‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 113 sur 276 · COO ES MEAT · texte numérisé non relu

COO ES MEAT

REVUE DE TOUTES LES QUESTIONS ECCLESIASTIQUES

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Toutes les lettres doivent étre adressées 4 M. le Directeur de Y Ami du Clergé, Maison Saint-Pierre, rue Tassel, 4 Langres (Haute-Marne)

L/immortalité de P4Aame

Q. — 1° Vos articles philosophiques sur l’4me m’ont vivement intéressé ; avez-vous le projet de les continuer ef d’en yenir aux preuves de son immortalité? Quoi quil en soit, je vous serais trés reconnaissant de ~ youloir bien donner yotre opinion sur la question suivante.

Dans toutes les philosophies, la premiére preuve que Yon donne de l’immortalité de l’dAme est basée sur sa spiritualité. Elle est spirituelle; donc elle ne peut périr, comme le corps, par décomposition, ¢’est-a-dire par la division de ses parties, puisqu’elle n’en a pas, étant simple; donc elle est immortelle. — On ajoute : Les éléments -matériels dont se composent le corps ne périssent pas ; pourquoi l’Ame, qui est d’un ordre supérieur, périrait-elle? Beaucoup de philosophes, sinon tous, vont whéme jusqu’da soutenir (et c’est ce qui fait toute la force de cette preuve) qu'il est de la nature méme de l’dAme de ne pas périr, parce qu'elle est simple, autrement dit esprit. J’admets trés bien cette preuve comme preuve de convenance, a2 donner aux esprits non philosophiques. Mais, comme preuve métaphysique, je la repousse; car non seulement elle n’a aucune base solide, mais bien plus elle repose sur une erreur, sur une idée fausse (du moins 4 mon avis).

Tout d’abord elle ne prouve qu'une chose : c’est que VYame ne peut périr de la méme maniére que les. corps matériels. Quant 4 ces derniers, leurs éléments subsistent aprés la décomposition. C’est vrai, ils subsistent maintenant ; mais subsisteront-ils toujours ? Ne serontils pas anéantis plus tard? Personne ne peut le dire en s’appuyant uniquement sur la philosophie : l’analogie done ne vaut pas pour une preuve sérieuse.

De plus cette preuve s’appuie sur une simple hypothése. En effet elle se réduit 4 ce syllogisme : Un @tre spirituel, étant simple, est de sa nature immortel ; or l’Ame est spirituelle, donc... Avant de conclure il faut prouver la majeure, et pour cela une affirmation ne suffit pas. Prouver clairement qu'il est de la nature

d’un esprit de ne pas périr, cest 14 qu’est toute la ques-

tion. Les philosophes l'affirment en s’appuyant sur une preuve qui n’en est pas une: car de ce quan étre ne peut périr par division de parties ou décomposition, il née s’ensuit nullement qu’il ne peut pas périr d’une autre

facon. Qui me prouve quiil ne peut pas Ctre anéanti |

-jnstantanément ? e Bien plus, cette majeure que l’on semble admettre

comme un principe indiscutable, me parait absolument

fausse. En effet ame est un étre contingent ; or l’essence de tout étre contingent est le néant. Tout étre créé est dans son essence tellement le néant que, de Vavis de la plupart des philosophes chrétiens, Dieu, malgré sa toute-puissance, ne pourrait. pas, aprés Vavoir créé, lui donner la force ou la faculté de subsister par lui-méme, car ce serait contraire 4 la nature de Pétre contingent. De 1a cet axiome bien connu : La vie, ou plutdt Vexistence des étres contingents est une création contunue, ou autrement dit: Ens contingens, sicut non potest sibi dare esse, ita non potest se ipsum in esse conservare.

Il en résulte done que tout étre contingent, matériel ou spirituel, ayant été tiré du néant et n’ayant absolument rien par lui-méme, tend par sa nature méme au néant; il plane, pour ainsi dire, sans cesse au-dessus de Vabime du néant, soutenu par la main de Dieu. Que Dieu retire sa main, instantanément il est, anéanti, il retombe dans le néant par son propre poids, par sa nature, par son essence. Dieu done, pour anéantir un étre, n’a pas a faire (pour parler le langage humain) un acte positif; il n’a qu’é suspendre son action.

J’en conclus que l’ame, par sa nature méme, est mortelle ; comme tout étre contingent elle devrait périr. Si elle est immortelle, il n’y a qu’une seule et unique raison : ¢’est la volonté de Dieu, Dieu I’a créée telle; il aurait' pu la créer mortelle. Ou autrement dit, a Veneontre de la preuve donnée en philosophie, son immortalité ne vient pas de sa nature, mais de la seule volonté divine.

Ii en résulte (toujours 4 mon avis) que, comme

preuve vigowreuse, excluant tout doute, il n’y ena .

qu'une seule: la volonté de Dieu, que nous ne pouvons connaitre que par la Révélation.

Je yous adresse cette question, car plusieurs de mes

confréres refusent d’admettre ma thése.

Suis-je dans Verreur, en ajoutant que la raison humaine ne peut par elle-méme prouver d’une maniére éyidente qu'une seule vérité religieuse : l’existence de Dieu? En dehors de cette vérité elle ne peut avoir que des probabilités, aussi grandes que vous voudrez, mais jamais une certitude absolue.

Que de preuves ou soi-disant vérités acceptées de toute confiance dans sa jeunesse, et qui croulent quand on veut aller au fond des choses! Je commence a comprendre cette boutade d’un homme d’esprit : Je ne crois plus qu’au Credo. ;

2° On prouve souvent l’existence d’une autre vie par le désir du bonhear qui est en nous, et qui ne trouyant pas sa satisfaction ici-bas, doit la trouver ailleurs. — Mais a ceci on peut objecter : Aprés le péché originel, et par suite de ce péché, c’est la faute de homme s’il ne trouve plus la satisfaction de son désir de bonheur,

ABM

et Dieu ne la lui doit plus. — Comment répondre a cela?

3° Derniérement j’entendais soutenir cette opinion : Il n’y a pas une différence essentielle, mais seulement de degré, entre Vintelligence de homme et celle de Yanimal.

Je n’ai pas cru devoir admettre pareil langage ; on ne m’a pas écouté. Voudriez-vous traiter, quand vous le pourrez, cette question si importante de la philosophie ?

R. — Nous réunissons ces trois questions, par la raison bien simple qu’elles ont le méme objet, VYame humaine, envisagée sous le double point de vue de sa spiritualité et de son immortalité, celle-ci découlant de celle-la, comme le ruisseau découle de la source.

En réponse a la troisiéme, il nous suffira de rappeler que la question de la différence entre Vhomme et l’animal a été traitée longuement iciméme '. Nous avons démontré : 19° ce que c’est que l’ame en général, la place qu’elle occupe et ‘le réle quelle joue dans le composé vivant ; 20 ce quest ame de la brute en particulier, a savoir, quelle est son principe de vie, comme toute Ame dailleurs, sa forme substantielle la posant en acte avec le degré d’étre qui constitue sa perfection spécifique ; qu’elle est une substance distincte du corps, mais une substance incomplete qui ne peut exister toute seule, mais qui dépend d’une autre pour étre et pour opérer, qui est en un mot, mais ne swbsiste pas ; quelle est enfin une substance immatérielle par essence, simple par conséquent et indivisible, mais non spirituelle, parce qu’elle ne subsiste pas par elleméme, n’agit pas par elle-méme indépendamment de la matiére a laquelle elle est unie, et que d’ailleurs dépourvue Vintelligence et de liberté elle ne vit que de la vie végétative et sensitive ; 3° que Yame humaine au contraire est une substance complete, spirituelle, subsistant par elle-méme, agissant sans la matiere, capable de comprendre et de vouloir librement, et s’affirmant telle par de nombreux phénomenes qui ne se manifestent aucunement chez la béte.

De la nous avons conclu a bon droit qu’un abime infranchissable sépare Vhomme de la brute; qu’entre Pun et Vautre il n’y a pas seulement une différence de deyré, mais une différence de type ou despéce; que le regne humain est distinct pur nature du régne animal. Repousser cette conclusion, ce serait contredire la vraie et saine philosophie représentée par les plus grands génies paiens et chrétiens, Aristote, saint Thomas, Bossuet, et confirmée par tout un ensemble de faits, d’opérations intérieures et extérieures constatés rigoureusement et universellement. °

Venons-en maintenant a l’immortalité de ’ame humaine, objet des deux premiéres questions ci- dessus posées. ;

4 Ami, 1899, p. 337-856.

tw ect

Le dogme de l’immortalité de ’'4mea pour nous

un intérét supréme, celui qui s’attache a notre fin —

derniére, ala destinée humaine elle-méme. La vie de ’homme en effet consiste dans ’union de Pame et du corps. Mais cette union n’est que temporaire; la mort vient, qui sépare les deux substances et ainsi détruit ’étre humain : Phomme nest plus, puisque le composé de corps et d’ame n’existe plus. Le corps meurt; mais l’ame, que devient-elle ? Périt-elle avec le corps? Et si elle lui survit, est-ce pour un temps ou pour toujours? En d’autres termes, l’Ame est-elle immortelle ? Voila le probleme.

Or, ce probléme, la raison humaine toute seule, abandonnée a ses propres forces, peut-elle le

résoudre?-Peut-elle en donner une solution stire,

certaine, qui défie toute contradiction, sans recourir a la Révélation? Et dans ce cas, quelles sont ses preuves ?

Connue dés VPorigine, limmortalité de ’ame se présente a la raison avec une évidence telle, que malgré la dégradation profonde ot l’homme descendit plus tard, il ne put la perdre completement de vue. Les poétes l’ont chantée, les philosophes les plus illustres de l’antiquité paienne l’ont proclamée ; mais il faut le dire, aucun n’a pu l’élever a la hauteur d’un dogme précis, rigoureux, ni définir nettement la nature de cette vie d’au-dela

du tombeau; pas méme Aristote, celui de tous

qui a traité ce sujet le plus savamment. Cette gloire était réservée au christianisme, qui redressant et restaurant la raison humaine, permit aux philosophes chrétiens d’expurger cette vérité des erreurs et des superstitions paiennes, de la replacer dans son vrai jour et de l’illuminér de toutes les clartés du génie guidé par la foi. C’est ce gue firent entr’autres les Denis ’Aréopagite, les Ter-

tullien, les Lactance, les Cyrille, les Augustin,

les Albert le Grand, les Bonaventure, tous les scolastiques, et en téte saint Thomas d’Aquin. Mais voici, au xve siécle, la Renaissance, suivie bientdt de la Réforme, qui ressuscite les idées paiennes et inaugure le régime de la libre-pensée.

La philosophie chrétienne traditionnelle est dédai-

enée, calomniée, conspuée, et sur ses ruines s‘éléve une philosophie nouvelle qui, a l’égard de la grande yérité dont nous parlons, ne saura jusqu’a nos jours démontrer autre chose que son scepticisme ou son matérialisme, son insuffisance ou son impuissance. 5; Sceptique, elle lest avec Montaigne, qui se moque de la mort en ces termes : « Je me plonge, la téte baissée, stupidement, dang la mort, sans la considérer et reconnaitre que comme dans une

profondeur muette et obscure, qui m’engloutit —

Vun saut et m’étouffe en un instant d’un puissant sommeil, plein d’insipidité et d’insolence. »

‘Et ailleurs : « C’est une chose trop momentanée ;

un quart d’heure de passion, sans conséquence,

sans nuisance, ne mérite pas des préceptes parti-

culiers ‘. » Certains critiques ont tenté d’expliquer ou @atténuer ce langage’; Pascal l’a flétri avec vigueur : « Les sentiments de Montaigne, dit-il, sur ’homicide volontaire et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir... On ne saurait excuser en aucune sorte ses sentiments tout paiens sur la mort... Il ne pense qu’a mourir lachement et mollement par tout son-livre 2. »

Sceptique, elle ’est bien davantage encore dans la suite. Hume, 4711-1776, supprime toute substance et ne reconnait que des phénoménes successifs, de sorte que plus rien ne subsiste et ne demeure, tout se fait et se confond dans un perpétuel devenir. Kant, 1720-1804, le puissant réveur allemand, n’attribue aucune valeur aux preuves qui établissent l’immortalité de l’Ame; il enseigne que celle-ci peut périr, sinon par décomposition de parties, du moins par un affaiblissement graduel de ses facultés. A ces noms s’ajoutent. ceux ‘de Jouffroy, de Stuart Mill, de Renan et de tous les panthéistes qui, en notre siécle, ont ravagé le domaine de la philosophie non moins que celui de la foi. ;

Matérialiste et sensualiste, elle le fut dés ses débuts, et loin de guérir avec le temps, la lépre hideuse n’a fait que s’étendre. Citons : Pierre Pomponace, 1462-4524, qui répudie les dogmes de la philosophie tout comme ceux de la religion; Hobbes, 1588-41679, si fort engagé dans le sensualisme quwil aboutit partout a des conclusions matérialistes, en psychologie, en morale, en politique; Voltaire, 1694-1778, le sophiste railleur et eynique, qui dit : « Toutes les vraisemblances sont contre la spiritualité et Vimmortalité de Yame » (Philos. génér.) ; Condillac, 1715-4780, pour qui la sensation transformée est toute Pame humaine, tout l’homme; Helvétius, 1715-1774, qui pousse le matérialisme le plus écceurant jusqu’a ses conséquences les plus immorales et les plus impies; Cabanis, 1757-1808, et Broussais, 1772- 1838, matérialistes absolus, d’aprés lesquels l’ame est le cerveau sécrétant la pensée comme le foie sécréte la bile ; puis les Saint-Simoniens, les Fouriéristes, les Positivistes, Spencer, Taine, Littré, Auguste Comte, Vogt, Buchner, Moleschott, qui tout simplement suppriment lame et ses facultés, et Dieu avec elles °.

L’histoire aussi constate Vinsuffisance, bien plus, ’impuissance de la philosophie issue de la Renaissance et du protestantisme. Un de ses principaux représentants parmi les réformes, le

luthérien Puffendorf, 1632-4694, a écrit : « L’esprit.

humain ne peut obtenir que par la révélation

divine la certitude pleine et entiére de son immor- talité. Persuasio de anime a corpore. separate:

duratione... in qua animus hominis plane et firmiter quiescere possit, ex solo Dei verbo hau-

1 Hssais, liv. III, ch. 1x et xi.

? Pensées, ch. xxvitt, 43. ; 3 Vallet, Hist. de la philosophie.

2 LRM DULCLERGE = = 185

ritur 1. » Leibnitz a blamé cette doctrine, mais ne Va point réfutée.

Saint-Evremond, l’épicurien, 1643-1703, ne repousse pas le dogme de l’immortalité de l’ame, mais il dit: « La raison humaine est si peu capable de la démontrer par elle-méme, que la religion a été obligée de nous la révéler 2. »

Descartes, 1596-1650, le chef de la philosophie moderne, ce maitre néfaste quia ouvert tant de portes au scepticisme et au matérialisme, — nous le verrons dans un prochain article, — a-t-il su, lui du moins, donner la solution rationnelle du grand probleme ? Nullement. Sa démonstration métaphysique ou ab intrinseco du dogme en question s’appuie uniquement sur la simplicité de ame ; or nous verrons un peu plus loin combien ce fondement est ruineux, et que l’argument qu’on en tire est faux, parce que prouvant trop, il ne prouye rien. lin outre, il n’attache aucune importance ala demonstration ab extrinseco, ou aux preuves morales étrangéres 4 la nature de Vame, et fournies par la raison. Il dit: « Quanta ce que vous ajoutez que de la distinction de Ame @avec le corps, il ne s’ensuit pas qu’elle soit immortelle, parce que, nonobstant cela, on peut dire que Dieu la faite d’une telle nature que sa durée finit avec le corps, je confesse que je n’ai riep a y répondre; car je n’ai pas tant de présomption d’entreprendre de déterminer par la force du raisonnement humain une chose qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu *. » L’école qui lui a emprunté son nom et ses doctrines a-t-elle vu le vide de ces derniéres?... Kn tout cas elle ne l’a point comblé; sa fidélité trop durable hélas! au maitre n’a fait que mettre en un plus grand relief l’impuissance des principes cartésiens sur ce point capital de la philosophie, et a permis a M. Cousin de soutenir que ’immortalité de ’ame, non seulement n’a pas été démontrée par la raison, mais que l’humanité n’est pas encore en état de pouvoir entamer cette démonstration +. M. Cousin s’est trompé. La démonstration est faite ; depuis. des siecles ’humanité possede la solution du probleme, solution rationnelle, philosophique au plus haut point, ab intrinseco et ab eatrinseco, tellement solide sur cette double base, qu'il faut ’admettre sous peine de trahir la raison.

Nous allons la donner aussi complete que possible.

§ der, — Définilions et distinctions

Avant de démontrer une chose quelconque, il est nécessaire de Ja définir dans son genre et dans ses espéces. Qu’est-ce done que l’immortalité? et se concoit-elle comme unique, la méme partout et toujours, ou se diversifie-t-elle en plusieurs espéces ?

* De Offic. hom. et civ., Pref.

* Lettre xin. ;

3 Cité par Vallet, op. cit., p. 390.

4 Ventura, Philosoph. chrét., t. II, p. 514.

Etre immortel, c’est vivre et ne pas pouvoir cesser de vivre. L’immortalité en général, c’est Vinamissibilité de la vie, ou la perpétuité de l’étre vivant. Or on distingue une triple immortalité : Vessentielle ou absolue, la naturelle et la gratuite.

L’immortalité essentielle est celle de l’étre dont Vessence méme est la vie, tellement que pour lui étre c’est vivre, et vice versa. Elle consiste dans

une possession si parfaite de la vie, quwil est

métaphysiquement impossible ou qu’elle ait jamais commencé ou qu'elle finisse jamais. Cette immortalité, qui se confond avec léternité, est

Vattribut incommunicable de la divinité; elle wWappartient qu’a Dieu, l’Etre nécessaire, existant par soi et vivant dune nécessité absolue Qui solus habet immortalitatem, dit saint Paul. (I Tim., v1, 16).

L’immortalité naturelle estcelle de Vétre existant non par soi, mais par un autre, et dont la nature ou la constitution intime est telle qu’elle exclut tout principe subjectif de corruption, et par suite réclame la perpétuelle durée. A cet étre la vie appartient naturellement, supposé qu'il est amené a l’existence; et des qu’il Pa recue, la loi de sa nature exige qu'il la garde a tout jamais. Aussi, pour le remarquer en passant, il n’est'pas exact de dire que tout étre contingent ou créé, quel qwil soit, malériel ow spirituel, a une tendance naturelle inéluctable au néant. Formulée ainsi, cette proposition est fausse : elle embrasse trop. Nous y reviendrons. Cette immortalité par nature s’appelle encore immortalité relative et hypothétique, parce quelle perpétue une vie contingente simplement, d’une nature spéciale, et que la perpétuité m’est nécessaire pour elle que dans Vhypothése oti cette vie a été une fois donnée.

Enfin, ?immortalité gratuite est celle qui ne découle nullement de la constitution de Vétre, mais qui résulte uniquement du bon plaisir de Dieu. C’est une grace, une faveur, comme gon nom l’indique, un privilege, une dérogation 4 la loide l’étre, en vertu de quoi cet étre, mortel en soi, ne périt point cependant, et vit toujours. Ceest Pimmortalité assurée a nos corps aprés la résurrection. Ce serait encore Vimmortalité dun animal, d’un arbre, d’une plante, s'il plaisait 4 Dieu de les faire vivre sans fin.

Voila done comme trois types @immortalité, ou trois maniéres de concevoir qu'une chose peut étre immortelle. Dans quel sens ’ame humaine l’estelle? Ce n’est pas au premier sens, ’immortalité essentielle éfant, avons-nous dit, Papanage de Dieu exclusivement. Ce n'est pas non plus au troisieme, 4 moins de prétendre que lame est matiere, qwelle porte en soi, comme toute matiére, un principe de corruption, que viendrait neutraliser un don gratuitement surajouté. Mais alors nous tomberions en plein matérialisme : lame et le corps se confondraient dans la méme infériorité native, dans la méme mortalité originelle.

Rests Pimmortalite matureias

formulons la proposition suivante : L’ame humaine, par Vénergie de sa constitution propre, survit au corps, et sa survivance est indéfectible, perpétuelle ; en d’autres termes : L’ame humaine est immortelle par soz, intrinséquement, ou en vertu méme de sa nature.

Voici les preuves, en commencant par la preuve métaphysique, la premiére demandée, la premiére aussi en valeur, philosophique du moins.

§ 2. — Preuve métaphysique ou intrinseque

La démonstration métaphysique ou intrinséque est celle qui se tire des entrailles mémes du sujet,

Crest celle de ame humaine, celle que dui reconnait la philoso- ‘phie des orands hommes du christianisme, la seule vraie, parce que seule elle est fondée sur la droite raison et la tradition. Et avec elle nous

ex visceribus rei, Cest-a-dire de son essence ou —

de sa nature. Mais, dira-t-on, impossible dy peénetrer. Impossible? Oui, directement, car Vessence, la constitution intime des étres nous échappent; mais indirectement ou médiatement, non. En effet Vessence se révele dans les propriétés et les opérations, d’aprés ce principe indiscutable : Une chose n’agit que selon ce qu’elle est, son opération c’est

son étre en action, le reflet fidéle de son étre :

Unumquodque, dit saint Thomas, et tous les scolastiques aprés lui, similiter habet esse et operationem. Or, de ’étude des opérations de ’Ame humaine, la philosophie a depuis longtemps con-clu 4 sa nature, et sa conclusion, la voici : ’Ame humaine est un étre essentiellement spirituel. En sorte que la démonstration métaphysique de son immortalité par nature repose en droit comme en fait sur sa spiritualité.

1. Je dis sa spiritualité, et non sa simplicité; car il faut se garder de les confondre, la différence entre Pune et Vautre étant immense. Tout étre spirituel est nécessairement simple; mais un étre simple n’est pas par la~-méme un étre spirituel. La simplicité, c’est exemption de composition quelle qu'elle soit, voila tout. La spiritualité dit bien autre chosel Assurément ?ame humaine, forme substantielle et principe de vie, est simple; personne qui le conteste, le matérialiste excepté. Elle n’a ni parties quantitatives, comme les réalités qui se mesurent, ni parties essentielles, comme les substances composées d’éléments divers physiquement distincts, Que doit-on en conclure ? Ceci, et

rien de plus : qwil est métaphysiquement impos-

sible que Pame soit divisée, et en conséquence

quelle ne peut périr, comme le corps, par décom-

position et dissolution. Aller plus loin, conclure qu'elle est par soi réfractaire 4 toute cause naturelle de destruction, de la notion de sa simplicité déduire en sa faveur le droit naturel Ala perpetuité de la vie, c’est abuser de la logique en

voulant tirer d’un pine Ibe une conséqtence ue le dépasse. :

“Descartes l’a osé, se décernant 4 lui-méme une auréole Winfaillibilité qu’il refusait & tous ses devanciers; il s’est trompé. Son école l’a osé de méme, et s’est trompée avec lui. Un de ses chauds disciples, le janséniste Arnauld, a dit que Des-

cartes était le premier qui efit prouvé solidement

sent, un étre

Vimmortalité de Vame, comme si Dieu lett suscité tout exprés pour éclairer sur ce point Punivers. « Je ne sais, observe 4 ce propos le P. Liberatore dans sa Philosophie, si jamais

parole plus inepte a pu étre prononcée. Si Von doit ici quelque chose a Descartes,

cest bien plutot Penténébrement de ce dogme et son bouleversement. Car il confond absolument la spiritualité avec la simplicité, et présente cette derniére comme la base unique de l’immortalité de ame humaine. Aussi pour échapper a la nécessité logique @’accorder cette prérogative 4 l’ame de la

brute, simple aussi, il a supprimé l’Ame. » Chose. Pp

‘étrange il a fait de Panimal qui vit, se meut et sans Ame, une machine..., et renversé ainsi de fond en comble toute la psycho-

logie.

La simplicité d’une substance ne suffit donc pas pour créer un titre a ’immortalité; ou bien il faut admettre que l’ame des bétes, et méme celle des plantes, vraiment simples, nous l’avons démontré

avec saint Thomas !, sont immortelles ni plus ni

moins que l’Ame de Vhomme. « Cette qualité commune a toute espéce d’ames, ne peut, a elle seule, fournir qu’une preuve initiale, faible, équivoque,

non une preuve eompléte, péremptoire, ahbsolue

er

de la grande thése 2.» Si nous n’en avions pas

@autres, nous serions de l’avis de notre vénérable

- correspondant, qui la repousse « comme preuve

~ -yenance basée sur ce seul titre,

métaphysique »; bien plus, nous ne l’admettrions pas méme « comme preuve de convenance, a donner aux esprits non philosophiques, » car Ja con: pourquoi ne

- yaudrait-elle pas également pour les bétes?

Mais qu'il se rassure. La spiritualité s’éléve bien

-au-dessus de la simplicité; et c’est elle qui fournit la vraie preuve métaphysique de l’immortalité de - Pame.

2. Une substance spirituelle est celle qui, par la noblesse de sa nature, dépasse toute matiére; ou,

plus strictement avec la scolastique, c’est une

E douide d’intelligence et de- liberté.

substance qui subsiste par soi, et qui dans ses actions propres, spécifiques, et par la-méme dans gon essence, est intrinséquement indépendante de Ja matiére. Elle a donc son étre a elle, elle s’appartient, se soutient en elle-méme, sans avoir besoin d’un sujet quelconque lui servant de support. En outre, puisqu’elle est constituée et agit

en dehors et au-dessus de tout principe matériel,

c’est-a-dire Supposez-la

elle est nécessairement raisonnable,

— unie 4 une matiére, ce qui en soi ne répugne pas, -eette union ne change en rien sa nature, mais

* Ami, 1899, 1. c..

% Veatura, op. cit., p. dal.

seulement son mode d’exister; essenticllement elle reste la méme, subsistant par soi, indépendante dans son étre. Que l’union vienne 4 étre rompue, pas de changement substantiel encore; il est en effet de toute évidence qu’une chose qui ne dépend pas d’une autre parrapport 4 son propre étre, séparée de celle-ci ne perd pas pour cela son étre et continue d’exister. Les accidents, qui ne sont que des

‘modifications de la substance, en dépendent abso-

lument; séparez-les, ce n’est plus rien. Ainsi la blancheur, accident de certains corps, disparait quand les corps eux-mémes disparaissent. Tout autre est la condition des substances, dont l’existence ne

-dépend pas de leur union avec une substance du

méme genre, ou @un genre différent : dés lots quelles subsistent par soi, ’union peut cesser, elles restent. Ce principe est capital; dés mainte-

nant il est facile de prevoir la conséquence que

nous devrons en tirer.

Cette définition s’applique rigoureusement a ame humaine. Celle- -ci est une substance spirituelle.

Une substance, et non un accident. Car elle possede en propre une activité quil est impossible d’attribuer & la matiére essentiellement inerte. D’ou il suit qu’elle n’est ni la matiére, ni aucune de ses propriétés, ni aucun de ses accidents; que des lors elle a son étre a elle, dis-

tinct de celui du corps, et substratum de son

activité.

Une substance spiritwelle, cest-a-dire subsistant par soi, indépendante du corps auquel elle est présentement unie ; indépendante, dis-je,

dans son étre qu'elle tient d’elle-méme, et non du

corps, et par suite indépendante aussi dans son action.

Comment le prouver? Par son action méme,. is,

puisque son essence intime est impénétrable a nos regards. L’ame agit-elle par soi, seule, comme cause efficiente, indépendamment du corps? Tout est 1a. Si elle opére de cette maniére, il faut de touté nécessité conclure qu’elle est et subsiste par soi; carla nature d’un agent quelconque ést pro-

portionnée 4 son action, Vétre et Vopération se

révélent, s’expliquent, se mesurent l’un par Vautre. Or, ’A€me humaine a une opération d’une noblesse transcendante, qui dépasse absolument toutes les forces corporelles, une opération propre, spécifique, appelée ainsi parce que c’est elle précisément qui distingue homme de tous les autres composés animés, soit végétaux, soit animaux. Elle se nomme Jopération iniellectuelle, embrasse la pensée, le raisonnement, le jugement, le vouloir libre, enfin les actes variés par lesquels se manifeste Vintelligence, et qui tous s’expriment d’un mot : comprendre. Crest cette mineure que nous allons démontrer; la conséquence viendra d’elle-méme 4 la suite.

3. Comprendre une chose (intelligere, c’est-adire intus legere), c’est en avoir Vidée. L’idée @une chose, c’est ’ensemble percu par notre esprit des raisons ou intentions, des lois ou des

qui

rapports d’aprés lesquels cette chose, existante ou possible, se trouve placée dans tel genre, dans telle espéce, avec son propre, sa difference ou sa modalité spéciale. En sorte que Vidée représente ce qu’est la chose en elle-méme, dans son fond intime, dans ses constitutifs essentiels quila font ce qu’elle est aujourd’hui, demain, partout, toujours. D’ot l’on voit que les idées sont des formes exemplaires, comme des moules typiques des étres, partant, des formes universelles qui s’appliquent 4 un nombre illimité d’étres individuels ; que si elles subsistent dans la pensée divine qui les a concues éternellement, elles ne sont pas pas-

sées avec leur réalité originelle infinie dans les.

choses particuliéres et finies, moulées d’aprés elles, mais seulement a état de réalité potentielle, dit saint Thomas, comme formes intelligibles, idéales, actualisées dans les limites de l’étre créé, dla facon dont l’idée de Varchitecte se trouve dans Védifice qu'il batit, ou comme les images des corps se trouvent dans les corps: mémes qu’elles représentent; quenfin, et ceci est a remarquer surtout dans la thése présente, les idées réalisées ou réalisables n’ont qu'un étre immatériel, logique, un ¢tre de raison qui ne tombe en aucune maniére sous les sens.

Maintenant, que lame humaine comprenne ainsi, c'est un fait attesté par la conscience et VYexpérience de chacun. Des idées en nombre incalculable et Vordre tout différent se rencontrent dans Vesprit humain. Il comprend en effet non seulement le monde sensible ou il vit et ses pheéenomeénes, Mais encore un monde invisible, intangible, immatériel, spirituel : le monde des esprits séparés de toute matiére, le monde de Ja métaphysique, de la logique et de V’abstraction, le monde mathématique, le monde moral; il s’éleve méme jusqu’au monde divin, s'il est permis de nommer ainsi l’Infini, Dieu.

Voila un effet. Ila une cause évidemment proportionnée. Quelle est-elle? Ce n’est pas le corps, la matiére qui produit Pidée; car entre Pune et l’autre il y a une opposition radicale, irréductible. La matiere essentiellement composée, divisible, ne saurait engendrer Vidée essentiellement simple, indivisible. L’objet de Vidée peut étre composé, complexe, non Vidée elle-méme; les aspects divers de Vobjet fournissent alors des perceptions diverses, dont chacune est une idée distincte, et dont la réunion est une idée nouvelle, lV’idée totale de Vobjet, mais distincte de chacune des premiéres. Donec, en vertu de l’axiome : « L’effet ne saurait étre @une nature différente de la cause, » Vopération intellectuelle dépasse la matiére, n’en dépend nullement et ne peut en dépendre. Donec cette opération a pour cause unique lame; et dés lors ’Ame est d’une nature essentiellement différente de celle du corps, indépendante de celui-ci dans son ¢tre, puisqu’elle opere sans lui; en conséquence, une nature spirituelle. .

La conclusion s’impose déja, cest stir, quand Vopération intellectuelle a pour, objet les choses

de lordre purement intellectuel ou spirituel. Les —

sens ne les percoivent en aucune maniére, et par conséquent ne peuvent en éveiller en nous Vidée. Lorsque nous raisonnons sur Dieu, sur les purs esprits, sur l’Ame, sur les causes et les fins, sur les. doctrines philosophiques ou autres, sur les nombres, sur les lois morales ou religieuses, etc., quel secours demandons-nous a notre corps? Aucun, il nous géne plutét. Car i) faut nous abstraire de tout ce qui est sensible pour pénétrer dans.ce monde dépouilié de toute matérialité, et plus nous” perdons de vue le monde corporel, plus nous allons loin et sirement dans l’autre; preuve évidente gue l’esprit seul peut percevoir, discuter, comprendre les choses de l’esprit, la vérité intellectuelle, religieuse et morale. ; Quant 4 l’autre domaine de l’opération datelled: tuelle, 4 savoir, le monde des corps, ’ame humaine est-elle encore la seule cause efficiente des idées

que nous nous en formons? II] est vrai, les sens lui’

montrent les objets corporels qu’elle ne pourrait connaitre par elle-méme, du moins dans Vétat présent des choses. Mais comment les montrent-ils? Tels qu’ils sont dans leur réalité physique, 4 l'état détres individuels, multiples, renfermés dans les conditions de liew et de temps. De leur essence éternelle, immuable, universelle, les sens ne

disent rien et ne peuvent rien: dire. Et pourtant

cest dans la perception de cette essence des choses que consiste Vidée; et cette idée, nous VYavons. De l’étre singulier, borné, qui est la sous nos yeux, nous nous élevons a la conception universelle ; de Pétre matériel, nous faisons jaillir Vétre rationnel, typique, idéal ; et n’eussions-nous vu qu’un seul individu de telle espece, Pidée que nous en avons extraite embrasse l’espéce entiére, tous les étres de ce type eréés ou créables.

La perception sensible se trouve donc ainsi transformée en idée, et nous comprenons les objets corporels. Or, cette transformation est ’ceuvre de lame seule; le corps fournit la matiére brute indispensable a Vélaboration de Vidée, et c’est tout. Saint Thomas (Pars 18, q. 75, a. 2) le prouve

ainsi: « Il faut dire que le principe de l’opération.

intellectuelle. (a savoir, ’€me humaine) est un principe incorporel et subsistant. En effet, il est évident que, par son intellect, ’homme peut comprendre toutes les choses corporelles. Mais un principe qui est capable de connaitre certaines choses doit nécessairement n’avoir aucune de ces choses dans son essence propre, car celle qu’elle en posséderait par nature empécherait la connaissance des autres. C’est ainsi, par exemple, que la langue du malade, infectée d’amertume, ne percoit point la douceur d@’un breuvage, mais trouve tout amer. Si done le principe intellectuel avait en soi quelque chose. de corporel, il ne pourrait connaitre tous les corps. Or tout corps a une na-

ture déterminée (particuliére, singuliére); done il —

est impossible que le principe intellectuel (qui connait tous les corps) soit corps lui-méme. Pareillement il est impossible qu’il se serve d’un organe

corporel pour comprendre, parce que la nature déterminée de cet organe (individualisant la chose a laquelle il s’applique) empécherait la connais- — sance de tous les corps (c’est-a-dire la conception universelle ou Vidée). Ainsi, quand on a jaune la

prunelle de Veil, tous les objets paraissent jaunes. Si'un vase de verre.a une couleur déterminée, la liqueur qu’on y verse présente la méme couleur. Done le principe intellectuel, qui s’appelle esprit ou intellect, (percevant les objets @une maniere universelle) opére par soi-méme, et le corps n’a aucune part A son opération...; et, en conséquence, lame humaine est mpeorporells et subsiste en soi. »

On objectera sans doute que, pour comprendre le monde physique, l’Ame ne saurait se passer du concours du corps, parce que sensible en méme temps qu’intelligente, elle ne saisit l’universel qu’a travers le particulier, dont la présence doit

lui étre attestée par les sens. Mais remarquons-le, ces fantomes ou images des choses extérieures qui lui arrivent par le corps, ne jouent pas d’autre role a son égard que celui de la couleur, par exemple, 4 l’égard de la vision. Or, de méme que -Toeil voit la couleur, et non par la couleur, ainsi lintelligence percoit les fantémes, mais non par les fanté6mes. Et de méme que le besoin des objets extérieurs nécessaires 4 l’animal pour sentir ne Vempéche pas de subsister par soi, indépendamment de ces objets, de méme le besoin des images corporelles nécessaires 4 lintellect humain pour -comprendre, ne ’empéche pas d’étre subsistant par soi, et indépendant de ces images. Cette réponse est encore de saint Thomas. (Jbid., ad 3).

4. Ainsi donc lame humaine est une substance spirituelle, dans toute la rigueur de l’expression ; et cela, parce quelle a une opération qui lui est propre, absolument immateérielle et indépendante du corps, et conséqguemment une substance propre aussi, sans le corps et en dehors du corps. De la plusieurs conséquences.

a) La premiére, c’est que lame n’est pas corruptible par accident. Une chose se corrompt par accident, lorsqu’elle a un sujet qui lui sert de soutien et que ce sujet vient a s’altérer ou se corrompre. Ainsi le cercle disparait avec la surface qui avait cette forme. Ainsi encore ame de la brute ou de la plante qui nait, vit, agit dans la matiére, avec la matiére, dans une dépendance perpétuelle et totale de la matiére, cesse d’étre quand-celle-ci est détruite. La raison en est que, dans toutes ces choses, l’existence en acte est le propre, non de la forme ni de la matiere seule, mais des deux réunies en un tout composé; celuici dissous, l’étre qu’il formait est dissous, matiére et forme : la premiére, parce qu’une matiére ac- ‘tuelle sans forme ne se concoit pas; la seconde, parce que son soutien s’est évanoui.

Tl en est tout autrement de l’ame humaine.

C’est une forme ui s’appartient et se tient d’elleméme. Elle existe, non par génération, c’est radicalement impossible ; une force qui émane de la

matiere, dit saint Thomas, ne saurait produire un effet immatériel qui dépasse toute matiére, tel que Pame, principe intellectuel. (Summa, Pars 1,q. 118, a. 2). Elle existe par création ; elle esé logiquement avant d’étre unie au corps; avant de former avec lui le composé humain, elle subsiste en soi, et conséquemment son étre est le sien propre, et non Pétre du composé. Donc le corps ne lui sert pas de support, et le corps venant 4 manquer, elle demeure quand méme nécessairement; donc elle

nest pas corruptible par accident, en vertu de ce

principe rappelé en commencant : une chose qui ne dépend pas d’une autre quant a son propre étre, séparée de cette chose ne perd pas son étre, quelle ne tient pas delle.

Mais, dira-t-on, « l’&me humaine est la forme substantielle du corps; or nulle forme substantielle ne peut exister que dans la matiére et avec la matiére; donc lame humaine doit finir avec le Corps. »

Rien de plus vrai que la majeure : L’ame humaine est la forme substantielle du corps; et cela signifie que le corps n’a d’étre que par l’Ame et dans lame. Quant a la mineure, distinguons::

Nulle forme substantielle ne peut exister que dans la matiére et avec elle : c’est vrai pour toute forme qui ne subsiste pas en soi et qui est tellement absorbée dans la matiere quelle n’a, hors de celle-ci et sans elle, aucune operation. Telle lame de la brute, qui fait tout de moitié avec le corps et iafailliblement succombe avee Ini. Mais s'il s’agit d’une forme subsistante et opérante par soi, la mineure est fausse, et fausse par la-méme la conséquence. Or, dit encore saint Thomas, en raison de sa perfection, l’4me humaine n’est pas une forme entiérement plongée et renfermée dans la matiére. Rien ne l’empéche donc, bien qu’elle soit par son essence la forme substantielle (Vacte) du corps, de ne pas Pétre par une de ses facultés. (Pars 1, gq. 76). Si elle n’est pas l’acte du corps par toutes ses facultés, elle ne l’est pas non plus par tout son étre; donc elle est une forme substantielle indépendante du corps et peut se passer de lui pour étre, comme elle s’en passe pour opérer.

On dit encore : « L’ame nait, grandit et vieillit avec le corps; done elle en dépend dans son ¢tre et doit péerir avec lui. » C’est le sophisme de Lucréce, répété par le matérialisme moderne. Assuréement ’Aame nait avec le corps, en ce sens que

tout en venant au monde elle est substantielle-.

ment unie a un corps, Mais non en ce sens qu’elle nait comme le corps, par génération, puisqu’elle est créée. Elle vieillit avec le corps? Oui, dit saint Thomas, en ce sens qu'elle peut patir a cause du corps, que si son activité intellectuelle diminue, il faut en rejeter la faute non sur l’ame, mais sur les organes corporels. (De anima, art. xiv, ad 18). Toutefois il n’est pas rare qu’elle échappe a la décadence du corps : témoin ces vieillards chez qui l’intelligence est plus perspiae la sagesse plus profonde et plus éclairée.

) Incorruptible par accident, Pame humaine

est par elle-méme, par sa nature

noble que ce qu’il produit.

-agent qui produit Vintelligible en acte ;

ne peut pas davantage se corrompre par sot.

Crest la deuxiéme conséquence de sa spiritualite. Une chose est corruptible par soi lorsque son étre est séparable d’elle-méme. Ainsi toute matiére recevant l’tre de sa forme se corrompt dés que sa forme l’abandonne. Ainsi encore l’ame de la brute étant séparable du composé, dans lequel Beulement elle a son étre, cesse d’exister quand le composé a qui Ot Vactualité de l’existence se dissout. Mais ’Ame humaine est purement et

simplement une forme subsistante par soi..

Comme telle, l’étre lui convient selon tout ce qu’elle est actuellement, car une forme subsistante est une forme en acte premier, c’est létre, Pétre seul, contingent, oui, mais nullement en puissance par rapport au non-étre. Done cette forme et son étre, c’est tout un; impossible de les concevoir séparés, a moins de prétendre qu’une chose est séparable d’elle-méme, ce qui est absurde, Ainsi lame humaine ne peut se corrompre d’elle-méme. Des Vinstant qu’elle est créée, elle Yexistence lui appartient comme il appartient au soleil de briller, c'est son apanage naturel, et elle ne peut pas plus s’en dépouiller qu’elle ne peut se dépouiller d’elle-méme. Donec elle ne saurait mourir. Cette démonstration basée non sur la simplicité, mais sur la spiritualité, en vertu de laquelle ’A4me humaine est subsistante en elle-méme, sans le corps, est tirée de saint Thomas. (Swmma, Pars 48, q. 75, a. 6). Il V’avait empruntée a saint Augustin, qui la rappelle souvent, et la résume parfois en cette formule concise et profonde comme une parole de génie : L’ame est a elle-méme sa vie, et parce que

- Yame ne peut se dépouiller d’elle-méme, l’Ame ne

peut mourir. Quia ipsa vita est animus et seip-

sum non deserit, non moritur animus 1.

Subsistante par sol, notre ame est par la~-méme une substance intellectuelle : autre titre pour elle a Vincorruptibilité de Laat Dans sa Somme Contra Gentiles, sect. 2, c. 79, le Docteur angélique l’expose ainsi : « Le propre principe de perfection pour Vhomme, quant a4 son Ame, est quelque chose Vincorruptible, & savoir son opération propre qui est ’acte de comprendre, par lequel il se distingue des animaux, des plantes et des étres inanimés. Kn effet, le terme de l’opération intellectuelle, c’est ’universel et Vincorruptible en tant qu’universel. Or il est nécessaire qu il y ait proportion entre ce qui perfectionne et ce qui est perfectionné ; done ame humaine est incorruptible. » [1 dit encore: « L’agent est plus Or, est Vintellect mais Yintelligible en acte étant, comme tel, incorruptible, & plus forte raison Vintellect agent est incorruptible lui aussi, et par conséquent l’Aame

humaine dont il est la lumiére. » Il ajoute

« Lintelligible est plus permanent que le sensible. Or, dans les choses sensibles, ce qui s’y

* P. Coconnier, L’Ame humaine, p. 384.

trouve comme principe premier supportant tout le

reste, A savoir la matiére premiére (les premiers éléments),

admettre l’incorruptibilité de Vintellect possible ot sont recues les espéces intelligibles des choses; done incorruptible également lame humaine, dont l’intellect possible est une partie. » Enfin, le grand maitre donne encore (Ibid., c. 55) ces deux arguments que nous’ résumons briévement :

49 Toute corruption par sol suppose Vaction de

forces~intrinséques contraires qui se repoussent

mutuellement. Or aucune contrariété de ce genre n’est possible dans une substance intellectuelle, ot, loin de s’exclure, les divers objets qu’elle percoit se concoivent l’un par autre, comme le noir et le blanc, le vrai et le faux. 20 Se corrompre, est étre passif, ou recevoir en soi l’action de Vagent qui corrompt. Or une substance intellectuelle recoit tout selon sa propre nature, c’est-adire d’une maniére intelligible. Mais l’intelligible perfectionne l’intellect, loin de le corrompre; done...

Arrétons-nous la. Ces preuves suffisent pour démontrer que l’Ame humaine est incorruptible ~

par soi. Elle est de méme incorruptible par accident, en raison de sa subsistance propre, indépendante du corps. Concluons done avec saint Thomas, avec saint Augustin et tous les vrais philosophes : L’ame humaine est impérissable intrinséquement; par sa nature méme elle est immortelle; si elle devait cesser de vivre, ce ne pourrait étre que par ’anéantissement. Sera-t-elle anéantie? C’est ce que nous allons voir. La réponse a cette question sera un confirmatur de la thése qui précéde, et notre vénéré correspondant pourra juger mieux encore jusqu’a quel point il est vrai d’affirmer que « l’essence de tout étre contingent, matériel ou green. est le néant.

. La dissolution est un ined de dddtracgonts : Ae sa nature, lame y échappe; Vanéantissement en est un autre, mais entre les deux la différence est immense. La dissolution ou corruption détruit le tout, Pagrégat formé des parties réunies, mais elle respecte les parties elles-mémes : tout le monde en convient. Au contraire, Vanéantissement consiste dans une destruction compléte, radicale, qui atteint jusqu’au dernier fond de létre, en sorte quw’il ne reste rien; la chose anéantie passe de l’étre au non-étre, au néant. Or, entre Vétre et le néant la distance est infinie; pour la franchir il faut la puissance infinie. Toutes les forces, tous les agents

naturels n’aboutiraient pas 4 faire passer le plus

petit atome du néant 4 Pétre, ou reciproguement. Créer et anéantir sont deux actes réservés A la Toute-Puissance. Par conséquent l’ame humaine, indissoluble en soi, anéantissement ; mais si elle doit étre anéantie, nécessairement elle le sera par Dieu méme. Dieu le peut-il ?

La puissance de Dieu se présente 4 nous sous deux aspects: elle est ou absolue, ou ordinaire.

est incorruptible dans sa substance; ; done, et avec beaucoup plus de raison, faut-il

ne saurait périr que par

Sa puissance absolue a pour objet tout ce qui

nimplique pas contradiction, ou impossibilité métaphysique. Sa puissance ordinaire est celle qui dans son action se conforme a la nature des choses,

aux lois qwil a lui-méme librement posées.

-Y a-t-il en soi répugnance, contradiction, impossibilité ontologique & ce que l’Ame humaine soit anéantie? — Nullement. Cette impossibilité existe pour Dieu, I’Etre nécessaire, et pour lui seul. L’ame, pas plus que toute autre créature, n’est pas Etre par essence, c’est l’étre contingent en qui lV’étre est distinct et séparable de l’essence. Hille est, mais l’existence qu’elle posséde ne vient pas delle; et de méme qu’elle n’a puse la donner,

ainsi elle ne peut se la conserver. En ce sens il est

trés vrai de dire que toute chose créée tend au néant; car laméme cause sans laquelle elle ne serait pas est absolument indispensable pour sa permanence dans la durée. Que cette cause suspende son action conservatrice, 4 l’instant méme la créature disparait; dépouillée de Pétre qu’elle avait par grace, @une maniére contingente, elle devient ce quelle était avant sa création, c’est-adire néant. Le passage de V’étre au non-étre ne

répugne pas plus que celui du néant-a l’étre; c’est -

la méme force qui agit, positivement dans le second cas, négativement dans le premier, librement dans l’un et lautre. Donec, en vertu de sa puissance absolue, infiniment indépendante, souveraine maitresse d’elle-méme et des choses créées par elle, Dieu peut anéantir]’Ame humaine.

Mais le peut-il également en vertu de sa pwissance ordinaire ? — Nous répondons: Non, il ne le

peut pas, et il ne le fera pas. En effet, c’est Dieu

qui, par sa puissance ordinaire, a constitue la nature des choses. I] était libre assurément de les créer, ou non. Mais dés l’instant qu’il les améne a

existence, avec la mesure d’étre qu’il lui a plu de

leur départir, il n’est plus libre en fait, parce qu'il a voulu ne plus |’étre. Il s’est lié envers les choses et envers lui-méme : envers les choses qui, par

—Pétre méme qu’elles ont recu de lui, possédent le

droit d’étre traitées selon leur nature; envers luiméme, justice supréme, respectueuse de tout droit,

et sagesse infinie qui ne saurait se démentir par

~ des actes contradictoires.

Or, quelle est la nature de ’Aame humaine? Elle

est telle qu’elle repousse absolument l’anéantisse-

ment, et réclame l’immortalité.

-@) Son essence Vabord. — L’Ame humaine a été créée subsistante par soi et en sol; c’est sa nature propre, spécifique, inamissible, car elle ne porte en elle aucun principe de destruction. Sortie naturellement immorielle des mains du Créateur, elle demande de rester immortelle ; et 4 moins d’accu-

ger Dieu de rétracter la promesse qu il a gravee

jusqu’au fond de son étre, on ne peut supposer un instant qu'il anéantisse un jour cette 4me quwil a créée immortelle.

b) Son désir naturel de ’immortalité. — Nn tout étre, dés lors qu’il existe, il y a une inclination naturelle, comme un pondus nature qui tend a

LERGE

Pétre durable, perpétuel. Dieu, dit saint Thomas, a fait les étres pour quils goient, wt sint, de 1a cet instinct de la conservation qui leur est due gsuivant un certain ordre connaturel. Dans une substance spirituelle cette tendance de la nature devient une inclination intellectuelle, un penchant connu, un désir réfléchi. En fait, dans ?Ame humaine rien de plus véhément que ce désir conscient de l’immortalité. Il fait tellement partie de notre nature, que tout notre tre se révolte a la pensée que Te" tombeau serait le terme supréme de la vie. Bien plus toute idée de limite, 4 quelque distance qu’on la pose, nous est insupportable. Ce que nous voulons a tout prix, ce a quoi nous aspirons invinciblement, c’est la vie qui-dure toujours. On peut mépriser tous les biens de ce monde, mais on désire toujours de vivre, et de vivre sans’ fin. Ce sentiment est ineffacable, et c’est grace a lui que Vhomme se dégotite si promptement des choses Vici-bas, qu’une vague inquiétude le tourmente | au sein des plus vives jouissances, que rien de ce qui passe ne comble le vide de son coeur. Nous appelons donc l’immortalité par Vinclination la plus réelle, la plus puissante, la plus nécessaire de notre nature. Or, dit saint Thomas, il est impossible que la nature elle-méme soit frustrée dans

ses penchants innés. Dieu qui l’a faite ainsi s’est

donc engagé 4 la satisfaire; il doit asa sagesse et a sa justice de conserver notre Ame a tout jamais. —

c) Son désir naturel du bonheur parfait. — Non seulement nous aspirons 4 l’immortalité, mais invinciblement aussi nous la voulons bienheureuse. Ce désir, complément du premier, non moins nécessaire, non moins impérieux, nous Vavons recu de Dieu avec |’étre et la vie. Si Dieu nous l’a donné, s’il nous impose de tendre sans cesse au bonheur parfait comme au terme marqué a notre existence, il ne serait plus le Dieu de vérité et de justice en nous laissant dans l’impuissance de Vatteindre. Or ce bonheur, pour lequel

‘nous sentons qwil nous a faits, n’existe pas pour.

nous sur cette terre; il faut done que Dieu lait placé au-dela du tombeau, et qu’il soit la solide, permanent, éternel, car une félicité passageére, amissible par la-méme, n’est pas une vraie félicité, et ne saurait rassasier un désir qui n’a d’autre limite que V’éternité. De la deux conséquences inévitables : la premiére, c’est que notre ame tendant par nature au bonheur parfait, est nécessairement, par nature aussi, immortelle ; la seconde, gu’il est impossible qu’elle soit anéantie par cette méme puissance qui l’a prédestince a une fin qui lui échapperait pour toujours. — Nous répondrons tout 4 Vheure a Vobjection formulée dans la question II, relative au désir naturel du bonheur: : :

d) Sa vie intellectuelle. — Les sensations, voila toute la vie de l’animal. I ne voit que des choses matériclles et changeantes, des phénomeénes physiques qui paraissent et disparaissent tour a tour ; pour lui tout est borné, variable, mesuré quant a la connaissance, qui ne va pas au-dela des appa-

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