In’y a pas de Dieu sans justice, ni de jus
tice sans récompense pour la vertu, sans chati- ~ cest la sanction rigoureuse-
ment pour le vice :
ment exigée par Vordre moral, notre nature méme
nous le crie avec une force dont rien ne peut Or mest-il pas manifeste. que cette
triompher.
sanction n’est pas effectuée dans la vie présente, que le bonheur n’est pas toujours le partage de la vertu, ni le malheur la punition du vice ? Dans tous les temps, chez tous les peuples, que voyons-
nous? Le juste soumis comme le coupable a ces
miséres générales qui sont le triste lot de ?huma-
nité toute entiére, comme les infirmités, les mala- ~~
dies, les épreuves de tout genre; le juste méconnu
souvent, bafoué, opprimé, tandis que le méchant
triomphe comblé de décorations et d’honneurs. Que conclure de 14? Que Dieu abandonne son
ouvrage et ses lois aux caprices du hasard? Qwil
regarde avec la méme indifférence le bien et le mal, le crime etlasainteté, la charité et Pégoisme? Crest le blaspheme des esprits faibles et des impies. Non; si la justice n’est pas de ce monde, cest quil y en a un autre ou elle aura son cours, cestgu’ala vie présente succédera une autre vie ou Dieu saint et juste traitera chacun selon son
mérite, réalisera les compensations nécessaires et
VYordre éternel dont il est la source, en nous mon-
trant, dit Bossuet, « la vertu toujours avec le
bonheur, et le vice toujours avec le malheur. » Nous sommes immortels : l’ordre moral et la justice de Dieu l’exigent. « Quand, dit Jean-Jacques Rousseau, je n’aurais d’autre preuve de ’immortalité de PAame que le triomphe du méchant- et Voppression du juste dans ce-monde, cela seul m’empécherait d’en douter. Une contradiction si manifeste, une si choguante dissonance dans Vharmonie universelle me forcerait de la résoudre ; je me dirais : tout ne finit pas pour moi avec la vie, tout rentre dans l’ordre a la mort. »
Et ailleurs, sans Vimmortalité de lame, quelle proportion y aurait-il entre les peines et les récompenses et la valeur morale des actions humaines ? \
Sans doute le juste est en général beaucoup
plus heureux que le méchant, méme en ce monde, ;
{] jouit surtout de ce bien inestimable qui s’appelle la paix de ame. Mais cette paix n’est pas inséparable de la vertu : il est des Ames trés’ vertueuses qui vivent dans des alarmes perpétuelles. Et puis, 6tez-lui ’espérance d’un monde meilleur,
vous tarissez du méme coup la source des princi-
pales jouissances de la vertu.
En outre, les justes ne sont pas tous dégal
rudes efforts.
AAG [
-VAMI DU CLERGH
mérite. Aux uns la vertu est naturellement facile, aux autres elle demande de pénibles sacrifices, de Si la paix de l’ame est la seule récompense, oti est la proportion exigée par Péquité? Bien plus, dans la méme supposition, oti voir cette régle de justice observée, ou trouver la récompense, méme partielle, si ’homme de bien sacrifie sa vie plutét que sa conscience, et trouve la mort dans l’accomplissement méme de son devoir ?
Quant au méchant, le remords ne saurait Ctre son unique chatiment, et surtout il n’est pas un chatiment proportionné. On sait en effet combien la persévérance dans le mal Vaffaiblit ; et si la
-terreur d’une vie future n’était plus la, il finirait
par disparaitre. Et alors quelle punition pour des prévarications de toute sorte, pour des crimes qui peuvent étre les fléaux des familles, des générations, des nations entiéres ? Ou serait surtout le chatiment du suicide, ce crime horrible aujour- @hui si commun, cet attentat contre toutes les lois divines et humaines?
Done, les consolations de la vertu et les amertumes du vice ne sont que le prélude de la justice divine, et non sa mesure entiére ; et ici encore les exigences de cette Justice supréme nous amenent a la méme conclusion: Nous sommes immortels.
3. Mais, dira-t-on peut-étre, « si ces arguments démontrentla survivance de Pame, ils ne prouvent
“pas sa durée éternelle. » Voici notre réponse.
D’abord Vobjection suppose que Vame peut périr, ou par dissolution, ou par anéantissement. Or, nous avons démontré dans la premiére partie de la thése, que la nature de ’ame et les attributs de Dieu s’opposent absolument a sa destruction, par quelque mode et a quelque date que ce soit. Mais il est une autre considération quwil importe de mettre en lumiére.
L’ordre moral se compose de deux parties, et se rapporte a4 deux états indissolublement liés l'un a Vautre : la fin ef les moyens, le temps ow les moyens sont mis en jeu et celui ot la fin est atteinte, ’état de préparation et l’état de consommation. La vie présente est le temps de l’épreuve pour Vhomme, le lieu ot il doit librement décider de son sort par son altitude en face des lois de son Créateur et Maitre; la vie future est le temps de la rétribution. Il est juste en effet que Pordre de liberté précéde Vordre de salaire, que le mérite ou le démérite précéde la récompense ou le chatiment. Ainsi Vactivite morale de Vhomme ne trouvant pas son terme ici-bas, cette vie n’est ‘qu’une ébauche, une préparation de notre destinée; rien n’y est achevé et complet, parce que rien n’y est définitif, ni le bonheur pour la vertu, ni le malheur pour le vice, ni la justice dans ses impérieuses sanctions.
Mais arrive la vie future. C’est le terme, c’est la fin quiarréte ’homme en marche jusque-la, et fixe 4 jamais son sort; c’est la justice s’exercant enfin & son égard avec une équité désormais absolue. Alors plus de changement fondamental possible
dans son état moral. S’il est mort uni au bien et a Dieu qui impose, il demeure 4 jamais dans cet état, nanti de la récompense attachée nécessairement ala vertu. S’il est mort uni au mal par sa volonté révoltée, et ennemi de Dieu qui le defend, ilreste 4 jamais pareillement dans cet état, uni au malheur qui s‘attache au mal comme 4 sa racine, malheur qui durera autant que le mal, c’est-a-dire toujours. Pour le juste comme pour le méchant, cest Vordre de salaire avec la méme fixité que celle de l’état moral volontaire ou la mort les a Saisis.”.
Ce caractére de fixité dans la fin, il faut nécessairement l’admettre, sous peine de ne plus rien comprendre dans l’ordre moral ou la fin joue assurément le réle principal. Supposez que la vie future ne soit pas la vie de la récompense ou du chatiment pur, c’est que ’épreuve n’est pas close. Elle se poursuivrait done au-dela dela tombe; le méchant pourrait redevenir juste, et le juste coupable; celui-ci perdre le bonheur, celui-la se tirer du malheur. Si cela était possible une fois, pourquoi pas plusieurs, pourquoi pas indéfiniment? Et Von irait ainsi 4 ces conséquences absurdes : Vhomme est une créature fatalement destinée a n’aboutir jamais; la vie future n’est qu’une répétition indéfinie de la vie présente; la fin de l’ordre moral, la sanction de ses lois, homme avec ses esperances et ses craintes d’outre-tombe, l’ordre moral tout entier, tout cela, des chiméres! et Dieu, s il existe, n’est que la personnification de la su- ~ préme imposture jointe a la souveraine injustice !
L’incredulité s’acharnerait moins contre le dogme de l’immortalité, s’il n’y avait dans la vie a venir que palmes a recevoir et joies 4 gotiter. Ce qui excite la colére des incroyants, c’est, non pas Véternité des récompenses, mais l’éternité des peines: Celle-ci les épouvante, et leur terreur est la preuve saisissante quils portent, aussi bien que le reste des hommes, gravée au plus profond de. leur nature, la conviction de leur immortalité. « Ils vous accordent, dit M. Auguste Nicolas, tous les supplices imaginables et toute la durée qu’il plaira de leur donner; une seule chose les révolte, c’est l’éternité de ces supplices : et par la-méme ils en attestent la nécessité; car cette transaction qu’ils vous proposent, ils seraient préts 4 la sous- > crire & chaque instant, avec leurs passions, a franchir, pour les satisfaire, ’abime quel qu’il fat, pourvu quil ne fit pas éternel, que la religion ouyrirait sous leurs pas; de sorte que ce qui ré-
volte ’homme est précisément ce qui Varréte, et que le frein qu’il blanchit d’écume l’empéche de s’égarer... L’>homme se sentant éternel, il lui faut des espérances et des craintes qui soient a sa hauteur, 4 son niveau: tout ce qui est au-dessous disparait 4 sa vue !. »
* Etud. philos. sur le Christianisme, 2¢ p., ch. 1, vin.
ues Lae Les Dogmes catholiques, TSBY, livre
LAMI DU CLERGR
Il. — Preuye tirée de la croyance universelle
C’est un fait, attesté par les annales des peuples anciens et des modernes, que la croyance de la vie'future a toujours été celle du monde entier. -«L’immortalité de ’ame, dit Dom Calmet, est un dogmne fondamental de la religion juive et
, chrétienne. Les anciens patriarches ont vécu et
sont morts dans la persuasion de cette vérité... Moise la marquée en disant que Dieu avait inspiré-sur le visage d’Adam un souffle de vie, qu’il avait créé ’homme a son image'et a sa ressemblance. C’est dans l’espérance d’une autre vie que les patriarches ont recu les promesses du Seigneur. Car quelle récompense a recue Abraham dans cette. vie de tant d@actions de vertu quwil a pratiquées, lui quia vécu toute sa vie comme un é¢tranger, sans posséder un pouce de terre dans le pays qui lui était promis? Quand ce patriarche meurt et qwil est réuni a ses peéres, selon le langage de VKcriture, ce n’est pas 4 dire qu'il est mis dans le méme tombeau que ses péres. On sait qu il était originaire de Chaldée, que ses péres y avaient été enterrés, que pour lui il eut sa sépulture dans la terre de Chanaan... C’est donc qwil alla trouver ses peres dans l’autre vie. J’en dis de méme d’Aaron et de Moise qui se réunirent a leurs péres en mourant, c’est-a-dire qui entrérent dans le heu ot leurs ancétres attendaient la venue du Messie. — ‘Quand le devin Balaam demande a Dieu que sa mort soit semblable a celle des justes et des Israélites, que prétend-il par la, sinon qu’il meure ' comme eux dans Vespérance de la beatitude et de la résurrection? Car pour le reste, la mort des Hébreux ne différe point de celle des paiens... Une autre preuve décisive que les Israélites croyaient a Vimmortalité de ’ame, c’est la créance ou ils étaient que les ames des morts apparaissaient quelquefois aprés leur décés. Samuel apparaita la Pythonisse ; Jérémie apparait 4 Judas Machabée... Moise avait défendu de consulter les morts. Tout cela prouveinvinciblement que les Juifs croyaient Vame immortelle 1. » Leur croyance a persisté jus- -qu’a la venue de Jésus-Christ ; car a cette époque les Sadducéens étaient réputés comme hérétiques, parce que, au mépris des traditions, ils rejetaient le dogme de l’immortalité de ’ame.
Inutile de dire que les descendants religieux des Juifs, les chrétiens professent partout la méme eroyance. Elle est au fond de tous nos dogmes, de toutes nos pratiques religieuses : sans elle le christianisme n’aurait pas de sens.
Chez les paiens, méme foi constante, méme universalité de conviction de la vie future. Témoins, dans l’antiquité, les Egyptiens, lds Chaldéens, les Indiens, les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Geltes, les Germains. Aussi, pour établir cette yérité, Cicéron ne craint pas d’en appeler au consentement universel des peuples, et il fait remonter leur croyance a V’immortalité jusqu’aux temps
1 Dictionnaire de la Bible, Ame.
voisins de la divinité. Selon Plutarque, autre témoin de la foi antique, l’origine de cette doctrine est absolument inconnue; elle s’est propagée das Véternite *.
Quant aux peuples modernes, la tradition est la méme. La foi de ’immortalité était dans le Nou- | veau-Monde avant que Christophe Colomb y abordat. «Nous la trouvons, dit lillustre Robertson dans son Histoire de VAmérique, établie d’un bout de PAmérique 4 l’autre, en certaines régions plus vague et plus obscure, en d’autres plus développée et plus parfaite, mais nulle part inconnue. » Pour l’Afrique et ’Océanie, les relations des voyageurs et surtout des missionnaires ne sont pas. moins affirmatives 4 l’égard des peuplades plus ou moins barbares qui habitent ces contrées.
Au reste, cette croyance s’est manifestée partout et toujours, tantét-par des superstitions ef des pratiques ridicules, fruits du vice et de Vignorance, tantét par des coutumes sages et dignes de louanges. C’est elle, en effet, qu’indiquent les apo- théoses, les réveries de la métempsycose, les . Champs-Elysées, le Tartare, le jugement de Minos et de Rhadamante, les ombres évoquées, les expiations et les sacrifices pour les manes, la crainte puérile des morts, mais par-dessus tout le culte des tombeaux, connu de la terre entiére dans Vantiquité comme de nos jours. Que signifie en particulier ce respect religieux pour les morts, sinon la conviction qu’ils survivent par la plus noble portion d’eux-mémes, qwils ne sont point insensibles 4 nos témoignages d’affection, qu’une sorte de société touchante persiste entre eux et nous qu’ils ont précédés dans l’autre vie? « Parmi tous les étres créés, dit Chateaubriand, ’homme seul recueille la cendre de sou semblable et lui porte un respect religieux; a nos yeux, le domaine de la mort a quelque chose de sacré. D’ot nous vient done la puissante idée que nous avons du trépas? Quelques grains de poussiére mériteraient-ils nos hommages? Non, sans doute; nous respectons la cendre de nos ancétres parce qu’une voix secrete nous dit que tout n’est pas éteint en eux, et cest cette voix gui consacre le culte funébre chez tous les peuples de la terre. Tous sont également persuadés que le sommeil n’est pas durable, méme au tombeau, et que la mort n’est qu'une transfiguration glorieuse 2. »
Ainsi donc, le dogme de l’immortalité a été cru chez tous les peuples’sans exception ; et l’on peut ajouter par tous les hommes, car lV’opinion contraire n’ayant pour elle qu’un petit nombre @individus, n’empéche nullement Vuniversalité morale. Que sont, en effet, quelques philosophes ou quelques.sectes sur tout le genre humain? Quelle autorité peuvent avoir ces dissidents en rupture avec la croyance des autres philosophes et avec les traditions admises par des générations sans’
4 Cicéron, Tuscul,, lib. I, c. 12; Plutarque, De consol. ad Apoll. ’ 2 Génie du Christianisme, liv. VI, ch. u.
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