‹ L'ami des loisChapitre 36 sur 63 · ACTE IV, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE I

Du néant obstiné, qui toujours vous réclame,

J'ai retiré vos pas, sans retirer votre ame;

Vous êtes mon ouvrage , et , sans vous irriter ,

Je ne rappelle pas cela pour me vanter...

Qu'est-ce que ton remords , Filteau ? faiblesse pure !

Et je veux t'en convaincre ; écoute : la nature ,

Sur notre pauvre globe, où le sage et le fou

Passent comme l'éclair et vont je ne sais où,

Dans ses œuvres jamais n'eut qu'un but : c'est la vie.

Pourvu qu'au mouvement la matière asservie,

Dans son cours productif roule éternellement;

Elle vit, elle enfante, il n'importe comment.

Que les trônes , croulant dans l'océan des âges ,

S'abîment illustrés par d'immortels naufrages;

Qu'en ce flux et reflux les peuples entraînés

Consomment leurs destins, absous ou condamnés;

Ainsi l'a résolu l'inflexible puissance

Qui, des gouvernements agitant la balance,

A son gré les élève , ou les brise à son gré.

Qu'importe qu'un débris me serve de degré!

Dans ces renversemens j'admire la nature.

L'édifice est entier sous une autre structure :

Rien ne se perd, s'éteint, tout cbange seulement.

L'on existait ainsi , l'on existe autrement.

Le soleil luit toujours; sa chaleur épandue

D'esprits vivifiants embrase l'étendue ;

Et les pauvres mortels, qu'ils soient méchants ou bons,

Vivent également au feu de ses rayons.

FILTEAU.

Bien. Confondez toujours dans vos affreux systèmes,, La cause et les effets ; rapprochez les extrêmes , Tous ces grands résultats , ce désordre apparent De l'ordre universel la marque et le garant,

Vi L'A MI DES LOIS.

Tous les maux, tous les biens...

DUBRissAGE, V interrompant.

J'en voulais donc conclure' Qu'avec son beau sang-froid, cette aveugle nature, Nous laisse aller le monde à-peu-près comme il veut, Ou, pour mieux m'exprimer, à-peu-près comme il peut. Donnons le mouvement, si nous pouvons, nous-mêmes ; Prenons le sceptre, osons ceindre les diadèmes; Poursuivons, combattons, perdons nos ennemis; L'ordre du monde en rien n'en sera compromis.

FILTEAU.

Donc rien n'est bien ?

DUBRISSAGE.

Ni mal.

FILTEAU.

Conséquence bien triste!

Qui veut faire le bien reconnaît qu'il existe. L'honnête homme jamais ne rentre dans son cœur, Sans croire à la vertu, sans en bénir l'auteur; Du monde il ne parcourt la chaîne universelle Que pour admirer mieux la sagesse éternelle, Qui traça , pour chacun de ces êtres divers , La loi qui le rattache aux lois de l'univers; Et , des perfections de cet accord suprême , En conclut qu'il se doit d'être parfait lui-même : Mais le mortel pervers, se cherchant dans autrui. Veut par-tout retrouver le mal qu'on blâme en lui; Ou plutôt ses discours, dont il sent l'imposture, Pour tromper son remords, blasphèment la nature.

Crois- tu me réfuter?

FILTEA.U.

Vous réfuter! Pourquoi?

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