‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 143 sur 276 · CLER · texte numérisé non relu

CLER

repoussée! En opposition avec le pouvoir, Lamen- | nais ne ya-t-il pas ’étre aussi avec le parti libéral. | qui prone la liberté sans le christianisme, et qui | combine si profondément ses complots contre les dogmes, le culte et ses ministres? En opposition avec le pouvoir et avec le parti libéral, ne va-t-il pas l’étre méme avec une partie du clergé, « et | spécialement avec la majorité de l’épiscopat? Car 4 V’épiscopat est gallican; il lest par une suite de Venseignement donné autrefois dans les écoles théologiques, par amour-propre et préjugé national, par intérét, et, 4 quelque degré, par un sentiment vrai des difficultés qu’offre la doctrine contraire 1.» Peu importent 4 sa fougueuse droiture les difficultés du milieu social, légal, politique, libéral, ecclésiastique! Ebloui « de la grande ére | ou les papes défendirent si énergiquement contre la force brutale des empereurs, qui menacait de préyaloir, les droits sacrés de Vintelligence, les droits des peuples et de ’humanité, il croit que ce glorieux passé peut renaitre, et que le christianisme, appliqué au monde social par la papauté, peut encore lui épargner une infinité de maux, en régularisant le mouvement politique que rien n’arrétera, en opérant enfin la magnifique alliance du principe @Vordre et du principe progressif, de la foi et de la science, de la religion et de la liberté 2. » Le voila done qui s’engage au plus avant de la mélée humaine avec son drapeau:

Suprématie du christianisme, domination universelle de ’Hglise, cité de Dieu, loi divine, source primitive, base nécessaire de toutes les lois humaines !

Il commence par l’éducation publique. A la place de Université impériale, il voudrait que, prenant pour exemple ce qui existait 4 l’époque de la plus grande splendeur de la France, l’éducation publique passat aux mains « d’un véritable corps enseignant, corps religieux, parce qu'il n’y a point dunité ni de stabilité sans religion. » Puisque c’est trop demander, il réclame la liberté sous le contréle de l’Etat. Il revient sans cesse sur cette question *, et il conclut par ces mots qui résumeront toujours la doctrine du droit et dela liberté : « Le droit du gouvernement se borne a conseiller, 4 diriger, a offrir & tous, sans contrainte, les moyens d’instruction ; a surveiller les établissements libres, a les supprimer méme, s’ils sont dangereux pour VEtat, pour les bonnes mours, ou sils servent 4 propager des doctrines funestes a la société. Tous les droits quwil s’arroge de plus sont une usurpation de la puissance paternelle, j’ajoute : et un envahissement des libertés morales, fondement de toutes les autres libertés *, » Ne pouvant obtenir la liberté d’enseigne-

* Guvres, X, p. LX.

ee LC X0 peas vas 69

o Education du peuple, De la défense des Fréres des écoles chretiennes, Du droit du gouvernement sur Véducation, De Véducation considérée dans ses rapports avec la liberté, De la religion considérée

dans ses rapports avec Vordre politique et civi ‘ Guores, v1, 871. Seg tao

ment, il sollicite des réformes. Dans un aticle sur l’Education publique, il s’applique « a faire connaitre tous les abus que les personnes les = mieux instruites de l’état des choses observent avec douleur dans un grand nombre d’établisse- - ments de l’Université *. » Aussit6t ’alarme est au camp. Les journaux libéraux et ministériels s’em- - portent de concert. Mais, dit-il, « aucune clameur he nous empéchera de publier la vérité; c'est notre devoir et nous le remplirons. » Il écrit done au Grand-Maitre, Mer de Frayssinous : « Le salut des Ames vous est cher; les travaux qui vous ont acquis une si haute considération n’eurent jamais dautre objet : délivrer la jeunesse de la double servitude de erreur et du vice, étendre le régne de Jésus-Christ, voila ce que vous vous proposiez dans vos célébres conférences. » Puis, il indique des faits, qu’il voudrait effacer de sa pensée, en termes si vifs, que le Grand-Maitre répond 4 son

manifeste par une note officielle du Moniteur 2, et

que le ministére traduit devant le tribunal correc- - tionnel dela Seine le journal le Drapeau blanc, qui a publié la lettre. A cette poursuite judiciaire Lamennais répond par deux nouveaux articles:

- «Les ministres qui nous accusent, parce que nous sollicitons une réforme dans l’éducation publique, ne savent donc pas ce que c’est que la conscience, ce que c’est que la religion, ce que cest qu’un prétre? Eh bien! ils ’apprendront 3. » Tl est acquitté; et, heureux d’avoir obtenu sans condamnation tout Veffet qu’il voulait produire, heureux-de penser que « peut-étre quelques Ames de plus se sauveront, » il s’écrie avec une nou- - -velle ardeur : « Quoi! Dieu est banni des lois; on ' essaie de former des peuples sans croyances publiques, sans législation divine, a Vaide d’une politique purement humaine et @’un pouvoir purement humain; on adopte la Révolution, ses lois, ses systemes, ses cuvres, on consacre ses

maximes, on ébranle par la-méme le christianisme dans ges fondements : et il sera permis de - se taire! Et, parce que la vérité déplait a quelques

hommes, il faudra la retenir captive! Non, non, qu’ils ne lespérent pas *. » Il ne se taira pas, parce que l’éducation publique, c’est, en effet, la cause de Dieu, des mceurs et de la société, du bonheur des familles et de l’avenir de la France.

Le 4 janvier 1825, Mer de Frayssinous présente a Ja Chambre des pairs ce projet de loi-sur les congrégations de femmes, dont nous avons parlé. Pour s’assurer du succés devant les préventions qu’il fallait vaincre et les obstacles qu'il fallait écarter, il prenait des précautions. Dans l’Haposé des motifs, il allait jusqu’a dire « qu'il n’était pas au nombre de ceux qui se plaisent a se précipiter dans le bien, au risque de ne pas le faire ou de le faire mal, ».et, disait-il, « afin de dissiper les alarmes que pourrait faire naitre la reconnais-

4 Ibid., vut, 347. :

2 Moniteur, 3 septembre 1828.

3 (Huvres, vill, 372.

“ Tbid., Vt, 385, 387, 388.

‘dessus de tout.

sance légale de tant de communautés religieuses, il offrait a ’Etat toutes les garanties désirables. » Ce fut pour Lamennais Voccasion d’un écrit qu’il faut appeler pamphlet, mais un pamphlet ou il méle aux sarcasmes contre le ministre et son projet un si bel Gloge des religieux et des religieuses, ol. il provoque un tel soulévement des libéraix contre les catholiques et des catholiques contre les libéraux, ot il fait une impression si profonde, malgré ses injustes violences, que lorsque, vingt-cing ans plus tard, sous la République de 4848, succombera cetie loi restrictive, lorsque les communautés de femmes pourront arriver a la vie civile par simple décret du pouvoir exécutif, sous des réserves presque illusoires, Vhistorien applaudit a cette réforme de la législation, comme s'il entendait encore Lamennais défendre contre « les garanties de l’Etat, » la liberté de ces vierges qui savent « purifier et consoler la terre en y répandant cet amour inépuisable qui vient du ciel et qui est le ciel méme! * »

C’est quelques semaines plus tard, au commen-

cement de année 4825, qwil fait Pexposé magis-.

tral de la théocratie. Il publie la premiére partie de La Religion considérée dans ses rapports avec Vordre politique et civil. 1 démontre que la religion, en France, est entiérement hors de la société politique et civile, et que, par conséquent, l’Etat est athée; que l’athéisme a passé de la société politique et civile dans la société domestique ; que la religion, en France, n’est qu’une chose qu’on administre. « Et maintenant, 6 France, sois fiére, léve ta téte, regarde en pitié les contrées barbares ou l’Ktat croit encore en Dieu et professe une religion!... Grace a tes législateurs, tu t’es élevée au-dessus de ces préjugés vulgaires : affranchie de la loi divine, tu t’avances 4 grands pas vers la perfection sociale. » Qu’en décrivant cette société qui, en effet, est si loin de lV’idéal dune société purement et exclusivement catholique, si loin surtout de la logique pure et de ses conséquences ou il voudrait que la France véctit tout entiére, il excite une explosion de haine de tous les cétés, e’est inévitable. Mais que lui importe! « Quand les hommes vous maudissent, écrit-il 4 Mlle de Luciniére, le 28 mars 1825, c’est alors que Dieu vous bénit... Il y aura bien du malheur si je ne leur fournis pas, avant la fin de l’année, quelque nouveau motif de me détester davantage. » Il travaille donc 4 la seconde partie. Mgr de Frayssinous l’apprend et prie le nonce d@’intervenir pour Varréter >. Lamennais n’en est que plus acharné, et elle parait, en février 1826, cette seconde partie encore plus agressive, plus enflammeée que la premiére. « Sans pape, s’écrie-t-il, point d’Hglise; gans Eglise, point de christianisme ; sans christianisme, point de société :

» Ou encore: « Point de pape,

1 Du projet de loi sur les CONTE IE aT religteuses

de femmes.

Sets de .Lamennais au comte de Senfft, 26 fé-

vrier 1826.

donc le pape est au-.

point de christianisme, point de religion, point de société. Se séparer de Rome, c’est créer une Hglise nationale, c’est-a-dire une Eglise nulle. Or, qu’on ne s’y trompe pas, les maximes qu’on appelle gallicanes renferment tous les principes de cette funeste scission. Tous les sectaires, révolutionnaires, philosophes “et protestants, ’apercoivent clairement, et il se rencontre des catholiques qui ne le voient pas encore!1» Jl brave en face ce gouvernement qui, sur les ruines et de l’ancienne société et de Vancien clergé, considére encore comme loi du royaume la Déclaration de 1682, qu’il invoque sans cesse avec l’autorité de Bossuet, dont « ib profane le nom 2. » « Cette fois-ci, écrit avec joie Vabbé Jean, son frére, sil ne va pas en prison, il faut désespérer d’y aller jamais. » En effet, malgré la gloire de son nom et l’éclat de ses services, il est encore traduit devant le tribunal correctionnel de la Seine, érigé en cour théologique, pour attaques aux lois existantes. Mais, défendu par.son ami, son cher ami Berryer, il est condamné seulement a trente francs d’amende, tandis que le gallicanisme, lui, est par le fait méme condamné 4 mort*. « On demande ce que veut ce prétre, s’écrie-t-il. Ce qu’il veut? Ce que voulait Jésus de Nazareth, ce que voulaient les martyrs : heureux s’il-Pobtenait au méme prix! » Cependant le gouvernement ne veut pas étre battu. Il provoque de la part des évéques de France une déclaration qui témoigne publiquement que l’épiscopat francais n’accepte pas la doctrine de M. de Lamennais sur la puissance spirituelle du pape et le pouvoir temporel des gouvernements. Le 12 avril 1826, quatorze archevéques et évéques présentent donc au roi une adresse 4 laquelle presque tous les autres évéques de France donneront leurs adhésions. Crest se placer sur une pente bien dangereuse que de faire ces déclarations de doctrine. Aussi Lamennais écrit-il a la comtesse de Senfft avec une triomphante raillerie : « Si vous connaissez quelquesuns de nos dociles prélats, veuillez donc leur apprendre qu'il y a dans le monde une personne qu’on appelle le pape, a qui, depuis saint Pierre, Yusage attribue quelque autorité dans le monde catholique. Vous-les surprendrez peut-étre, mais sirement vous leur rendrez un véritable ‘service *. » Non, encore une fois, le gouvernement ne veut pas étre battu. Pendant que Mer Clausel de Montals, évéque de Chartres, trouve « dans ces pages brilantes de Lamennais un égal sujet d’admiration et de douleur, qwil les lit avec ravisse-

* De la religion considérée dans ses rapports avec Vordre politique et civil : Guvres, vit, 262-263.

2« Les libertés gallicanes, dit-il, sont devenues le cri de guerre de tous les ennemis du christianisme. Il leur fallait un nom pour opposer al’autorité catholique: ils ont profané celui de Bossuet. Destinée lamentable de ce grand évéque ! Que si, la ot ses vertus recoivent sans doute leur recompense, il savail de quels desseins on veut le rendre complice,* ses os tout desséchés tressailliraient dans le tombeau. »

320 avril 1826.

4 Lettre 4 la comtesse de Senfft, 24 avril 1826.

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ment et les arrose de ses larmes, » et que, dans une Letlre a un de ses diocésains 1, il déclare que « cet ouvrage est de nature 4 faire le plus grand. | mal 4 la religion, » Mgr de Frayssinous, ministre des affaires ecclésiastiques, attaque Lamennais 4 la tribune méme, avec amertume et dédain :

« C’est ainsi que je me plais 4 expliquer les écarts d’un homme de grand talent qui, avec une bonne foi qui étonne, avec une candeur vraiment effrayante, veut ressusciter une opinion entiérement surannée et qui, dans le temps ou nous vivons, finil par n’étre pas dangereuse a force de paraitre ridicule *. » Lamennais se contente de lui répondre, en citant les textes de l’Evangile : « Lorsque la Vérité vivante parut dans le monde qu’elle venait sauver, elle comparut bientot devant le pouvoir temporel environné de ses courtisans. Les princes des prétres et les scribes persistent opiniatrément a l’accuser. Elle n’inspire a cette assemblée que du mépris. Ses ennemis mémes déclarent qgu’elle n’est plus dangereuse a force de paraitre ridicule. On sait le reste; une croix est plantée sur le Golgotha: les préjugés, les passions triomphent. Cela se passait la veille du jour ou tous les peuples tomberent au pied de cette croix et de la Vérité *. » O cri de dénonciation prophétique! En effet, moins de cinquante ans aprés son livre, au concile du Vatican de 1870, sa doctrine, qui est que la définition de Vinfaillibilité du pape est « une radicale nécessité des choses, a laquelle on n’oppose que des chicanes misérables *, » va remporter dans l’univers catholique le plus éclatant des triomphes.

Cependant Vardeur de son zéle consume sa fréle santé. L’année suivante, en juillet-aott 1827, a La Chesnaie, i! est atteint dune maladie qui le met aux prises avec la mort. Alors que, dans une pieuse et douce agonie, ses mains déja immobiles tiennent le chapelet que le pape Léon XII luia donné, il legue a son frére, ’abbé Jean, « la plus belle chose du monde: la Vérité a défendre! » Mais Dieu n’a pas voulu que cette nuit fit la derniére, comme il le souhaitait, lui, « pour sa paix»: il se reléve. Bientét la comtesse de Senfft, femme Vun diplomate autrichien, ambassadeur a Turin, le supplie en son nom, au nom de son mari et de sa fille, de venir se remettre chez eux de la grave ~ maladie quwil vient de faire. Combien Lamennais n’aime-t-il pas cette famille! Et combien n’est-il pas pauvre ence moment, volé qwil a été par ses libraires et ruiné quil est par des spéculateurs malhonnétes! Or, il répond & cette invitation 3: «Je suis arrété par des liens que nulle volonté humaine ne peut rompre... Persuadé qu’en me tirant des bras dela mort, oli j’étais comme endormi, la Providence n’a voulu que me donner le

"L’Ami de la Religion, xuvir, 19 et 20; Mémorial catholique, vi, 5 et 6.

* Moniteur, 29 mai 1826.

3 Mémorial catholique, yi, 15.

“Huvres, X, p. XXIx.

> Lettre a la comtesse de Senfft, 2 octobre 1827.

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temps de rappeler & la société des vérités quelle

oublie, je croirais commetire un crime et manquer directement ace que Dieu exige de moi, si, pour ma satisfaction personnelle ou méme pour celle des amis qui me sont le plus chers, j’interrompais un seul instant le travail dont je suis chargé, quelque nuls que puissent, d’ailleurs, en étre les résultats... » Lutter toujours, sans repos ni tréve, voila sa vie. La lutte qui, a la longue, attiédit les ardeurs les mieux trempées, ne fait que développer les siennes. Cette apre ténacité, sil la porte au coeur, cest que, vous le savez, Mesdames et Messieurs, outre le zéle dont il est dévoré pour Dieu, pour l’Kglise, pour la société, il est fils du pays de granit, et méme dela partie la plus dure peut-étre, a raison des tempétes, de la dure Armorique, c’est qu’il est Breton, Malouin, et que nul ne peut échapper a la mystérieuse influence des lieux qui lont vu naitre, — a quoi nous ajoutons tous en chur:

Dieu merci!

Mais, pour reprendre le méme combat, il se place sur un terrain nouveau. La royauté, passée sous la direction du libéralisme, vient de fabriquer les Ordonnances du 46 juin 4828; la royauté, au lieu d’élever le pouvoir ecclésiastique au-dessus du pouvoir civil, le fait descendre au-dessous par des lois oppressives; la royauté enfin détruit l’ordre religieux en le soumettant, contre sa nature, a l’ordre politique : alors Lamennais, qui avait fait campagne avec les chefs du parti royaliste dans le Con-

servateur, puis dans le Drapeau blanc et le Défen- .

seur, se sépare ouvertement de la royauté; il se tourne vers le droit commun, poursuivant toujours le méme but, la théocratie, avec une arme différente, la justice pour tous; et, emporté par un apostolat de colere, d’invectives et d’anathémes, il attaque en méme temps et la révolution, et le libéralisme, et le gallicanisme, et le pouvoir politique, et les funestes Ordonnances, violation des droits les plus sacrés, ruine du sanctuaire, commencement d’une vaste persécution, et « les maximes de Portalis et de Feutrier, » et, « selon ses faibles lumiéres, malgré tout ce qui lui manque personnellement, » il trace les « devoirs

du clergé dans les circonstances présentes ; » bref,

il publie son livre Des progrés de la kévolution et de la guerre contre VEglise. Six mille exemplaires de cet ouvrage, qui lui valut des haines

atroces de tous les camps a la fois, sont enlevés |

en quinze jours, et les chancelleries des cours européennes commencent a s’occuper de ce prétre qui remplit le monde de ses idées novatrices, de sa dialectique irritée, de sa caustique éloquence, et que rien n’arrétera tant que n’aura pas triomphé la vérité chrétienne, « affranchie de la servitude du pouvoir civil. » Cette mélée furieuse ne le surprend pas. Le 43 février 1829, il écrit a Mlle de Luciniére : « Vous avez maintenant entre les mains ce pauvre livre. Je m’attends aux cris ordinaires; pendant six mois, je ne serai pas bon a donner aux chiens; et puis, quand les faits vien-

dront vérifier ce que j’annonce, on dira tranquillement : Il avait raison. » Hélas! la tempéte siffle jusqu’au fond du faubourg Saint-Jacques, et les bonnes Feuillantines se prennent a trembler. Huit jours apres sa lettre, le dimanche 20 février, Mile de Luciniére lui écrit : « Quel bruit vous faites, mon pauvre ami! Vous aviez raison, lorsque vous me mandiez que vous ne seriez pas bon « a jeter aux chiens, » voila ce que l’on dit, ou a peu prés. Mais ce qui nous a consternées, écrasées, cest le mandement de l’archevéque de Paris! En ce moment, il est lu dans toutes les églises! Et nous, pauvres amies de celui qu’on attaque, nous nous sommes retirées dans notre solitude, pour ne point entendre, pour ne point voir. Le P. Carissan vous copie le passage du mandement, que l’on ne connait que d’hier soir. Oh! si, comme nous n’en doutons pas, vous y répondez, nous vous cohju-— rons a genoux de le faire avec la modération et le ton qui convient au caractére de l’accusateur et de Paccusé. Si ’on remarquait de l’aigreur et du sarcasme, on ne manquerait pas de dire qu’ainsi écrivait Luther, qu’ainsi écrivent les chefs de secte. N’allez-vous point rire de moi, mon digne ami? Cependant, pensez que sila sagesse sort de la bouche des enfants, une pauvre vieille fille pourrait peut-étre avoir raison. » Donc, pendant qu'il fait rugir les révolutionnaires, les libéraux, les gallicans, et « coasser toutes les grenouilles, » Lamennais adresse sa Premiére Lettre ad Monseigneur Varchevéque de Paris: lettre qui est un chef-d’ceuvre, sinon de respect, du moins de polémique, et le coup: de grace du gallicanisme *, « Apres cela, écrit-il au comte de Senfft, le 28 mai 1829, faites des livres, défendez la religion, l’Eglise; ° écrivez des traités darithmétique pour ceux qui ayvouent bien que deux et deux font quatre, mais gui ne veulent pas, pour rien au monde, que quatre et quatre fassent huit... L’Kglise était la, seule dans larene, livrée aux bétes et aux gladiateurs ; j’ai sentile désir de combattre pour elle, de la défendre, selon ma faiblesse. Aussitdt évéques et prétres accourent pour voir cela; les poches remplies de pierres, ils s’asseoient, et c’est a qui, de dessus leurs bancs, ou ils se reposent a l’aise, lapidera le mieux le mal avisé, le teméraire qui a eu l’audace de s’exposer a la dent des ours et des tigres... Sans doute, la nature, 4 certains moments, se souléve et souffre; mais ce que j’ai fait, j’ai da le faire. J’ai obéi a Dieu, je le crois du moins, et jusqu’au bout, avec sa grace, j’accomplirai ce qu’il demande de moi. » Le champ de bataille,

‘Dans sa Seconde Lettre a Monseigneur Varchevéque de Paris, il laisse tomber ces paroles profondes :

« Un jour viendra, et il n’est pas loin, ou lon ne comprendra guére qu’on ait pu méler tant de minuties a la discussion d’un sujet si vaste, et réduire aux mesquines proportions des idées d’un siécle, d’un pays, dune école, et méme dune coterie, cette immense question : Quelle est la loi premiére, essentielle et immuable de la société humaine et de toute sociétéentre des étres intelligents créés? Mais on est de son temps, il le faut bien, et c’est le malheur de ceux qui naissent a certaines époques. » Giwvres, 1x, 400.

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non, non, il ne le quittera pas! « C’est la aujourd’hui la patrie du prétre, dit-il; c’est la qu’il doit vivre, et la qwil doit mourir '! »

Aussi, aprés la Révolution de 1830, qui éclate en méme temps de l’autre cété des Alpes, des Pyrénées, du Rhin, de la Vistule, persuadé que c’est la presse qui, en formant, en dirigeant l’opinion des peuples, et méme leurs passions, dispose des destinées du monde, il descend des sommets habités par son génie sur le terrain des luttes quotidiennes, et, pour soutenir la méme théocratie au nom d’un nouveau principe, il fonde un journal sous ce nom magique, l’Avenir; il lui donne, pour but unique, la régénération de ’Hurope moderne par la foi; pour unique moyen, les libertés légales; pour épigraphe, cette devise qui résume tout: Dieu et la liberté; Dieu, c’est-a-dire lunité catholique avec son chef infaillible, le Souverain Pontife; la liberté, c’est-a-dire ’arme avee laquelle on combattra pour les droits de l’Hglise; et, le premier des catholiques de France, il s’écrie dans le premier article 2 et il répéte sans cesse : « Catholiques, apprenons a réclamer, a défendre nos droits, qui sont les droits de tous les Francais... On est libre, quand on veut l’étre; on est libre, quand on sait s’unir et combattre et mourir plutot gue de céder la moindre portion de ce qui seul donne du prix 4 la vie humaine... » Avec ces idées si hardies, si lumineuses, quoique téméraires et erronées sur certains points, comme la séparation de l’Kglise et de Etat, avec ce programme si généreux, développé avec tant de passion par un si grand écrivain entouré de collaborateurs qui VYaiment si ardemment, quel succes non seulement en France, mais en Europe et au-dela!

Quelle vie il jette dans les Ames! Quelle ardeur il porte dans les intelligences! Que de sillons profonds et féconds il creuse dans les cceurs, surtout dans le jeune clergé, qui respire 4 pleins poumons Vair vivifiant de ’espérance, qui répete ces autres mots d’un autre article de Lamennais : « Le Dieu d’Israél veillait sur son peuple, quand les Machabées se leverent et dirent : Mourons pour le sauver!... Non, non, le Dieu fort ne bénit point les laches! » ces mots qu’on ne peut lire encore aujour@’hui sans émotion sur le papier jauni, tant il est vrai que les cris de défense religieuse sont immortels !

Pourquoi faut-il que dans ces combats les rédacteurs de Avenir aient eu le tort d’apporter des théories excessives et de les soutenirles unes et les autres avec une logique intransigeante! Le monde ecclésiastique, assailli par cette tempéte de nouveautés, est en fiévre. Dans la plupart des séminaires on aurait bralé avec joie tous les théologiens gallicans; dans la plupart des évéchés on aurait brtilé avec une joie au moins égale tous les docteurs ultramontains, en réservant sur le biicher la place Vhonneur pour lauteur de Essai sur Vindiffé-

* Huvres, vin, 6.

2 16 octobre 1830.

rence 1. Au milieu de cette atmosphére embrasée, les journalistes amoncellent nécessairement des nuages, des orages, sur la téte du journal, ils en. | suspendent la publication treize mois aprés sa fondation, et « pélerins de Dieu et de la liberté, » comme ils s’intitulent, ils prennent un parti généreux, mais imprudent : celui d’aller 4 Rome et de forcer Rome 4 parler. Lamennais, Lacordaire et Montalembert, aprés avoir marché d’ovation en ovation de Paris 4 Marseille, arrivent 4 Rome, ou ils subissent des incidents dilatoires, et puis, commence une histoire pleine de péripéties sourdes et silencieuses, une dramatique histoire, histoire intérieure, histoire extérieure, histoire complexe, qui, aprés des tempétes et des déchirements, aboutit & la plus douloureuse, a la plus retentissante des catastrophes, 4 un lugubre mystére, que, Dieu soit loué! nous n’avons ni a pénétrer, ni a raconter, ni 4 juger ici. Disons seulement que ce politique devient un démagogue, ce journaliste un pamphlétaire, ce philosophe un réveur désorienté, ce prétre un déiste, un rationaliste, on ne sait quoi; que ce génie, qui planait si haut, s’abat dans les ténébres; que, a Page de cinquantedeux ans, sans jeter un mot d’adieu a tout ce qwil a tant aimé, cet apdtre, ce tribun sacré, ce prophéte @Israél gwilluminaient les clartés célestes de l’apologétique chrétienne, devient apostat, et que plus tard, 4 l’Age de soixante-douze ans, il meurt, parait-il, avec toutes les apparences de Vimpénitence finale, ne laissant d’espoir que dans certains Murmures, qui ont pu étre une priére, et dans une longue larme qui, presque au dernier moment, vint a couler sur sa joue creuse : ce qui est le secret de Dieu.

Mais c’est en vain quw’il a voulu étre enfoui sans croix, méme sans pierre, a Paris, dans les hideuses tranchées de la fosse commune: le nom de ce grand lutteur survivra a la marche du temps.

Notre dix-neuviéme siécle, en effet, qui touche 4 ses derniers jours, est surtout, au milieu de toutes ses agitations, le siécle des questions religieuses: Or, qui a été le promoteur le plus puissant de cette renaissance dans sa période la plus féconde? Qui, avec la rigueur inflexible de la raison pure, en a été Vagitateur incomparable? Qui a lancé, sous toutes les formes, la plupart de ces idées dont nous vivons depuis soixante-dix ans? Qui a pro-

clamé, au sortir de la Révolution, que le catholi- cisme est encore, au bout de dix-huit siécles, le

seul instituteur du genre humain, et le seul salut de la France, dont il avait fait la reine de la civilisation? Et qui, avec un implacable génie, a vaincu les derniers efforts du gallicanisme, qui Va précipité dans l’éternel abime? Enfin, qui a tant combattu? Qui a tant souffert? Lamennais.

Aussi, lEglise, dont il a rejeté les appels, ne Poubliera point. Un jour du mois de juin 41854, trois mois aprés sa mort, une voiture entra a La

‘ Comte de Carné, Souvenirs de ma jeunesse, 260.

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Chesnaie, depuis si longtemps abandonnée*, et

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un vieux prétre, cassé par la douleur encore plus que par Page, en descendit péniblement. C’était

Vabbé Jean, le vénéré fondateur de ces Fréres de

V'Instruction chrétienne qui portent aujourd’hui

- leur dévouement dans presque tous les villages de

Ja Bretagne. Il célébra la messe dans la chapelle dénudée, il pria longtemps sur les dalles, il pleura beaucoup ; puis, en sortant, n’ayant pas le courage

de mettre les pieds dans la maison, il jeta un

regard vers la fenétre de la chambre qu’habitait son infortuné frére, autrefois son orgueil et son amour, puis il tomba sans connaissance dans les bras des Fréres quil’accompagnaient, ens’écriant:

« Féli, Féli, ot. es-tu?...» C’est le cri de Vhistoire ,

ecclésiastique : « Féli, ot: es-tu?...» Cri de douleur et de commisération !

QUESTIONS de science ecclésiastique CONSULTATIONS DIVERSES

Q. — Peut-on admettre au for intérieur la prescription trentenaire en faveur d’une veuve qui refuse de payer une dette de cent frances de son mari décédé il y a un mois?

Le créancier avait négligé de faire renouveler 4 temps

son titre prescrit depuis deux ans pendant lesquels le débiteur de bonne foi lui a remis les intéréts 4.5 0/0.

La yeuve, pour justifier sa conduite, invoque trois raisons principales :

1e Elle a pour elle la loi civile;

2° Eile a toujours ignoré l’existence de cette dette : si elle l’avyait connue, la somme de cent francs aurait été remise depuis longtemps au créancier ;

3° L’intérét 4 5 0/0 pendant trente-deux ans a presque doublé la somme.

Cette veuve n’a-t-elle pas la conscience un peu trop large?

Doit-on lui refuser l’absolution, si elle ne change pas ses dispositions actuelles ?

R. — Pour bien répondre 4 ce qui nous est demandé, il faut d’abord se rendre un compte exact de ce qu’est la prescription devant le for de la conscience, ensuite appliquer au cas lui-méme les principes posés et peser les raisons invoquées par

‘la yeuve.

I. Ce qwest la prescription devant le for de la conscience. — La prescription revétue des conditions requises a toujours été admise comme capable de transférer un droit certain de possession ou de

4 La Chesnaie a passé, depuis quelques années, par suite de malheurs de famille, en mains étrangéres. Aussi ne garde-t-elle plus, pour tout souvenir qu’un portrait de Lamennais et une inscription rappelant les noms des membres de l’Ecole. Dans un village voisin, une paysanne, fille du Sacré-Cceur, conserve encore le christ de Yautel de la chapelle, dont il n’y a plus trace. Ce christ, dernier reste de tant de ruines, va étre remis prochainement, comme il est naturel, 4 la maison-mére des Fréres Lamennais, 4 Ploérmel... I] n’y a pas trois semaines (le 21 avril), que nous avons encore visité La Chesnaie.

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