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TVAMI DU CLERGE
tion légitime de Vaxiome de possession en morale, par ce seul fait que le jugement de la conscience est une sorte d’image du jugement des tribunaux.
Dans les choses humaines, un homme est propriétaire et possesseur avec droit d’exclusion par rapport 4 un autre homme. En est-il ainsi de la liberté par rapport 4 Dieu? De quoi Phomme est-il propriétaire ou méme possesseur avec droit d’exclusion a l’égard de Dieu? De rien du toul, absolument! L’autorité morale de la loi est chose de Dieu, qui s' impose 4 homme, non pas comme une atteinte portée & son droit, mais comme un bienfaisant complément de sa nature. Direz-vyous que Vhomme a le droil de refuser la grace? Non, sans doute! Et pourquoi, je vous prie ? Quand vous aurez trouvé réponse a ce « pourquoi, » vous n’aurez plus de peine 4 comprendre que homme ne peut pas davantage adopter l’attitude de la défensive, de l’exclusion sauf force majeure, du refus en principe, vis-a-vis de la loi, qui est bien, elle aussi 4 sa maniére, une grace, un secours utile 4 notre conduite, un élément de notre perfection morale.
1] est entendu qu’on doit attendre les lois avant de s’y croire obligé. Mais les attendre comme des ennemis, et se camper a l’avance dans le principe de son droit 4 Vindépendance vis-a-vis de leur autorité morale, voila qui me semble n’étre pas d’une bonne philosophie ni d’une bien stire doctrine, ainsi que j’en ai déja fait la remarque a propos du probabilisme.
On pourrait chicaner aussi, a ce propos, sur le possidens) Dieu ne posséde-t-il pas ses créatures avant quelles n’entrent elles-mémes en possession de quoi que ce soit? La loi éternelle est anidcédente a la liberté. Si done V’on veut pousser l'image, il faut dire que la loi éternelle « possede, » en principe, et non point le libre arbitre. La condition de celui-ci n’est donc pas melior.
On peut objecter a cela que si la loi éternelle, vague, possede dans sa généralité abstraite, ce sont ses déterminations pratiques notifiées a l’intelligence qui sont les vraies lois pour elles; or celles-la surviennent a Jlintelligence et 4 la volonté déja constituée en possession de sa nature, de son libre arbitre.
Je réponds : Trés bien! les lois dans leurs formules concrétes arrivent aprés, mais elles se présentent a nous revétues d’un droit de possession qu elles avaient avant, de Vautorité souveraine dela loi éternelle (antérieure 4 toutes créatures) dont elles ne sont que des émanations; d’ot il suit que, loin de les tenir pour des intruses, on devrait au contraire mettre un peu plus de bonne grace a leur offrir dans nos cours la place qu’elles ont le droit d’occuper en vertu d’un titre plus ancien que le fait contingent de notre petite existence. Mais ce sont la peut-étre des considérations bien subtiles; nous n’en avons guére besoin, Passons a une autre critique.
In dubtis melior condilio possidentis, soit! La
liberté posséde contre la loi, soit encore! L’axiome s’applique in moralibus au cas de doute, soit
toujours! Mais pourquoi, s’il vous plait, passer si
prestement de in dubiis a in incertis, et conclure @une facon générale, universelle, que dans tous les cas ola loi ne sera pas certaine on pourra conclure : melior conditio possidentis, et s’en tenir au parti de la liberté ? Voila un escamotage, un petit tour de passe-passe, qui est dautant plus critiquable que le fameux axiome de possession quwon emprunte 2 la justice des tribunaux, ne s’applique précisément dans les tribunaux qu’aux cas de doute strict, jamais aux cas de simple incertiiude.
Cela est si vrai que si un juge apercoit une bonne raison de plus d@’un cdté que de lautre, il est tenu rigoureusement de prononcer en faveur de l’opinion qui est plus probable, fit-elle méme loin encore de la certitude. Qu’on applique done au moins en morale la « régle de possession » comme on Vapplique au for externe des procés temporels.
Jai déja dit combien Vemploi équivoque du mot incertitude comme synonyme de doute avait causé de confusions dans cette controverse. Nous en avons ici un nouvel échantillon. 1n dubiis melior conditio possidentis ; done aussi in incerlis melior, etc. Voila un donc qui nest guére 4 sa place. Une loi reste « incertaine, » bien que trés
probable, tant que milite contre elle une proba-
bilité sérieusement acceptable ; et quand elle approche de la certitude il y a beau temps qu’elle n'est plus douteuse, beau temps donc qu’on ne peut plus lui appliquer le fameux axiome in dubiis qui n’a sa raison d’étre en droit que dans le doute strict, lorsque le conflit de probabilités égales et contraires met l’esprit dans la nécessité de suspendre son jugement faute de motif pour faire autrement.
Aussi saint Alphonse qui fait appel 4 ce principe, a-t-il soin de n’en user que dans le dubium strictum, — portant sur le fait de la cessation @une loi ou de son obligation, — comme dun principe réflexe apte a tirer lesprit de sa neutralité, pour Vinclinér du cété de la liberté.
§ 4. — Critique de VEquiprobabilisme
Son premier défaut est d’étre jeune. Mais ses confréres n’étant guére plus vieux que lui, il nya pas lieu dinsister sur un pareil argument, qui Vailleurs n’atteindrait pas la valeur intrinséque du systéeme.
Son second défaut, plus grave, est d’étre impraticable, ce qui est facheux pour un systeme de morale destiné précisément 4 étre mis en pratique tous ‘les jours, a tous les instants de la vie, pour la résolution des innombrables doutes pratiques dont fourmille la conduite morale de VPhomme.
Impraticable, voici pourquoi et comment.
L’équiprobabilisme dans sa premiére thése nous
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VAM DU: CLERGS.
dit :« Toutes les fois que vous aurez balance de probabilités, ow a *peu pres, de part et @autre, vous serez dans le doute strict et alors lex dubia lex nulla ; vous pouvez opter pour la liberté. »
L’hypothése est fort claire. Mais ot et quand peut-on la trouver réalisée? Comment voulez-vous que moi, simple mortel, je puisse jamais peser des - probabilités au point de savoir si elles sont égales
ou inégales? Les savants de profession n’y réus: sissent pas. Que ferai-je alors, moi qui ne suis pas savant?
Sagit-il de probabilités intrinséques ? Cest toute une étude a faire, une série d’idées a classer, de mots 4 définir, de raisonnements a batir, de sophismes a deméler, etc... Puis, quand ce travail sera terminé — et Dieu sait qu’il peut étre long et pénible! — il restera 4 faire la « comparaison » des raisons, a exécuter la fameuse pesée; et sur quelle balance, d’aprés quelle mesure et quels poids? Et cela, non pas pour un probléme, mais pour cent, pour mille peut-étre.
Les professeurs seuls pourraient a la rigueur s’offrir un pareil luxe, et encore a la condition de n’étudier qu’une question a la fois; on peut croire quwils arriveraient a la fin de leur vie avant d’en avoir fouillé beaucoup. En tout cas, le clergé, les fidéles, ne sont point outillés pour une pareille besogne. C’est chimére que de la leur demander.
Probvabilites extrinséques alors ? Arguments
d’autorité ? Ce terrain-la est plus abordable, il est vrai, mais pas beaucoup plus, et sirement pas assez pour le commun des mortels. Pensez donc! La probabilite extrinséque-d’une opinion s’estime @aprés le nombre et la valeur des auteurs qui la défendent. Le nombre? oti irai-je le chercher, sinon la ou il est, dans les livres? Je n’ai pas de bibliothéque 4 ma disposition, ni Wailleurs le loisir de faire tant de lestures pour résoudre illico le cas qui presse, Mais il ne suffit pas de compter les auteurs; il faut encore savoir apprécier leur valeur : ponderantur! Encore une pesée a faire, et pas de balance, pas de poids non plus. Les savants arrivent peut-étre a s’y reconnaitre, pas moi! Etce n’est pas tout. I] faut iciencore, comme ci-dessus, faire le travail final comparatif aprés avoir additionné et estimé a leur valeur les auteurs pour et contre. Nouvelle difficulté, nouvelle impossibilité pratique pour l’immense majorité des mortels, qui ne sont pas des professionnels de la théologie morale.
Ce gue je trouve plus difficile encore, c'est @établir un jugement vrai sur la portée exacte de Vargument d’autorité. Les auteurs se copient si facilement et il arrive si souvent que huit ou dix noms différents n’en valent en réalité qu’un seul! C’est sous dix étiquettes la méme idée qui a circulé des uns aux autres sans controle. - Me voila done bien avancé avec l’équiprobabilisme! Beau systéme, mais défense de s’en servir, au moins pour le cas de doute strict que je ne gaurai pratiquement jamais discerner, sil me
faut observer la condition de Végalité entre les probabilités opposées.
Je sais qu’on se rejette sur 1a peu prés: Parum in moralibus pro nihilo reputatur. Ventends cela, en théorie; mais, en fait, il me sera tout aussi malaisé de juger du parwm que de léquiprobabililé compléte. Que si Von me permet
Velargir le parum, de pousser un peu loin l’excés”
dune probabilité sur l’autre, alors, ou je tombe dans le probabilisme, ou je me contredis si je fais de ’équiprobabilisme la ou il n’y a plus d’équiprobabilité.
Serai-je plus heureux avec la seconde thése de saint Alphonse? Pas davantage! Tout aussi impraticable! Cette seconde these dit que « lorsque Vopinion pour la loi est certainement, notablement plus probable que l’autre, je dois la suivre. » Mais elle ne dit pas a quel signe je reconnaitrai la réalisation de ce cerlainement, de ce notablement, dans la comparaison des probabilités.
Quand on approche assez prés de la certitude morale, cela va tout seul; quand on est trés pres de Véquiprobabilité, c’est parfait encore. Mais entre ces deux extrémes, il y a un gros milieu, et place pour des opinions de plus en plus probables,
toutes « certainement » plus probabies et « nota-~
blement » plus probables que Vopinion adverse. Ai-je la méme obligation tout le long de la série? Ne suis-je pas plus obligé par le no 6 que par le n° ou le no 4 qui représentent des probabiliorités certaines, notables, et décroissantes ?
Nous retombons alors dans ce bizarre systéme du « probabilisme 4 compensation » qui admet des quartiers Wobligation, et prétend qu’on est moins obligé par une probabiliorité moindre,
davantage par une plus forte, et que dés lors on -
peut se contenter d’une raison excusante plus légére g
dans un cas que dans l’autre pour se dispenser —
Vobserver la loi.
‘Et, au fond, la thése de saint Alphonse ne fait, semble-t-il, que reproduire la vieille doctrine pro-
babilioriste. Car enfin, si une loi qui n’est pas -
certaine, mais plus probable, peut m’obliger tout
de méme, on né voit pas pourquoi, si ce n’est:
parce gu’on doit choisir le plus str pour éviter davantage le periculum peccandi.
Mais, ce quil y a de plus singulier, c’est que Vauteur du systeme, saint Alphonse, s’est luiméme tres souvent dispensé d’en user dans ga théologie morale ou, en fait, il lui arrive maintes fois de mettre en pratique le principe probabiliste lex incerta, lex nulla, et de conclure a VYemploi str d’une opinion probable pour la liberté contre une autre certainement plus probable pour la loi.
Impraticable donc, ce systéme, et passablement rigide, si V@aventure on pouvait s’en servir.
Certains auteurs probabilistes s’acharnent 4 démontrer que Véquiprobabilisme et le probabilisme « sage » sont au fond une seule et méme chose, qu’un cheveu seulement les sépare, une question de mots, J’ainfe assez, du cdté des proba-
bilistes, cette bonne disposition d’esprit. Saint Alphonse est un saint et un docteur de I’Kglise ; cest évidemment une entreprise louable que de tirer & soi un pan de son manteau. Mais qu’en est-il au point de vue de la vérité?
La vérité est que les deux systémes sont absolument différents et que ce n’est point du tout une simple affaire de mots qui les sépare.
L’équiprobabilisme conclut pour la liberté seulement en cas de probabilités égales ; le probabilisme, méme sage, conclut pour la liberté, méme en cas de probabilités inégales. Sont-ce la des idées identiques sous des mots différents ?
L’équiprobabilisme conclut pour la loi contre la liberté quand Vopinion favorable 4 la loi est certainement probabilior; le probabilisme conclut pour la liberté contre la loi, méme quand Vopinion favorable 4 la loi est certainement probabdilior. Identité Widées encore peut-étre? En latin si l’on veut : 10 Lex incerta, etsi cerie probabilior, est lex nulla (probabilisme); 2° Lea incerta, sed certe probabilior, est lex vera (équiprobabilisme).
Qu’il y ait entre les deux doctrines un rapprochement, en ce sens quwun équiprobabiliste large nest pas loin de rencontrer sur sa route un probabiliste serré, sur le terrain de la pratique, je le veux bien ; mais cela ne fait point que théoriquement les deux systémes soient si proches cousins, ni qu’on puisse dire loyalement qu’ils ne se différencient que par une question de mots. Ce qui est certain en tout cas, c’est que saint Alphonse qui devait apparemment bien entendre son systéme, et bien entendre aussi le probabilisme, a plus d’une fois gémi au cours de sa vie, vers la fin surtout, davoir été probabiliste autrefois, gémi du péril ot il lui semblait que pouvaient tomber les Ames dirigées d’aprés le principe du probabilisme.
§ 5. — Critique Wensemble
Un coup d’cil maintenant sur le champ de bataille aprés le combat. Tous blessés, légérement peut-étre ; pas un tué! La lutte continuera... Mais nous en laisserons 4 d’autres le spectacle. Nous Pavons assez regardée; il est temps de résumer les enseignements et impressions qu’elle comporte.
Pour moi, aucun des trois systémes n’est démontré faux; aucun non plus nest démoniré vrai. Tous les trois sont « probables. »
Probable d’abord le probabiliorisme, au moins dans ga partie mitigée, qui reste seule en jeu aujourd’hui. Les raisons de haute psychologie sur lesquelles il s’appuie n’ont, que je sache, été réfutées jusqu’a présent par personne d’une maniére satisfaisante. Elles sont fortes, trés fortes; pas ‘assez cependant pour engendrer une conyiction absolue, étant donnée surtout l’incontestable autorité morale dont jouit présentement le probabilisme qui argumente en sens inverse.
Mais ce qui me frappe le plus en cette affaire, e’est que le probabiliorisme, le bon, le sage, a été
| L’AMI DU CLERGE zi ee
4 son heure un systéme de-morale tout aussi universellement répandu dans la pratique de la société chrétienne, tout aussi officiellement en faveur auprés de l’Eglise et de ses docteurs, que peuvent l’étre aujourd’hui l’équiprobabilisme et le probabilisme, ses rivaux. :
C’est de Vhistoire ancienne?... Possible! Mais nous n’avons pas le droit, je pense, de la supprimer ni de fermer les yeux a des faits d’o se dégagent des conclusions qui s’imposent 4 notre esprit, encore qu’elles puissent ne pas nous plaire entiérement. : ;
On a exagéré le probabiliorisme au xvule siécle, tout comme on avait exagéré le probabilisme au xvire. Laissons donc dos 4 dos les enfants terribles des deux camps, et accordons aux sages les constatations historiques auxquelles ils ont droit, La tendance probabilioriste a incontestablement régné le plus officiellement du monde au sein de la société chrétienne; me risqué-je beaucoup en avancant qu’elle a dt régner en fait sur les Ames chrétiennes aux ages virils de la foi? La liste serait longue, je crois, des textes Vautorité qu’on pourrait faire déposer en sa faveur au nom de Vantiquité ecclésiastique. Dites ce que vous voudrez : cette tendance, avant mérae la formule du systeme, a été celle de tous les saints, des religieux, des 4mes pieuses, ouvertes a la générosité dans leurs faciles sacrifices de la liberté a la bienfaisante autorité de la loi. Je ne veux pas dire par la qu’on doive imposer 4 tout le monde ce gott de la perfection; je dis seulement que l’inspiration probabilioriste, son souci de la loi ont été et restent choses bonnes, sanctifiantes, qu’on aimerait voir un peu plus répandues dans le peuple qu’elles ne le sont a Vheure présente.
Je conclus : le probabiliorisme est un systéme de morale auquel on peut, sans fausseté ni imprudence certaine, accorder créance, qu’on peut mettre en pratique, pour soi d’abord, et a l’occa-
sion pour les autres. C’est un systéme probable.
dans l’Heglise, qui ne l’a pas condamné, et devant la science théologique, qui n’en a pas encore donné une réfutation convaincante.
Probable aussi, 4 coup stir, le probabilisme, pour les mémes raisons. Démontré? Je ne le crois pas, et j’ai dit pourquoi. Prouyé faux? Non plus. Autorisé par Pattitude de l’Eglise? Incontestablement. C’est le systeme en vogue un peu partout
aujourd’hui, le plus répandu dans l’enseignement,.
le plus communément défendu dans nog récents manuels de morale. I] s’autorise, avec raison, de noms célébres et d’une certaine approbation tacite tirée de ce fait qu’on l’enseigne ouvertement au College Romain a Rome sous les yeux du pape, depuis longtemps déja. C’est plus qu’il n’en faut pour lui assurer le bénéfice certain d’une solide probabilité.
D’ailleurs, ce qu’on lui reproche surtout, c’est Vélasticité de son principe et le parti abusif, dangereux, qu’en peuvent tirer les malhabiles qui ne savent pas s’en servir, Est-ce 14 une
Weg d
oe
Bal
raison pour englober la doctrine tout entidre dans une méme réprobation? Les probabilistes sages évitent ces écueils. De quoi se plainton alors? Et sur quelle péremptoire raison pourrait-on s’appuyer pour refuser au probabilisme sa large part de probabilité officielle dans Venseignement de l’Eglise ?
Probable enfin, non moins strement, le systeme moral de saint Alphonse de Liguori. Est-il démontré @une facon absolue? Beaucoup d’excellents docteurs en doutent, qui ne gotitent point du tout VPemprunt qu'il fait au probabiliorisme. Est-il dé- — montré faux? Personne ne dit et ne peut dire cela, non seulement depuis que saint Alphonse est canonisé avec la note nil censura dignum appliquée par le pape a ses doctrines, mais surtout depuis que l’Kglise l’a officiellement honoré du titre de docteur. Sans doute ce n’est point la une consécration expresse, une approbation in forma specifica de toutes les opinions du saint, non plus que de son équiprobabilisme; mais c’est au moins une garantie négative de leur innocuité, et aussi, il faut en convenir, une forte présomption positive de leur vyérité. A supposer méme que, dans ses raisons intrinséques, le systéme équiprobabiliste ne trouvat point de fondement assez certain 4 sa probabilité, on devrait quand méme d@emblée le tenir au moins pour extrinséquement probable rien qu’é cause de la faveur trés singuligre que lui a témoignée l’Kglise dans les deux circonstances que nous venons de rapporter.
Le gros reproche, presque le seul qu’on lui fait, c’est qu'il n’est pas praticable. Il n’y a point la de quoi atteindre sa justesse théorique, et sa probahilité spéculative. S’il était si impraticable, aurait-il autant de partisans qu’il en a? On ne s’entend pas bien sur sa portée pratique. Divergence la-dessus et divergence quelque peu intéressée entre les fidéles de saint Alphonse et les fervents de Médina. Ce point n’est pas clair.
Enfin, la preuve que l’équiprobabilisme est au - moins un bon et probable systéme, c’est que les
probabilistes prétendent ne le distinguer que par une nuance légére de leur propre doctrine, ce qwils ne diraient point s’ils le tenaient pour faux.
En somme, trois systemes différents, tous trois ni évidemment faux ni évidemment vrais, tous trois certainement probables, tous trois honorés des faveurs de l’Eglise et du suffrage de trés hautes et vénérables autorités doctorales, tous trois aptes 4 procurer le bien des ames, chacun a sa facon, l’un plus sévére, l’autre plus bénin, le dernier tantét bénin et tantdt sévére.
Faut-il choisir? Et que choisir? Voila les deux questions qu’il nous reste a examiner.
Pour débarrasser le terrain, je réponds tout de suite 4 la premiére. La seconde fera Vobjet du prochain article. }
Faut-il choisir un de ces trois systémes?
J'ai entendu solidement développer la réponse négative par un de mes amis, dans les termes sui-
vants :
Sate fe ay Soo wary hc eee
« Choisir? Pourquoi, si les trois systémes sont ~
bons et probables ? Qui se permettra de m’en imposer un comme certain, avec exclusion absolue des deux autres, sous peine d’imprudence ou de fausseté? Le probabiliste le plus convaincu peut-il nier la probabilité au moins extrinséque des deux autres doctrines? Et si moi, qui ne suis ni ne peux étre un sayant, capable de juger au fond une siembrouillée et difficile controverse, si je veux m’en tenir dans la question des systémes, aussi bien que sur le terrain des doutes ordinaires, 4
Vargument d’autorité, de quel droit pourrait-on |
me l’interdire? »
—- Mais il y a contradiction entre eux. — « Pardon! Contradiction théorique quoad veritatem speculativam, cest bien possible ; mais je n’en sais rien et n’en veux ni n’en puis rien savoir. Cette contradiction ne me touche pas; je ne Vapercois méme pas. Contradiction pratique ? Eh non! ils sont bons et probables tous les trois. Je me demande comment un probabiliste s’y prendrait pour me montrer que, entre trois opinions probables solide, j’ai Vobligation de choisir celle
qui lui plait 4 lui, alors qu’une autre me plait —
davantage. En choisissant ce qui me va le mieux in casu, je suis probabiliste, et de la bonne école, je pense. »
— Mais enfin c’est déraisonnable, contraire au
bon sens et a la prudence de faire un choix sans —
raison : il faut toujours un motif 4 une préférence. Lequel invoquerez-vous pour vous déterminer ici ? Vous n’irez pas au hasard, sans doute, par plaisir de livrer au sort ou a un caprice la conclusion d’une affaire si grave que celle-la ?
— «Je réponds que si j’agissais ainsi je ne serais ni déraisonnable, ni’ imprudent. Car, la ot ma raison ne me fournit aucun motif raisonné, objectif, d’un choix a faire entré plusieurs partis également acceptables, je ne cesse point d’agir en homme raisonnable quand je prends le caprice de ma liberté, ou méme le sort, comme élément capable de me faire sortir de mon indifférence. Tous les jours nous agissons ainsi. Les apétres ont tiré au sort l’élection d’un successeur 4 Judas. Il y amille cas de ce genre-la dans l’histoire de VEglise, résolus de la méme maniere et le plus prudemment du monde.
«Et oti verrait-on de ’imprudence a pratiquer le probabiliorisme sage, ou l’équiprobabilisme, ou le probabilisme sage? Probahbilité solide partout, done prudence partout.
«Mais attendez! Il nes’agit pas du tout de faire un choix a Vaveuglette, sans motif. Vous ne m’avez pas encore compris, parce que je n’ai pas” encore exposé tout mon systéme a moi, lequel. plane, comme systéme réflexe, au-dessus des trois autres, au seul point de vue pratique, bien entendu toujours.
« Voici. Je serai tantét probabiliste, tantét autre chose, suivant les circonstances du cas vécw auquel j’aurai affaire. Je chercherai le plus grand
bien de mon pénitent, par exemple, et la ou une solution probabiliste me semblera offrir des dangers que ne comporte pas la solution probabilioriste, eh bien! je serai probabilioriste. Tenez, pour le dire en passant, cela m’arrivera aisément en matiare de sextwm, ou de confession de péches douteux, oti je tiens, par expérience du confessionnal, pour souvent trés périlleuses les directions probabilistes. Que si mon pénitent regimbe, alléguant que je n’ai pas le droit de Jui imposer une solution plus sévére quand il en existe une autre plus bénigne et solide probabilis, je lui répondrai trés simplement que si dans le cas mort et théorique des livres, opinion visée est dite solide probabilis, ce que je ne contesterai pas du tout, je la regarde, moi, comme n’étant plus solide probabilis dans le cas vivant qu’on soumet ala prudence de mon jugement.
« Une décision dangereuse ne peut étre une décision prudente, ni par conséquent une décision solide probabilis sérieusement approuvadble. Kt si mon pénitent persiste dang sa maniere de yoir, jaurai le regret de lui dire que puisquwil n’apprecie pas ma sagesse, il fera bien d’aller en chercher une ailleurs qui soit plus a son gotit; pour moi, ma conscience, en dehors de toute considération de systeme théorique de morale, me défend de commettre a l’égard de mon prochain ce péché contra caritatem qui consiste a Vinduire au mal que j’ai précisément mission de lui faire éviter.
« I] en sera exactement de méme, mais a ’in-
verse, quand je verrai que l’emploi d’une opinion plus probable présente un danger que ne comporte pas, bien au contraire, l’opinion simplement mais sérieusement probable. L’opinion probabilior (telle dans les livres) peut ne l’étre plus in casu, -au point de vue pratique de laction, toujours ~parce que le cas vivant comporte des adjuncta que ne vise point V’étifde théorique du cas mort, mis dans un cadre trop étroit pour correspondre fidelement a toutes les réalités.
« Si ma maniére de parler vous choque, parce que j’ai l’air de subordonner la probabilité des opinions a des considérations étrangéres aux questions qu’elles décident, je veux bien exprimer autrement ma pensée. Elle est claire, Dieu merci! et peut se traduire, sans péril Vobscurité, de plusieurs manieres différentes.
«Je dirai donc: De ce qwune opinion est probabilis, ou cequiprobabilis, ou probabilior, on a grand tort de conclure que chacun peut l’appliquer en pratique toujours prudemment, pour cette simple raison qu'il est probabiliste, équiprobabiliste ou probabilioriste. Trés rarement il arrive que le cas vivant soit identique au cag mort; tres souvent il arrive qu’a cété des éléments théorigques d’appréciation qui ont conduit a la note théorique de l’opinion (probabilis, probabilior, etc.), la pratique réveéle d’autres éléments gui changent l’état du cas, font intervenir d’autres préceptes, dautres considérations de prudence et ne permettent plus de mettre en usage V’opinion
théorique telle qu’on Vayait concue. Et alors, per
accidens si Yon veut, la dite opinion perd pratiquement son « applicabilité »; il faut la laisser, pour en prendre une autre qui soit prudente.
Voila dans quel sens je prétends qu’une opinion solide probabilis chez les auteurs peut étre solide periculosa en fait, et obligée de céder le pas ala probabilior qui ne présente pas les mémes inconvénients.
« Jene suis done théoriquement ni probabiliste, ni équiprobabiliste, ni probabilioriste; je n’entends rien a tout cela. Mais, pratiquement, je suis tantot lun, tantét ’autre, suivant que la prudence me dicte le bon choix 4 faire parmi les solutions que m’offrent les auteurs recommandables des trois écoles.
« Je vais plus loin, et je dis que quiconque est résolu, par principe, a n’employer toujours que les opinions probabiles ou que les probabiliores, se condamne 4a commettre bien des imprudences pratiques, quelle que soit sa confiance dans la valeur théorique de son systeme. Et c’est pour cela peutétre que l’Kglise n’a jusqu’a présent voulu définir la vérité absolue et exclusive d’aucune théorie, pour cela qu’elle les tient toutes pour probables a la fois, parce que toutes peuvent tour a tour, chacune a son heure et suivant les cas, conduire 4 des décisions pratiques, prudentes, probables. »
Voila comment raisonnait mon homme. Je lui fis encore une difficulté. — Mais, lui dis-je, sur quel principe vous appuierez-vous pour trouver tantot meilleures, tant6t moins bonnes, les opinions que vous adopterez ou rejeterez ainsi, en dehors de toute régle dictée par un systeme de morale déterminé? Vous prendrez les meilleures pour vos pénitents; mais c’est la du tutiorisme; vos pénitents n’ont pas obligation de faire ce qui est le meilleur, ni vous le droit de le leur imposer. I] y a une loi en jeu; sur quoi jugerez-vous qu’il est meilleur pour eux de Vobserver que de n’en pas tenir compte?
— « Vous vous méprenez, me dit-il. Ce n’est pas’
Vidée du plus grand bien obligatoire qui me guidera, encore moins l’idée de l’observation des lois a outrance. C’est l’idée d’un mal menacant a éviter, dune occasion de péché a éloigner, d’un danger enfin, privé ou méme public, a prévenir. La ou cette idée ne se présentera pas 4 mon esprit, la oti elle ne sortira pas de la réalité pratique des circonstances du cas vivant a résoudre, je laisserai mon pénitent choisir s'il le veut; je choisirai pour lui s’il m’en confie le mandat implicite; au besoin je Vavertirai de Vusage quw’il peut faire de sa liberté et lengagerai, sans l’y obliger, @ faire plutét pour le mieux. Sauf peutétre dans les questions de restitution, ¢’est la disposition oti d’ordinaire ils sont tous. Je me garderai avec une égale attention de favoriser par principe Ponus importabile de la loi ou les périlleux caprices de la liberté trop abandonnée & elleméme. » ;
— Tout cela est admissible, dis-je alors, mais
tout cela est en dehors de la question. Vous ne me parlez que de la maniére d’user en pratique des opinions probables ou plus probables, en vertu Vune régle, dune méthode qui n’en est pas une. Ce que je vous demande, c’est de me donner une réponse de principe sur la valeur spéculative, la vérité enfin, des trois systémes de morale que connait la théologie. Que vous, exclusivement praticien, entendiez faire abstraction du problime ainsi posé, je le concois fort bien, tant que vous restez sur le terrain du cas vécu, de la pratique. Mais il faut bien, pour choisir entre plusieurs opinions, savoir a l’avance qu’elles sont twte et pourquoi elles sont tute.
— « C’est simple, répliqua-t-il aussitét. Je m’en rapporte a mes auteurs, 4 mon manuel. A-t il tort ? A-t-il raison? Ce n’est pas mon affaire de le juger. Il me donne sur un point de morale deux opinions qwil dit étre Pune solidement probable, Vautre plus probable, ou toutes les deux équiprobabies. Je m’en tiens a son affirmation et ladessus je choisis, comme je vous le disais tout a Vheure. »
— Oui, mais votre auteur, votre manuel, fixe lui-méme la note des opinions ct leur décerne des brevets de probabilité d’aprés « son systéme de morale. » Je trouve un peu aveugle votre confiance en son autorité. Ne pensez-vous pas que vous feriez mieux d’étudier un peu la questien vousréme et de réformer au besoin son jugement, ni plus ni moins infaillible que le votre? Et si, en fin de compte, votre auteur a di commencer par adopter un systeme de morale pour en appliquer les principes a la résolution des cas de conscience qu’il rencontre au cours de ses traités, n’estimezyous pas que vous avez raisonnablement, tout comme lui, ce méme devoir a remplir, au moins dans la limite que peut permettre votre condition?
— « Sans doute, et je vous avoue que, dans le fond, je suis bien un peu humilié d’emprunter toujours l’intelligence du voisin pour penser. J’aimerais mieux voir par moi-méme. Mais le défaut de temps, un peu de paresse peut-étre..., et puis, avouez-le, ce n’est pas chose facile, 4 la portée du premier venu, que de choisir entre les trois systémes de morale. Je n’y vois, pour ma part, qu’obscurité et incertitude. »
— Pardon, repris-je. Il n’y a ni obscurité ni incertitude; la chose est trés claire, je vous l’assure. Je vous accorde qu’elle ne parait point telle la plupart du temps, dans les livres qui s’en occupent; mais, en réalité, avec un peu dordre et de précision, il est, je crois, tout a fait aisé de se faire une conviction définitive dans le choix du « systéme de morale » qui doit inspirer toutes nos
décisions pratiques.
(A suivre).
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CAUSERIES AVEC UN JEUNE CURE
LXXX VIII LES QUVRES (suzle)
GUVRES QUI ONT DIRECTEMENT POUR BUT LA GLOIRE DE DIEU (suite)