ACTE II, SCENE IL
FILTEAU.
C'est un fort beau pays!... Vous avez le Poitou.
DUBRISSAGE.
Oui , mais j'aurais voulu qu'on y joignît l'Anjou.
FILTEAU.
Je ne vois rien pour Plaude?
DUBRISSAGE.
Eh ! mais, que veux-tu fair D'un fou qui , tout coiffé de son système agraire , Ne fait du sol français qu'une propriété, Et de ses habitants qu'une communauté?
FILTEAU.
Vous approuviez ses plans?
En politique habile , J'use d'un instrument tant qu'il peut m'être utile : Un moment, comme lui, je fus a^rairien; Mais pourquoi? c'est qu'un champ vaut toujours mieux que rien. ' Aujourd'hui, du Poitou puissant seigneur et prince. Je laisse là le champ, pour prendre la province.
FILTEAU.
Ce plan me paraît bien. Il n'y manque à présent Que l'exécution et le succès.
DUBRISSAGE.
Comment ?
FILTEAU.
Vous oubliez Forlis : ce Forlis qui nous gêne N'est pas de ces rivaux qu'on surmonte sans peine.
DUBRISSAGE.
Oh ! j'ai pour l'arrêter des moyens excellents : La ruse qui nous sert au défaut des talents; L'audace qui nous sauve au défaut de la ruse; Et de ces deux ressorts je sais comme l'on use.
l'x L'\MI DES LOIS.
Il faut qu'avant un mois cet homme dangereux
Tombe, ou que nous tombions : ce sera l'un des deux.
Et de l'ordre et des lois ces fidèles apôtres
Sont les amis du peuple , et ne sont pas les nôtres.
Un Forlis dégagé de toute ambition,
Qu'on ne saurait séduire, étant sans passion.
Armé pour maintenir l'unité monarchique,
Ne doit être à nos yeux qu'un monstre en politique.
Il n'est, soyez-en sûr, qu'un état démembré
Oii l'on puisse , mon cher , s'arrondir à son gré.
FILTEAU.
Il faut que la vertu cache en soi quelque chose 1
Qu'on ne peut s'expliquer, dont le pouvoir impose; Mais ce Forlis m'étonne, et j'ai honte, entre nous. Quand je suis près de lui , d'être si près de vous.
DUBRISSAGE.
Tête étroite! une fois lancé dans la carrière. Doit-on, comme un poltron, regarder en arrière? Allons droit en avant , monsieur le vice-roi : Il faut une démarche , une attitude à soi. Presque tous nos succès sont un fruit de l'audace. Qui sait oser , sait vaincre , et qui craint , s'embarrasse , Se fourvoie et s'égare au plus beau du chemin. Il faut, comme un enfant, vous mener par la main! La vertu ! c'est sans doute une chose fort belle ; J'ai , tout en m'en passant , un grand respect pour elle ; Mais c'est un de ces fonds qui ne produisent rien. Voyez un peu le sort de vos hommes de bien! Pauvres dupes! martyrs de leurs folles maximes!... Laissez là ces retours sots et pusillanimes. Tous ces doutes honteux d'esprits mal convertis. Qui, se laissant flotter entre les deux partis, N'ont ni l'appui de l'un, ni l'estime de l'autre.