‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 115 sur 276 · I. — Preuve tirée de l’ordre moral · texte numérisé non relu

I. — Preuve tirée de l’ordre moral

Il existe un ordre moral, qui consiste dans la différence qui sépare essentiellement le bien du mal, le juste de Vinjuste, le vice de la vertu. Cet ordre moral a Dieu pour auteur. Kn effet, Dieu infiniment sage se déterminant a créer des étres,

ne peut ni les créer sans une fin quelconque a

laquelle il les destine, ni leur assigner une fin sans leur donner les moyens de latteindre. Ces. moyens sont dans la nature méme des ctres, dans leurs facultés appropriées a leur fin, et ils constituent les lois de leur existence Tous. ont done, de par la volonté divine et son acte créateur, leurs lois propres, dérivant de leur essence, adaptées a leur fin, partant, aussi diverses que les natures elles-mémes,

Aux étres matériels, inertes, ou eactifs sans intelligence, des lois impérieuses qui Jes nécessitent. Aux étres de nature spirituelle, actifs, intelligents et libres, des lois non pas nécessitantes qui violenteraient et détruiraient leur liberté, mais des lois qui les dirigent et les inclinent sans les contraindre, qui les obligent a Vobéissance, mais en leur laissant le pouvoir de Vinfraction, et par la-méme des lois avec sanction de récompense et de chatiment, telle quelle forme un motif assez puissant pour déterminer la volonteé.

C’est selon ces lois, analogues a leur nature et en rapport avec leur destination, que Dieu conserve et gouverne toutes choses. C’est par les mémes lois que la créature raisonnable et libre doit vouloir se gouverner elle-méme, parce que la | raison lui permet de les connaitre, et lui montre gu’au droit nécessaire, inaliénable de commander du cété du Créateur et souverain Maitre, correspond inévitabement du cété de la créature intelligente le devoir d’obéir.

Dela la responsabilité, inséparable de la liberté, et son correctif nécessaire. De la aussi, quant aux actes qui dépendent de cette liberté, le bien moral ou le mal moral, le juste ou Vinjuste : le juste, le bien dans lVobéissance aux lois intimées par le Créateur ; ’injuste, le mal dans la désobéissance ; bien et mal moral, deux choses diamétralement opposées, comme la soumission ou la révolte libre qui les engendre, contradictoires, et constituant par leur différence essentielle l’essence

Jat VASA “ha : S

Ahh

méme de ce que l’on appelle ordre moral. De la encore le mérite ou le démérite pour la créature raisonnable; et pour Dieu l’obligation de sagesse et de justice tout 4 la fois de sanctionner l’un ou Vautre par la récompense ou le chatiment, proportionnés: tous deux a la valeur morale des actions.

Ainsi Yordre moral, régle et sanction de la vie des étres libres, découle 4 la fois de leur essence et de la volonté divine. I] s'impose 4 homme qui le connait naturellement, au moins dans ses premiers -principes ; car Dieu, en le faisant raisonnable et libre, capable de connaitre le bien et le mal, maitre de pratiquer l'un ou l’autre, ne pouvait pas ne pas lui imposer les devoirs qui sont dans sa nature. Sa volonté que l’homme observe les principes moraux naturels, se confond.avec sa volonté de lui donner l’intelligence et la liberté. C’est donc dans cet ordre moral qu’il l’a créé, a cet ordre qu'il l’a destiné, cet ordré qu’il lui a imposé, selon cet ordre quwil veut le gouverner, s’y enchainant en quelque sorte lui - méme,

puisque sa sainteté infinie, sa sagesse et sa jus-,

tice s’opposent absolument 4 ce qu’il reste indifférent devant l’usage que Vhomme fera de sa liberté, devant ’obéissance ou devant la rébellion.

Ces notions qui forment le fond de lordre moral, nous fournissent deux arguments principaux en faveur de l’immortalité de]’ame humaine. Le premier, basé sur la sagesse de Dieu, se tire du motif qui doit assurer observation de la loi morale. Le second a pour fondement Ja justice de Dieu et se tire de la sanction nécessaire de Vordre moral.

4. Par Vordre moral, Dieu veut que Vhomme fasse le bien et évite le mal, et il lui en intime naturellement le précepte; d’autre part ce précepte s’étend a des devoirs nombreux et difficiles, a cause de la tyrannie des passions si souvent opposées dans ce quwelles inspirent aux prescriptions de la droite raison. Kn conséquence homme a besoin d’un motif puissant, universel et joujours subsistant, qui le décide a pratiquer la vertu et a fuir le vice. Il est de la sagesse de Dieu dy pourvoir : qui veut la fin, veut les moyens. Or quel motif la sagesse supréme a-t-elle donné & -TYhomme pour le décider a se bien conduire, parfois méme au prix des plus grands sacrifices ?

Est-ce Vintérét personnel ? — Il est vrai que souvent la vertu procure dés cette vie les plus précieux avantages. Mais il n’en est pas toujours ainsi; il sen faut. Exposée aux railleries, aux contradictions, aux persécutions, il n’est pas rare qu’ellé soit une cause de souffrances et de malheur. Kt alors Vintérét présent suffira-t-il pour la soutenir toujours au milieu des épreuves? Ensuite, si cet intérét est notre seul moti¥, chacun voudra assurer le sien par des moyens de toute sorte ; et comme lé vice apporte souvent plus d’avantages présents que la vertu, on aura trés fréquemment plus @interét a faire le mal qu’a opérer le bien. Ainsi la sagesse divine serait en défaut. Loin de

VAMI DU GLERGH

eta OREN Sa nea

favoriser l’observation de la loi morale, elle four- —

nirait elle-méme le motif de l’enfreindre.

Est-ce Vintéréct public, le bien commun de lasociété ? — D’abord ce motif n’est pas universel ; bon nombre de devoirs essentiels, tels que ceux'de VYhomme envers Dieu, n’intéressent pas directement le bien social. Puis amour du bien public, au lieu d’étre le principe de la morale, est au contraire la conséquence et l’application sur’ un point particulier des principes qu’elle fournit. Enfin souvent Vintérét public est en opposition avec V’intérét personnel, plus immédiat, partant plus puissant sur le cour humain. Mais comme le bien commun doit étre préféré au bien propre, et que, pour résister 4 l’égoisme, "homme est obligé de s’inspirer des principes moraux antérieurs 4 la constitution de la société et servant de régles a l’intérét social lui-méme, il s’ensuit que ce sont ces principes, et non Vintérét social, qui le portent 4 V’action.

Est-ce le sentiment de Vhonneur, la crainte du blame, Vamour de la gloire ? — Ces motifs sont précieux, mais insuffisants. Précieux : car ils peuvent décider parfois a des actions vraiment héroiques. Insuffisants: parce quwils ne sont universels ni quant aux actes, ni quant aux hommes. Il en est peu parmi les hommes qui puissent prétendre 4 la gloire, infiniment moins qui y songent. D’autre part ces deux motifs, capables de déterminer a des actions d’éclat, sont impuissants a Pégard des vertus modestes, des bonnes actions ionorées, les plus habituelles cependant et les plus nécessaires. A Phomme placé entre sa réputation et sa conscience, ils feront prendre rarement le parti du devoir; certainement ils réussiront mieux a faire des hypocrites.

Est-ce la beauté intrinséque de la vertu? — Qui oserait soutenir quelle suffit pour décider a la pratiquer? Méme parmi le trés petit nombre de ceux qui peuvent saisir cette idée abstraite, combien en est-il qui Vacceptent pour guide, et trouvent en elle Vappui nécessaire dans : les épreuves, les tentations, les miséres de tout genre? Et dailleurs, «1’amour pur de la vertu est un sentiment, mais non une régle. Il échauffe, — mais il n’éclaire pas; il excite, mais il ne conduit pas ; il fait désirer le bien, mais il ne le montre pas. Vague et indéfini, il ne présente aucun objet fixe; prompt 4 s’exalter, il méne au fanatisme; sujet a s’égarer, il précipite dans le crime. Combien de mauvyaises actions l’amour de la vertu mal entendu n’a-t-il pas fait commettre! » (De La Luzerne, La loi naturelle, ch. m1, n. 42).

Est-ce le témoignage de la bonne conscience et la paiw qui en découle ? — Mais cette joie intérieure n’est-elle pas fondée sur lespoir intime de la récompense méritée auprés du Maitre a qui on a plu? Otez ce fondement : quelle raison “d’étre content de soi, quand la vertu devient une cause de persécutions et de souffrances? En outre, si les bons trouvent dans cette satisfaction intime un encouragement, elle est totalement impuis-

sante ‘sur les méchants' qui ne la connaissent —

point.

. Est-ce enfin le remords 2? — C’est un motif puissant d’éviter le mal, mais d’une efficacité insuffisante. Qui voudrait vivre dans un pays oti les méchants n’auraient, pour les retenir, que l’ap- préhension du tourment de leur conscience? S’il est vrai que la premiére faute est celle qui est Suivie du remords le plus cuisant, il n’arrive que trop qu’on se familiarise avec le vice ; le remords Saffaiblit 4 mesure qu’on s’y livre, on finit par -avaler Viniquité comme l’eau. En sorte que les plus entrainés par les passions seraient les moins prévenus contre le mal, etles moins punis, parce -qwils sauraient mieux que les autres étouffer leur conscience, ou quwils iraient méme jusqu’d transformer 4 leurs yeux leurs vices en vertus. Non, affranchissez le méchant des craintes de Pavenir, le remords n’est plus pour lui qu’un préjugé ridicule. C’est son intérét de s’en dépouiller au plus vite, en multipliant ses forfaits.

Ainsi donc, ni Pintérét personnel de la vie présente, ni l’intérét de la société, ni le sentiment de VPhonneur, niles attraits de la vertu, ni le témoignage de la bonne conscience, ni le remords, quelque valeur qu’il convienne de leur attribuer, ne sont des motifs suffisants pour décider 4 vivre selon la loi morale. Ils n’ont ni l’universalité des personnes, ni l’universalité des circonstances ; ils formeront aussi souvent des hypocrites que des honnétes gens. Seuls ils ne donneraient a la sou-

mission a Vordre moral qu’une base impuis- sante a le maintenir. Dieu, dans sa sagesse, y a done pourvu d’une autre maniére. Et comment ?

En fondant notre nature sur V’ordre moral, en nous intimant naturellement le devoir de vivre selon cet ordre et les lois qui en découlent, il a

‘muni son précepte d’une sanction conforme a notre nature méme. Créés avec le désir invincible du bien et la crainte instinctive du mal, il a attaché le bonheur a la vertu et le malheur au vice. Cette sanction de récompense ou de chatiment, nous la connaissons; elle s’impose naturellement et nécessairement a notre esprit. Kt comme il est impossible qu’elle se réalise entiérement ici-bas, parce quil n’y a pas de proportion entre les peines et les récompenses de ce monde et Ja valeur “morale des actes posés par le juste et par le méchant, Dieu l’a gravée dans notre raison ou, toujours présente, elle nous avertit qu’elle recevra son exécution totale au-dela de cette vie.

Voila le motif vraiment universel, perpétuel et puissant de se conformer a l’ordre moral. L’espoir et ’attente d’une récompense éternelle, voila le seul attrait efficace, tant par sa nature et son impérissable objectif que parce qu’il est le complément de tous les autres; efficace, dis-je, pour nous amener a tous les sacrifices qu’exige la vertu. C’est le seul, sans lequel tous les autres ne peuvent soutenir l’homme dans les luttes de la vie. Seule aussi la crainte d’un éternel chatiment peut mettre un frein au débordement des passions.

Or, ce motif, Dieu nous le propose ; notre na-

ture nous latteste en son nom, car il jaillit du fond de notre étre et de nos aspirations les plus vives et les plus profondes, et si nous lui obéissons, nous le sentons assez puissant pour nous tenir dans la régle; en vue d’obtenir un’ bonheur

sans limite. Ce n’est done pas une illusion; ni-

Dieu ne se contredit, ni la nature ne trompe. Done nous sommes immortels.

Page 1