LE CADET, L'AINÉ
LE CADET. Mon frèrc , voilà tous nos camarades qui se retirent ; mais je me sens encore en train de jouer. Quel jeu ferons-nous?
l\iné. Nous ne sommes que deux ; il n'y aura guère de plaisir.
LE CADET. Cela ne fait rien ; jouons toujours.
lVinÉ. Mais à quoi ?
LE CADET. A colin-maillard , par exemple.
l'aîné. Bon ; cela ne finirait pas. Ce n''est pas comme dans une foule , où Ton attrape toujours quelqu'un qui ne se tient pas sur ses gardes. Mais quand on n'est que deux, on ne pense qu'à cela ; on évite trop aisément; et puis, si je t'attrapais , je saurais à coup sûr qui j'aurais pris.
LE CADET. Tu as raison. Eh bien, jouons à la main chaude.
l^aijne. Tu vois bien que ce sera la même chose. Il est trop facile de deviner.
LE CADET. Peut-être quenon. Essayons pourvoir.
l'aine. Je ne demande pas mieux pour te satisfaire. Tiens, si tu veux je ferai main chaude le premier.
LE CADET. Soit. Mcls uuc main sur le bord de cette chaise ; appuie ton visage dessus pour te fermer les yeux, et mets ton autre main sur le dos. Bien , comme cela. Tu ne regardes pas , au moins?
l'aine. Non , sois tranquille. Allons.
LE CADET ^domiant son coup. Pan! Qui a frappé?
l'aine, se relevant. Eh, c'est toi.
LE CADET. Oui ; mais de quelle main?
L'aîné ne s'attendait pas à cette question ; il fut embarrassé. Il nomma au hasard la main droite; c'était de la gauche que son frère l'avait frappé.
Mme DE laONVAL , PAULINE et EUGÉNIE , ses filles. MADA31E DE MONVAL. Où aS-tU doUC mis tOH
argent, Eugénie?
EUGÉNIE. Je Pai donné, maman.
MADAME DE MONVAL. Et à qui, ma fille ?
EUGÉNIE. A un méchant petit garçon.
MADAME DE MONVAL. PouF qu'il devînt meilleur, sans doute?
EUGÉNIE. Oui, maman. N'est-il pas vrai que les oiseaux appartiennent au bon Dieu?
MADAME DE MONVAL. Oui , commo nous-mêuies, et toutes les autres créatures qu'il a fait naître.
EUGÉNIE. Eh bien , maman , ce malin garçon avait dérobé un oiseau au bon Dieu , et il le portait pour le vendre. Le pauvre oiseau criait de toutes ses forces , et le petit méchant l'a pris par le bec pour l'empêcher de crier. Apparemment il avait peur que le bon Dieu ne l'entendît et ne le châtiât lui-même pour sa méchanceté.
MADAME DE MONVAL. Et toi , Eugénie?
EUGÉNIE. Moi , maman , j'ai donné mon argent au petit garçon, afin qu'il rendît au bon Dieu son oiseau. Je crois que le bon Dieu en aura été bien aise. [Elle saute de joie. )
MADAME DE MONVAL. Sûrement, il sera bien aise de voir que mon Eugénie ait un bon cœur.
EUGÉNIE. Le petit garçon peut avoir fait celte malice parce qu'il avait besoin d'argent.
MADAME DE MONVAL. Jc Ic Cl'ois aUSsi.
EUGÉNIE. Je suis donc bien aise de lui avoir donné celui que j'avais , moi qui n'en avais pas besoin.
PAULINE. Nous avons eu là-dessus une petite dis-
pute , maman. Eugénie a donné , sans compter, toute sa bourse , et il y avait bien de quoi payer dix oiseaux. Je lui ai dit qu'il aurait fallu d'abord demander au petit garçon ce qu'il voulait avoir , pour faire son prix.
EUGÉNIE. Qui de nous deux a raison , maman?
MADAME DE MONVAL. Cc n'cst pas tout à fait toi, mon cœur.
EUGÉNIE. Mais ne m'as-tu pas enseigné qu'il ne fallait jamais balancer à faire le bien?
MADAME DE MONVAL. Je t'ai dit qu'il fallait être toujours décidé à le faire : mais qu'il fallait aussi chercher les moyens de le faire le plus utilement qu'il serait en notre pouvoir. Par exemple aujourd'hui, puisque tu avais plus d'argent qu'il n^en fallait pour racheter le pauvre oiseau , il fallait réserver le reste pour une pareille occasion; car s'il était venu d'autres petits garçons avec des oiseaux du bon Dieu, et que tu n'eusses plus eu d'argent ; là , voyons , qu'aurais-tu fait?
EUGÉNIE. Maman, je serais venue t'en demander.
MADAME DE MONVAL. Et si jc n'cu avais pas eu moi-même ?
EUGÉNIE. Ah ! tant pis.
MADAME DE MONVAL. Tu vois douc quc ta sœur te donnait un sage conseil. Il ne faut pas ménager seulement pour soi , mais encore pour les autres , • afin d'être en état de faire plus de bien. Crois-tu qu'il n'y eût que cet oiseau dans le monde à qui tu pouvais donner des secours?
EUGÉNIE. Ah ! je ne pensais qu à lui clans ce moment. Si tu avais vu comme il avait Tair de soullVir ! Si tu l'avais vu ensuite comme il paraissait content quand on lui a donné la volée! Il était si étourdi de sa joie , qu'il ne savait où aller s**abattre. Mais le petit garçon m'a bien promis qu'il ne chercherait pas à le rattraper.
MADAME DE 3io^v AL. Tu as toujours fait le bien, ma fille; et en récompense , voici Ion argent.
eugéme. 0 maman ! je te remercie.
MADAME de monval. Voiià eucorc un baiser par dessus le marché. Que je me réjouis d'être ta maman I Avec le goût que tu as pour le bien , il ne te majjque plus que de savoir le faire avec prudence, pour être la plus heureuse petite personne de Tuiiivers.
LE ME.ÏÏEUR!CORRlGE PAR LUl-MÈliE.
Le petit Gaspard était parvenu à l'âge de six ans, sans qu'il lui fût jamais échappé un mensonge. Il ne faisait rien de mal , ainsi il n'avait aucuiie raison de caclier la vérité. Lorsqu'il lui arrivait quelque mallienr , comme de casser une vitre , ou de faire une tache à son habit , il allait tout de suite l'avouer à son papa.^jCelui-ci avàilt îa bonté de lui pardonner , et il se contentait de l'axertir d'être dorénavant plus attentif.
Un jour son petit voisin Robert vint le trouver. Celui-ci était un fort méchant garçon. Gaspard,
qui voulait amuser son ami , lui proposa de j < '» i j au domino. Robert le voulut bien, mais à conJilîon " que chaque partie serait d'une pièce de deux sobs. Gaspard refusa dabord , parce que sou père lui avait défendu de jouer de Targent. Enfin, il se laissa séduire par les prières de Robert , cl il perdit en un quart d'heure tout Pargent qu'il avait économisé depuis quelques semaines sur ses plaisirs. Gaspard fut désolé de cette perte ; il se retira dans un coin, et se mit lâchement à pleurer. Robert se moqua de lui , et s'en retourna triomphant avec son butin.
Le père de Gaspard ne tarda pas à revcHir. Comme il aimait beaucoup son fds, il le fit appeler pour l'embrasser. Que tVst-il donc arrivé dans mon absence? lui dit-il, en le voyant accabhi de tristesse.
GASPARD. C'est le petit Robert, mon voisin, qoî est venu me forcer de jouer avec lui au domino.
31. GASPARD. \\ n'y a pas de mal à cela, mou enfant , c'est un amusement que je t'ai permis. Mais est-ce que vous avez joué de l'argent?
GASPARD. Non , mon papa.
M. GASPARD. Pourquoi donc- as-tu les jeux rouges?
GASPARD. C'est que je voulais fgire voir à Robert l'argent que j'avais épargné pour m'acheter un livre. Je l'avais mis par précaution derrière la grosse pierre qui est à notre porte. Quand j'ai voula le chercher, je ne l'ai pas trouvé. Quelque passant me l'aura pris.
Son père soupçonna dans ce récit un peu de mensonge ; mais il cacha son mécontentement , et il alla aussitôt chez son voisin. Lorsqu'il aperçut le petit Robert , il aflecta de sourire , et lui dit : Eh bien , mon enfant, tu as donc été bien hem^eux aujourd''hui au domino? — Oui, monsieur , lui répondit Robert, j'ai joué fort heureusement.
— Et combien as-tu gagné à mon fils?
— Vingt-quatre sous.
— Et t'a-t-il payé ?
— Eh mais ! sans doute. Oh ! oui ; je ne lui demande plus rien.
Quoique Gaspard eût mérité d'être puni sévèrement , son père voulut bien lui pardonner pour cette première fois. Il se contenta de lui dire d'un ton de mépris : Je sais maintenant que j'ai un menteur dans ma maison , et je vais avertir tout le monde de se défier de ses paroles.
Quelques jours après, Gaspard alla voir Robert, et lui fit voir un très beau porte-crayon , dont son oncle lui avait fait présent. Robert en eut envie, et chercha tous les moyens de l'avoir. 11 proposa en échange ses balles , sa toupie et ses raquettes ; mais comme il vit que Gaspard ne voulait s'en défaire à aucun prix , il enfonça son chapeau sur ses yeux, et dit etfrontémeut : Le porte-crayon m'appartient. C'est chez toi que je l'ai perdu, et peutêtre même me l'as-tu dérobé. Gaspard eut beau protester que c'était un cadeau de son oncle. Robert se mit en devoir de le lui arracher ; et comme Gas-
pard le tenait fortement dans ses mains, il lui sauta aux cheveux , le terrassa , lui mit les genoux sur la poitrine , et lui donna des coups de poing dans le visage , jusqu^à ce que Gaspard lui eût remis le porte-crayon.
Gaspard entra chez lui le nez tout sanglant , et les cheveux à moitié arrachés. Ah, mon papa ! s''écria-t-il , d'aussi loin quMl Pâperçut , venez me venger. Le méchant petit Robert, m'a pris mon porte-crayon , et m'a accommodé comme vous voyez .
Mais, au lieu de le plaindre, son père lui répondit ; Ya, menteur , tu Tas joué sans doute au domino. C'est toi qui t'es barbouillé le nez de jus de mûres, et qui as mis ta chevelure en désordre pour m'en imposer. En vain Gaspard affirma la vérité de son récit. Je ne crois plus, lui dit sonpère^, celui qui m'a trompé une fois.
Gaspard , confondu , se retira dans sa chambre, et déplora amèrement son premier mensonge. Le lendemain il alla trouver son père , et lui demanda pardon. Je reconnais , lui dit-il , combien j'ai eu tort d'avoir cherdié une fois à vous en faire accroire. Cela ne m'arrivera plus de ma vie; mais ne me faites pas davantage l'affront de vous raélier de mes paroles.
Son père m'assurait l'autre jour que depuis ce moment il n'était pas échappé à son iils le mensonge le plus léger, et que de son côté il l'en récompensait par la confiance la plus aveugle. Il n'exigeait plus de lui ni assurance, ni protestation.
318 l'ami des ENFAiNTS.
C'était assez que Gaspard lui eût dit une chose i pour qu'il s'en tînt aussi sûr que s'il Tarait vue de ses propres yeux.
Quelle douce satisfaction jjour un père honnête, et pour un l:!s cîii^iie de son amitié !
Je voudrais bien pouvoir jouer tout aujourd'hui ^ disait la petite Laurette à madame Durva), sa mère.
MADAME DURVAL. Quoi I pendant la journée entière ?
LAURETTE. Mais oui , maman.
'MADAME DURVAL. Je tto demande pas mieux que de le satisfaire , ma fille. Je crains cependant que cela ne t'ennuie.
LAURETTE. De jouer , maman? Oh que non! vous ferrez.
Lanrerte courut en sautant chercher tous ses joujoux. Elles les apporta. Mais elle était seule; car ses sœurs devaient être occupées avec leurs maîtres jusqu'à l'heure du diner.
Elle jouit d'abord de sa liberté dans toute sa franchise , elle se trouva fort heureuse durant une heure entière. Peu à peu , le plaisir qu'elle goûtait commença à perdre quelque chose de sa vivacité.
Elle avait déjà manié cent fois tour à tour chacun de ses joujoux , et ne savait plus quel parti en tirer.
l'ami des E>'FAXTS. 319
Sa poupée favorite lui parut bientôt ennuyeuse et maussade.
Elle courut vers sa mère, ei la pria de lui apprendre de nouveaux amusements, et de jouer avec elle. Malheureusement madame Durval avait alors des affaires pressantes à terminer; et^elle fut obligée de refuser à Laurctte sa demande , quelque peine qu'acné en ressentît. ^
La petite iille alla s"'asseoir ^tristement dans un coin, et elle attendit, en bâillant, Theure où ses sœurs suspendraient leurs^exercices pour prendre quelque récréation.
Eniin, ce moment arriva. Lauretîe courut au devant d'elles, et leur dit, d'une voix plaintive, combien le temps lui avait paru long , et avec quelle impatience elle les avait désirées.
Elles commencèrent aussitôt leurs jeux des grandes fêtes , pour rendre la joie à leur petite sœur , qu"* elles aimaient fort tendrement.
Hélas! toutes ces complaisances furent inutiles. Lauretto se plaignit de ce que tous ces amusements étaient usés pour elle, et de ce qu''ils ne lui causaient plus le moindre plaisir. Elle ajouta qu'elles avaient sûrement comploté ensemble de ne faire ce jour-là aucun jeu qui pût Tarauser.
Alors Adélaïde, sa sœur aînée, jeune demoiselle de dix ans, très sensée et très raisonnable , lui prit la main, et lui dit avec amitié :
Regarde-nous bien Tune après Tautre , toutes tant que nous sommes, et je te dirai laquelle de nous est la cause de ton mécontentement.
LAURETTE. Et qiii est-cc donc, ma sœur? Je nù devine pas.
ADELAÏDE. C^est que tu n'a pas porté les yeux sur toi-même. Oui, Laurette, c'est toi; car, tu le vois bien , ces jeux nous amusent encore , quoique nous les ayons joués même avant que tu fusses née. Mais nous venons de travailler, et ils nous paraissent tout nouveaux. Si tu avais gagné parle travail l'appétit au plaisir, il te serait certainement aussi doux q«"'à nous-mêmes de le satisfaire.
Laurette , qui , tout enfant qu'acné était , ne manquait pas de raison , fut frappée du discours de sa sœur. Elle comprit que pour être heureuse il fallait mélanger adroitement les exercices utiles et les délassements agréables. Et je ne sais si, depuis cette aventure , une journée toute de plaisir ne Faurait pas encore plus effrayée qu''un jour entier des légères occupations de son âge.
Lucette avait vu , pendant deux étés de suite , dans le jardin de son père , une planche de tulipes bigarrées des plus belles couleurs.
Semblable au papillon léger , elle avait souvent voltigé de fleur en fleur , uniquement frappée de leur éclat , sans jamais s"'occuper de ce qui pouvait les produire.
L'automne dernier , elle vit son père qui s'amu-
sait à bêcher la terre de la plante-bande , et y enfonçait des ognons.
Ah ! mon papa, s'écrie-t-elle d'une voix plaintive , que faites-vous? Gâter ainsi toute notre planche de tulipes ! et au lieu de ces belles fleurs , y mettre de vilains ognons pour la cuisine !
Son père lui répondit qu'il savait bien ce qu'il, avait à faire ; et il allait lui apprendre que c'était de ces ognons que sortiraient , l'année suivante, des tulipes nouvelles ; mais Lucette l'interrompit par ses plaintes , et ne voulut rien écouter.
Comme son père vit qu'il n'y avait pas mo) en de lui faire entendre raison , il la laissa s'apaiser d'ellemême , et continua son travail , tandis qu'elle se retirait en gémissant.
Toutes les fois que , pendant l'hiver , la conversation tomba sur les fleurs , Lucette soupirait , et elle pensait en elle-même qu'il était bien dommage que son père eût détruit le plus bel ornement de son jardin.
L'hiver acheva son coufs, et le printemps vint balayer de la terre la neige et les glaçons.
Lucette n'était pas encore allée au jardin. Eh! qui pouvait l'y attirer? puisqu'il ne devait plus lui offrir sa superbe parure.
Un jour cependant elle y entra sans réflexion : Dieu ! de quels transports de surprise et de joie elle fut agitée , lorsqu'elle vit la planche de tulipes plus belle encore que l'année précédente !
Elle resta d'abord immobile et muette d'admira-
n; enÛn elle se jeta dans les bras de son père, en s'écriant : Ah, mon papal que je vous remercie d'avoir arraché vos tristes oguons , pour remettre à leur place ces belles fleurs que j^aime tant.
— Tu ne me dois point de reconnaissance, lui répondit son père; car ces belles fleurs que tu aimes tant ne sont venues que de mes tristes ognons.
L''opiniâtre Lucette n''en voulait encore rien croire, lorsque son père tira proprement de la terre une des plus belles tulipes, avec Tognon d'où sortait la tige , et la lui présenta.
Lucette confondue lui demanda pardon d'avoir été si déraisonnable. Je te pardonne bien volon- •tier, ma fdle , lui répondit son père , pourvu que tu reconnaisses combien les enfants risquent de se tromper en voulant juger , d'après leur ignorance , les actions des personnes expérimentées.
— Oh oui , mon papa , répondit Lucette ; je ne m'*en rapporterai plus dorénavant à mes propres yeux. Et toutes les fois que je serai tentée de croire en savoir plus que les autres , je me souviendrai des tulipes et des ognons.
Je suis bien aise , mes chers amis, de vous avoir raconté cette histoire; car vous allez voir ce qui arriva à un autre enfant , pour ne pas Tavoir sue.
ILUS l?iaMSI3§ m^ ILS© (Bîa(Dtl3aiLILIS^*»
Le petit Anselme avait entendu dire à son père que les enfants ne savaient rien de ce qui pouvait
leur convenir , et que toute leur sagesse était de suivre les conseils des personnes au dessus de leur âge. Mais il n'avait pas voulu comprendre cette leçon, ou peut-être l' avait-il oubliée.
On avait partagé entro son frère Prosper et lui un petit carreau du jardin , afin que chacun eût sa portion de terre en propre. Il leur avait été permis d'y semer ou d**)- planter tout ce qu'ils voudraient.
Prosper se souvenait à merveille de rinstructioii de son père. Il alla trouver le jardinier, et lui dit : Mon ami Rufm , dis-mo%je te prie , ce que je dois planter dans mon jardin, et comment il faut m'y prendre ?
Rufîn lui donna des ognons et des graines choisies. Prosper courut aussitôt les mettre en terre. Rufin eut la complaisance d'assister à ses travaux et de les diriger.
M. Anselme levait les. épaules de la docilité de son frère. Youlez-vous, lui dit le jardinier, que je fasse aussi quelque chose pour vous?
Fi donc ! lui répondit Anselme , j'ai bien besoin de vos leçons ! Il alla cueillir des fleurs et les planta, par la tige, dans la terre. Rufin le laissa faire comme il voulut.
Le lendemain , Anselme vit que toutes ses fleurs étaient fanées , et penchaient tristement leur front. Il en planta d'autres qui furent dans le même état le jour d'happés.
Il fut bientôt dégoûté de cette manœuvre. C'était en eff'et acheter assez cher le plaisir d'avoir des
fleurs dans son jardin. Il cessa d^y travailler, et la terre ne tarda guère à se couvrir d^orties et de chardons. Vers le milieu du printemps, il aperçut sur le terrain de son frère quelque chose de rouge suspendu à des bouquets d'herbes. Il s'approcha : c'étaient des fraises du plus beau pourpre , et d'un goût exquis. Ah ! s'écria-t-il , si j'en avais aussi planté dans mon jardin !
Quelque temps après, il vit de petites graines d'une couleur vermeille , qui pendaient en grappes entre les feuilles d'un épais buisson. Il s'approcha: c'étaient des groseilles appétissantes, dont la seule vue réjouissait le cœur. Ah! s'écria-t-il encore, si j'en avais planté dans mon jardin !
— Manges-en , lui dit son frère, comme si elles étaient à toi.
— Il ne tenait qu'à vous, ajouta le jardinier , d'en avoir d'aussi belles. Ne méprisez plus à l'avenir les avis de personnes plus expérimentées que vous.
Emilie, Victoire, Joséphine et Sophie avaient une gouvernante qui les aimait avec la tendresse d'une mère. Cette sage institutrice s'appelait mademoiselle Boulon.
Son désir le plus ardent était que ses élèves fussent bonnes , afin d'être heureuses ; que l'amitié donnât un nouveau charme aux plaisirs de leur en-
fance , et qu"'elles en jouissent sans trouble et sans altération.
Une tendre indulgence et une justice rigoureuse étaient les principes invariables de sa conduite , soit qu'acné eût à pardonner , soit qu'elle eût à récompenser ou à punir.
Elle goûtait avec une joie infinie les doux fruits de ses leçons et de ses exemples.
Les quatre petites, filles commencèrent à être les ' enfants les plus heureux de la terre. Elles se remontraient doucement leurs fautes, se pardonnaient leurs offenses , partageaient toutes leurs joies, et ne pouvaient vivre Tune sans Tautre.
Par quelle fatalité les enfants empoisonnent-ils les sources de leur bonheur , à Tinstant même où ils en goûtent les charmes ? Et de quel avantage il est pour eux de vivre toujours sous un œil éclairé par la tendresse et par la prudence!
Mademoiselle Boulon fut obligée de s'éloigner , pour quelque temps, de ses disciples. Des intérêts de famille l'appelaient en Bourgogne. Elle partit à regret, sacrifia quelques avantages au désir de terminer promjitement ses affaires; et à peine un mois s'était écoulé , qu'elle était déjà de retour auprès de son jeune troupeau.
Elle en fut reçue avec les transports de joie les plus vifs. Mais, hélas I quel changement funeste elle remarqua bientôt dans ces malheureuses enfants!
Si l'une demandait le plus léger service à une autre, celle-ci le refusait avec aigreur; de là sui-
valent des rebuffades et des querelles. La gaîté naïve qui présidait à leurs jeux , et qui assaisonnait jusqu'*à leurs travaux , s''était changée en humeur et eu mélancolie.
Au lieu de ces paroles de paix et d'union qui animaient leurs entretiens , on n''entendait que des gronderies éternelles. Joséphine lémoignait-elle le désir d'aller jouer dans le jardin, ses sœurs trouvaient des raisons pour rester dans leur chambre. Enfin, c'était assez qu'une chose lit plaisir à Tune d'elles , pour déplaire sûrement à toutes les autres.
Un jour que , non contentes de se refuser toute espèce de complaisances , elles cherchaient encore à se mortifier par des reproches désagréables , mademoiselle Boulon, qui était témoin de cette scène, en fut si aftîigée, que les larmes hii vinrent aux yeux.
Elle n'eut pas la force de proférer une parole , et se retira dans son appartement pour rêver aux moyens de rendre à ces petites infortunées les plaisirs de la concorde et d'un mutuel attachement.
Son esprit était encore occupé de ces affligeantes pensées , lorsque les enfants entrèrent chez elle d'un air triste et grognon, en se plaignant de ne pouvoir plus vivre contentes. Chacune accusait les autres d'en être cause , et elles pressèrent à l'envi leur gouvernante de leur rendre le bonheur qu'elles avaient perdu.
Mademoiselle Boulon les reçut avec un visage sérieux , et leur dit : Je vois que vous vous troublez mutuellement dans vos plaisirs. Afin que cet incon-
vénient n'arrive pas davantage , chacune de vous gardera , si elle veul , son coin dans cet appartement, où elle jouera toute seule à sa fantaisie. Vous pouvez commencer à jouir pleinement de cette liberté , et je vous permets de vous amuser ainsi toute la journée.
Les petites filles parurent enchantées de cet arrangement. Chacune prit son coin, et commença ses plaisirs .
La petite Sophie se mit à faire des contes à sa poupée; mais la poupée ne savait que répondre : elle n'avait pas d'iiisloires à lui faire à son tour, et ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Joséphine poussait un volant , mais personne n'applaudissait à son adresse; elle n'avait personne pour le lui renvoyer; ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Emilie aurait bien voulu s'amuser à son jeu favori, Je vous vends mon corhillon. Mais à qui le faire passer de main en main? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Victoire, très entendue au jeu du ménage , avait le projet de donner un grand repas à ses amies. Elle devait envoyer au marché faire des provisions. Mais qui charger de ses ordres ? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Il en fut de même de tous les autres jeux qu'elles essayèrent. Chacune aurait cru se compromettre en se rapprochant des autres, et gardait fièrement sa solitude et son ennui. Cependait le jour allait finir.
Elles retournèrent encore vers mademoiselle Boulon , en lui demandant un moyen plus heureux que celui dont elles venaient de faire Tépreuve.
Je n"'en sais qu^ni , mes enfants , leur réponditelle , que vous saviez vous-mêmes autrefois. Vous Tavez oublié ; mais , si vous le voulez , je puis le rappeler aisément à votre souvenir.
— Oh 1 nous le voulons de tout notre cœur, s'écrièrent-elles ensemble ; et elles étaient attentives à saisir le premier mot qui sortirait de sa bouche.
— C'est la complaisance et les égards que se doivent des sœurs. 0 mes chères amies! combien vous vous êtes rendues malheureuses, et moi aussi , depuis que vous Pavez oublié !
Elle s'arrêta à ces mots , interrompue par ses souvenirs; et des larmes de tendresse coulèrent le long de ses joues.
Les petites filles restaient étonnées et muettes de confusion en sa présence. Elle leur tendit les bras, elles s^y jetèrent, et lui promirent de s'aimer et de s'accorder comme auparavant.
On ne vit plus dès ce jour aucun mouvement d'humeur troubler leur tendre intelligence. Au lieu des brouilleries el des querelles , c'étaient des prévenances délicates qui charmaient jusqu'aux témoins de leurs plaisirs.
Elles portent aujourd'hui cet aimable caractère dans la société , dont elles font les délices et l'ornement.
Maman , maman ! s'écriait un soir Symphorien en se précipitant tout essoufflé sur les genoux de sa mère; voyez, voyez ce que je tiens dans mon chapeau.
MADAME DE BLEViLLE. Ha, lia! c'cst une fau- Yette. Où Tas-tu donc trouvée?
SY»iPHORiE>\ Pai découvert ce matin un nid dans la haie du jardin ; j'ai attendu la nuit; je me suis glissé tout doucement près du buisson, et avant que Toiseau s"'en doutât , paff ! je Tai saisi par les ailes.
MADAME DE BLEVILLE. Est-CB quHl était Seul
dans son nid?
SYMPHORIEN. Ses enfauts y étaient aussi, maman. Ah! ils sont si petits, qu'ils n'ont pas encore déplumes. Je ne crains pas qu'ils m'échappent.
MADAME DE BLEViLLE. Et que vcux-tu faire de cet oiseau?
sYjiPHORiEN. Je veux le mettre dans une cage que j'accrocherai dans notre chambre.
MADAME DE BLEVILLE. Et IcS paUVrCS pCtitS ?
SYMPHORIEN. Oh ! jc voux aussi les prendre, et je les nourrirai. Je cours de ce pas les chercher.
MADAME DE BLEVILLE. Je suis fâchée quc tu n'en aies pas le temps.
SYMPHORIEN. Oh! cc u'cst pas loiu. Tenez, vous savez bien le grand cerisier? c'est tout vis-à-vis. J'ai bien remarqué la place.
330 l'ami des exfants.
3IADAME DE BLE VILLE. Ce ii^est pas ccla. C'cst que Ton va veuir te prendre. Les soldats sont peutêtre à la porte.
SYMPHORiEN. Dcs soldats? Pour me prendre?
MADAME DE bléville. Oui, toi-même. Le roi vient de faire arrêter ton père ; et la garde qui l'a emmené a dit qu'acné allait revenir pour se saisir de toi et de ta sœur, et vous conduire en prison.
SYMPHORiEN. Hélas, mou Dieu! que veut-on faire de nous ?
5IADA3IE DE BLEVILLE. Yous scroz renfermés dans une petite loge, et vous n'aurez plus la liberté d'en sortir.
SY3IPH0RIEN. Oli ! le mécliant roi !
MADAME DE BLEVILLE. Il HO VOUS fera pSS dc
mal. On vous servira tous les jours à manger et à boire. Vous serez seulement privés de votre liberté, Cl du plaisir de me voir. {Symphorien se met à pleure?' .)
MADAME DE BLEVILLE. Ehbicu, mon fils, qu'astu donc? Est-ce un malheur si terrible d'être renfeniié, quand on a toutes les nécessités de la vie? [Les sanglots empêchent Symphorien de ré— 'pondre.^ Le roi en agit envers ton père, ta sœur et toi, comme tu en agis envers Toiseau et ses petits. Ainsi, tu ne peux l'appeler méchant, sans prononcer la même chose de toi-même. ,
SYMPHORIEN, e« phurmit. Oh! je vais lâcher la fauvette. (// ouvre son chapeau^ et Voiseatt joyeux se sauve par la fenêtre.)