maman, en récompense, me donnera des bonbons. Quel plaisir j''aurai à les croquer ! Je n'aime rien tant que les pralines. Ce n'est pas que les dragées ne soient aussi fort bonnes. Mon papa m'en donna l'autre jour ; mais je crois que les pralines valent encore mieux, à moins que ce ne soient les dragées. Ali! si Dorothée venait aujourd'hui ! je lui ferais voir ma belle garniture. Elle est assez drôle, cette petite Dorothée; mais elle aime trop à parler, on n'a jamais le temps de glisser un mot avec elle. Où est donc mon dé ? Ma sœur, n'as-tu pas vu mon dé ? Il faut que Justine l'ait emporté avec elle. Elle n'en fait jamais d'autres, cette étourdie. Sans dé on ne peut pas travailler. Le cul de l'aiguille vous entre dans le doigt; le doigt vous saigne, cela fait grand mal, et puis votre ouvrage est tout sali. Justine ! Justine ! où es-tu donc ? N'as-tu pas vu mon dé? Mais non ; le voilà tout embarlificoté dans mon écheveau.
C'est ainsi que la petite crc'ature dégoisait impitoyablement toute la journée. Quand son père et sa mère s'entretenaient ensemble de choses intéressantes , elle venait étourdiment se jeter au travers de leurs discours. Souvent à dîner elle en était encore à sa soupe, lorsque les autres avaient presque fini leur repas. Elle oubliait le boire et le manger, pour se livrer à son bavardage.
Son papa la reprenait plusieurs fois le jour de ce défaut ; les avis et les reproches étaient également
inutiles; les humiliations ne réussissaient pas mieux. Comme personne ne pouvait s'^entendre auprès d'elle, on Tenvoyait toute seule dans sa chambre. Aux repas on prit le parti de la mettre séparément à une petite taljle, aussi loin qu'ail était possible de la grande. Léonor était affligée, mais elle ne se corrigeait pas. Elle avait toujours quelque chose à se dire tout haut à^elle-même, quand sa langue ne pouvait s''accrocher à personne. Plutôt que de rester muette, elle aurait lié conversation avec sa fourchette et son couteau.
Que gagnait-elle donc à suivre cette malheureuse habitude? Vous le voyez , mes chers amis, rien que des raortiiications et de la haine. Je vais vous raconter ce qu'elle eut encore à souffrir.
Ses parents- étaient invités par un de leurs amis à venir passer^quclques jours à sa maison de campagne; c'était dans Tautonmejle temps était superbe , et il n'est guère possible de se représenter l'abondance qu'il y avait, cette année, de pommes, de poires , de pêches et de raisins.
Léonor s'était figuré qu'elle accompagnerait ses parents. Elle fut bien surprise , lorsque son père, ordonnant à ses petites sœurs Julie et Cécile de se préparer , lui annnonça que pour elle il fallait qu'elle restât à la maison. Elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère. — Ah ! ma chère maman, lui dit-elle , comment ai-je mérité que mon papa soil si fort en colère contre moi ? — Ton papa , lui répondit sa maman, n'est pas en colère , mais il
est impossible de tenir à ta société ; tu troublerais tous nos plaisirs par ton bavardage continuel.
— Faut-il donc que je ne parle jamais? reprit Léouor.
— Ce défaut , lui répliqua sa mère , serait aussi grand que celui dont nous voulons te guérir ; mais il faut attendre que ton tour vienne , et ne pas couper sans cesse la parole à tes parents , et à des personnes plus âgées et plus raisonnables que toi. Il faut aussi t'abstenir de dire tout ce qui te passe parla tête.. Lorsque tu veux savoir quelque chose utile à ton instruction, il faut le demander nettement et en peu de mots ; et si tu as quelque récit à faire, bien réfléchir d''abord en toi-même si tes parents ou ceux qui t''écoutent auront du plaisir à Feutendre.
Léonor , au défaut de raisons , n^ aurait pas manqué de paroles pour se justifier; mais elle entendit son papa qui appelait sa femme, et Juhe, et Cécile. La voiture était déjà prête.
Léonor les vit partir en soupirant; etson œil plein de larmes suivit la voiture aussi loin que sa vue put s*'étendre. Lorsqu'elle ne la vit plus, elle alla s'asseoir dans un coin, et passa une demi-heure à pleurer. Maudite langue! s''écria-t-elle ; c''est de toi que me viennent tous mes chagrins. Va, je prendrai garde que tu ne dises à Tavenir un mot de plus qu'ail ne faut.
Quelques jours après ses parents revinrent. Ses sœurs rapportèrent des corbeilles pleines de noix et de raisins. Comme elles avaient le cœur excellent, elles se firent un plaisir de partager avec Léonor •
310 l'ami des ENFAiNTS.
mais Lëonor était si rassasiée par sa tristesse , qu'halle ne put pas en goûter. Elle courut à son papa, et lui dit : Ah , mon papa ! pardonnez-moi de vous avoir mis dans la nécessité de me punir. Nous en avons trop souft'ert Tun et Tautre. Je ne veux plus être une babil larde.
Son papa Tembrassa tendrement.
Le lendemain il fut permis à Léonor de se mettre à table avec les autres. Elle parla très peu , et tout ce qu''elle dit fut pie n de grâce et de modestie. Il est vrai qu*'il lui en coûta beaucoup pour retenir sa langue, qui, d''impatience et de démangeaison, roulait çà et là dans sa bouche. Le lendemain celte retenue lui fut moins pénible , et moins encore les jours suivants. Peu à peu elle est parvenue à se défaire entièrement de son insupportable babil; et on la voit aujourd'hui figurer fort joliment dans la société , sans y porter le trouble et Tennui.