Op. cit.; chapitre Kp
Be ane — DU CLERGE ne
dit-il, venait de sa ferme et magnifique accentuation. I] n’était pas fort, et pourtant, a laide de cette articulation ferme et intelligente, il se faisait entendre a six mille personnes.
« La puissance de la parole ne consiste pas dans la force des poumons et dans la masse d’air qu’on peut remuer; sur ce point un Auvergnat ou le premier.venu des rémouleurs sera toujours plus fort que nous; mais elle est dans l’articulation, dans cette faculté qui sait tailler, découper en quelque sorte dans la matiére, dans le son brut, . ces douces et intelligentes vibrations qui remplissent les Ames d’harmonie et de vérité'. »
Et dans un autre chapitre : « Ce gui donne le sens et Vintelligence 4 la parole, c’est l’articulation. Ici le réle principal revient 4 la machoire, puisqu’il faut Pappeler par son nom, a la langue et aux lévres. Mais la m&choire est une machoire, cest-a-dire une chose a laquelle il n’est pas facile de faire entendre raison. Il faut la travailler importance 2. »
Et maintenant, nous le demandons, sont-ils nombreux les prédicateurs qui, pendant plusieurs années au moins — car il y faut des années, — se — sont livrés & un travail assidu en vue d’acquérir. une bonne articulation ? Sont-ils nombreux méme ceux qui ont une idée juste de ce que c’est que Varticulation, et soupconnent lexistence de « la
- science de l’articulation »?
Ah! les acteurs la connaissent, eux, cette science! Quelle importance ils y attachent ! Ecoutons le erand acteur Coquelin ainé :
« L’articulation c’est le dessin. de la diction. Une phrase de Samson, articulée comme il savait le faire,.cela valait pour la caractérisation d’un personnage un portrait au crayon de M. Ingres.
L’articulation est donc l'étude sur laquelle doit —
se porter le premier effort de ’acteur. Hlle est a la fois Pa 6 ¢ et le plus haut point de Vart. [1 faut Vapprendre au debut comme les enfants apprennent la civilité, parce que Varticulation est la politesse des comédiens comme I’exactitude est la politesse des rois, et il faut ensuite la cultiver toute sa vies. »
L’articulation est aussi l’étude sur laquelle doit se porter le premier effort du prédicateur. Elle n’est pas seulement la politesse, elle est le devoir, le premier devoir du prédicateur. Le premier devoir du prédicateur, en effet, plus que de tout autre parleur, c’est de se faire comprendre, c’est de faire entrer fortement dans l’esprit des pensées et des sentiments propres 4 toucher les ames, en faisant entrer nettement, distinctement, fortement dans V’oreille les paroles qui les expriment.
Sans doute le débit comprend beaucoup d’autres choses que l’articulation : les inflexions de voix, les intonations, les cadences, les gestes, etc., etc. Mais pouryu que, sous ces différents rapports,
4 Ch. m1, p. 30.
2 Ch. ty, p: Al.
3 art du comédien, Revue illustrée, 1889, ne 97.
566 | LAMI DU A
Vaction du prédicateur n’ait rien de trop cho-
quant, n’etit-elle par ailleurs rien de remar-
guable, une bonne articulation suffirait a le
rendre éloguent. Les juges les plus compétents Vassurent. Is lassurent des acteurs eux-mémes, 4 plus forte raison des prédicateurs, pour lesquels on est moins exigeant sous le rapport du deébit. M. Albert Lambert écrit :
« Le public est toujours reconnaissant a lartiste qui se fait bien comprendre. Beaucoup de comédiens n’ont eu que ce seul talent, et il a suffi 4 leur créer une situation solide au théatre. Ef, d’autre part, eussiez-vous le génie d’un Talma, @un Frédérick, d’une Mars ou d’une Rachel, si Yon ne vous entend pas, ou si l’on vous entend mal, c’est comme si vous n’existiez pas. Le premier point de la diction et de Vart dramatique, cest d’étre parfaitement entendu. Pour cela il faut une bonne yoix — naturellement, — mais surtout une articulation tres nette, trés pure, qui dessine toutes les lettres d’un mot comme des caractéres @imprimerie neufs, une articulation ‘qui martelle, siffle et morde bien les consonnes 1. »
Ceest grace a des cours de prononciation et d’articulation suivis réguliérement et méme presque quotidiennement pendant plusieurs années, que tel ordre religieux a eu de tout temps, et aujourd’hui encore, en assez grand nombre, des prédicateurs
qui sans étre doués dune maniére brillante et.
extraordinaire pour la parole, et sans étre précisément des orateurs, parlent vraiment bien et peuvent paraitre avec honneur dans les plus grandes chaires.
Et encore il est probable que ces cours Unie loin de présenter, surtout au point de vue capital de Varticulation, toute la perfection qwils pourraient et quiis devraient avoir. Les maitres sont-ils toujours, de toute maniére, ce qwils devraient étre ?
Qu’on veuille bien relire avec nous et peser les paroles de M. Legouvé que nous avons citées plus haut : « Cest Varticulation et l’articulation seule qui donne la clarté, l’energie, la passion, la véhémence. » Sans articulation non seulement il n’y a pas de clarté, mais il n’y a méme pas de veéritable énergie, de veritable passion, de véritable véhémence. I] faudrait répéter ces paroles aux futurs prédicateurs, tous les jours, pendant tout le temps de leur grand, séminaire, jusqu’a ce quwils les eussent véritablement comprises. Car ce sont la des choses qu’on ne comprend pas quand on les entend simplement dire en passant. Il faudrait leur en donner Vintelligence par des exemples, des exercices. Il faudrait arriver a les bien convaincre de ce que dit Pabbé Mullois : « Ce qui nous manque surtout, c’est Particulation, » et que « toute la valeur un mot est dans la consonne, tandis qu’on la met souvent dans la voyelle. » Il faudrait leur apprendre par des exercices fréquemment répétés 4 mettre la valeur d’un mot dans la consonne.
* Sur les planches.
j as
Au sujet des moyens de se former a cette articulation si nécessaire 4 lVorateur, M. Gondal entre dans de grands détails, et il donne de nombreux exercices. Les moyens qu'il indique et les exercices qu’il propose ne sont pas tous nécessaires au méme deegré. Ils ne sont pas nécessaires a tous. Plusieurs méme ne sont présentés que comme moyens de corriger certains défauts, la blésité, le chuintement, le zézaiement, le grasseyement, le bredouillement. On trouve la des indications précieuses appelées a rendre de grands services dans les maisons d’éducation.
Le chapitre second du livre premier, intitulé Emission des voyelles et accent provincial, ne porte pas sur l’articulation, mais sur la bonne: prononciation francaise. C’est un traité complet de prononciation frangaise en prenant pour base la régle généralement suivie que M. Legouveé formule ainsi :
« Il faut donner aux voyelles l’intonation acceptée par Paris. Paris donne la loi en fait de voyelles. Presque toutes les provinces, surtout les provinces méridionales, ont, en prononcant les voyelles, un accent qui préte au ridicule’. »
Ce traité de prononciation francaise, nous l’avons tous appris par lusage dés notre enfance. Il ne peut étre nécessaire et méme utile dans sa totalité qu’a des étrangers. Cependant les Francais de la province, a quelque région quwils appartiennent, y trouveront plus ou moins, mais tous sans exception, certaines régles de prononciation quils ignorent, qwils se sont habitués dés leur enfance a violer sans y prendre garde. Les prétres qui ne se destinent a précher que dans la province ot ils sont nés, peuvent fort bien se passer de connaitre ces régles. Ils ne s’apercevront pas qwils les violent, et personne ne s’en apercevra autour Veux. Il n’en est pas de méme pour ceux qui peuvent étre appelés a précher 4 Paris et dans les différentes provinces de la France. Ceux-ld feront bien de se défier de leur-accent, de la prononciation qu’ils ont pris ’habitude de donner a certaines voyelles, de leur prononciation de certains mots, et de travailler a s’en corriger, s’ils le peuvent, en étudiant le livre de M. Gondal. Nous disons « s’ils le peuvent, » parce qu’on ne peut pas toujours se corriger de ses défauts de prononciation simplement & Vaide d’un livre. Le plus souvent un maitre est nécessaire. De la lVimportance des lecons de prononciation dans les ordres religieux voués a la prédication.
Le traitée de prononciation francaise ni M. Gondal serait d’une grande utilité dans les colleges et petits scminaires. Nous faisons des veux pour que les maitres y aient recours et en fassent bénéficier leurs éléves. Parlons ainsi leur rendrait surtout de grands services pour les former & l’articulation. Quand méme ils ne feraient que leur
* Tart de la lecture, p. 51.
a s, WAMIDU CLERGE
donner un commencement de formation, en exposant les regles principales et en essayant de les faire appliquer, ce serait déja un grand point. Le seul fait de leur faire bien comprendre en quoi consiste l’articulation et quels sont ses avantages, pourrait, dans bien des cas, amener d’heureux résultats. Nous en disons autant, a bien plus forte raison, pour les grands séminaires. Parlons ainsi devrait étre, sinon le manuel des éléves, au moins le guide des professeurs d’éloquence sacrée et du correcteur de table, c’est-a-dire de celui de ces Messieurs les professeurs qui est. chargé de reprendre le lecteur au réfectoire. « Tous ceux qui sont appelés a instruire la jeunesse, dit Audisio, tant dans les premiéres que dans les derniéres classes, rendraient a VYeloquence un service signalé, en étudiant d’abord eux-mémes avec soin les régles de la prononciation, et en la formant ensuite exacte et pure sur les lévres de leurs éléves ; ceux-ci croitraient dans cette heureuse habitude, et quand le temps de se produire serait arrivé pour eux, ils se trouveraient, sans effort ni recherche, des hommes parlant avec grace 1. »
Tout ce que nous venons de dire roule uniquement sur la prononciation. Cette partie de laction est tellement importante et tellement négligée par les prédicateurs qu'il était bon d’y insister. Bien entendu, M. Gondal ne s’y renferme pas. Ul traite, et toujours d’une maniére scientifique et complete, ce qui regarde les intonations,. les cadences, le geste, ce qu'il appelle la mimique, le maintien, les mouvements du corps, le jeu de la physionomie. Il a ensuite tout un chapitre,. le dernier de Vouvrage, intitulé : VAlphabet du geste. De plus il prend soin d’illuminer ces régles abstraites par de nombreux dessins. Tout cela est
‘intéressant et surtout fort utile. Les professeurs d’éloquence y trouveront les regles relatives aux intonations et aux gestes exposées avec une précision et une largeur qui manquent souvent aux traités sur ces matiéres. Afin qu’on en puisse mieux juger nous citerons deux passages : l’un relatif aux intonations, Pautre sur le geste.
D’abord sur les intonations.
M. Gondal formule cette regle qu’il faut atiaquer avec franchise la note vraie. « Le plus sage est de commencer simplement et loyalement par la note vraie, donnée dés le premier mot sans hésitation, sonore et pure... L’ouverture du larynx doit se faire subitement, d’un seul coup, sans hésitation, ni incertitude... I] ne faut pas que le coup de glotte, comme on dit, soit trop brusque, car il produit alors chez les auditeurs une impression désagréable...
« Un bon coup de glotte, ni trop flasque, ni
‘ Gité par le P. Gisbert : L’éloguence chrétienne dans Vidée et la pratique. Appendice sur Vaction, p. 369.
trop violent, sans explosion et sans sifflement, est chose tres difficile 4 acquérir: I] faut 4 qui veut Patteindre, @heureuses dispositions et beaucoup W@exercice. Les docteurs Brown et Garnault se portent garants de Vefficacité de la gymnastique suivante :
« Sur le ton de la voix parlée, qui d’ordinaire est le fa, chanter successivement sur chaque voyelle, l’exercice ci-joint :
; —— => = => 3 ye i ji < ye.
Ae ee et a a a a e e e e i i i i ie) oO 16) 1) U U u u ou. ou ou ou eu eu eu eu
« Attaquer le son avec fermeté et netteté, en évitant également la rudesse et le glissement.
« Si le résultat se fait attendre, patienter, reprendre sans se lasser le précédent exercice, et au besoin ajouter le suivant :
« Prononcer d’abord vigoureusement la syllabe « heupp; » puis murmurer en. chuchottant la diphtongue « eu »; et chanter enfin immédiatement aprés l’exclamation « ah! »
ah!
chanté
eu, eu, eu murmure
heupp, parlé
« Durant l’exécution, destinée avant tout a renforcer les muscles dilatateurs et constricteurs de la glotte, respirer aprés chaque note doucement et sans effort; Vexécutant ne doit s’en apercevoir que par un léger mouvement du diaphragme.
« Lorsque Vexercice peut étre chanté en fa, que nous supposons étre la dominante de la voix parlée, monter et descendre la gamme, demi-ton par demi-ton, mais en restant dans les limites des sons les plus faciles a émettre par notre voix.,
« Tiens, voila un chien! Cette phrase banale peut fournir un parfait exercice d’intonation. Représentez-vous vivement les circonstances diverses qu’on va seulement indiquer, et débarrassez-yous de tout ton convenu.
« Le chien est pour vous un animal quelconque. Ni répugnance, ni sympathie. Hn voici un qui passe, inattendu, indifférent :« Tiens! voila un « chien! Crest étonnant, ott va-t-il? »
« Lé chien vous répugne. Un premier se montre : « Tiens, voila un chien ! Est-ce ennuyeux! »
« Un second s’approche : « Tiens! encore un chien! Sont-ils assommants! »
« Un troisiéme vous fréle : « Un chien! Oh!
Vimpertinent ! Oh! la sale béte! »
« Un quatriéme, horrible galeux, vous leche la main: « Pouah! un chien! Veux-tu ten aller!
Quelle horreur ! »
« Un cinquiéme, furieux, fond sur vous 4 Vimproviste : « Un chien! un chien! Au secours! au secours ! »
L’AMI BU
« Il n’est question qué @un chien enragé, qui rode menacant, terrible: « Le chien! le chien! Sauvons-nous! Le voila! Vite, vite, vite! »
« L’animal « fidéle » vous inspire au contraire une sympathie irrésistible. — En pleine campagne : « Tiens, un petit chien! Oh! le joli toutou! Est-il
- gentil! Viens, mon petit, viens! »
« Au jardin d’acclimatation : « Oh! les beauaw chiens! les bonnes bétes! Sont-ils gros! sont-ils forts! »
«Sur le bord de la riviére: « Oh! un chien!
Sont-ils cruels de jeter 4 l’eau cette pauvre béte! Pauvre chien! Ils lui ont coupé la queue et les oreilles ! » 1
Evidemment ces exercices ne suffisent pas. On
doit en ajouter beaucoup d’autres, et il faut l’aide
dun maitre. Les nombreuses indications et les régles si multipliées qu’on trouve dans Parlons ainsi n’eussent-elles d’autre résultat que de montrer qu’on a un grand chemin a faire avant d’arriver a posséder l’action oratoire, elles seraient déja trés profitables.
H est clair qu’on ne peut apprendre V’art des intonations dans un livre. Encore moins peut-on y apprendre Vart du geste. « On ne décrit pas un beau geste, on le montre. Pour s’initier a la technique comme a V’idéal de l’art mimique, il ne suffit pas de lire, il faut voir 2. » Afin de faire
voir, M. Gondal a multiplié des dessins empruntés aux chefs-d’ceuvre de la sculpture et vraiment
bien choisis. Ces dessins sont pleins d’intérét, mais il faut bien convenir qu’ils né peuvent avoir qu’une utilité fort restreinte. Les deux grands moyens de se former & une bonne gesticulation sont de prendre les lecons d’un maitre, et, ce qui est peut-étre encore plus utile, de suivre, en observant avec soin leur maniére de gesticuler, les orateurs soit de la chaire, soit du parlement, soit du barreau les mieux doués sous ce rapport par la nature, et qui ont développé leur talent par les régles de Part.
Parmi ces régles, il en est qu’on trouve dans toutes les rhétoriques, celle par exemple que Quintilien formule ainsi: ,
« Crest une réegle constante parmi les maitres de Vart que la main ne doit-jamais aller plus haut que les yeux, ni plus bas que la poitrine *. »
La plupart des auteurs de manuels de rhétorique reproduisent cette régle sans l’expliquer ni la justifier, et en la présentant d’une maniére tellement absolue qu’on dirait vraiment que cela est ainsi parce que les rhéteurs ont décidé que cela serait ainsi et que leur arrét est sans appel. M. Gondal, au contraire, expose longuement les principes et la théorie, et il en déduit cette régle par voie de conclusion, en prenant soin qu’elle n’ait rien @absolu et n’aille pas plus loin que les prémisses, lesquels laissent une assez grande latitude.
* Parlons ainsi, liv. Il, ch. vm, p. 268.
* Ibid., liv. III, ch. xim, p. 449.
° Inst. orat., lib. XI, cap. m1.
ne
CLERGE
« On fera donc sagement d’adopter comme régle générale, d’exécuter les gestes courants, ceux de la conversation et ceux du discours calme et familier, exclusivement dans Venceinte du quadrilatére dont on vient d’indiquer les faces, évitant avec un égal souci, comme Quintilien au nom des anciens nous le recommande, et d’élever la main plus haut que les yeux, et de l’abaisser plus bas que la poitrine jusqu’a l’aine, et de la pousser plus loin que le milieu du corps jusqu’a l’autre épaule, ajoutons et de la projeter en dehors de fagon a rendre par trop obtus l’angle que l’avant-bras forme avee la poitrine.
« Mais pour peu que la conversation s’anime, pour peu gue le discours s’échauffe, adieu le respect des frontiéres! En haut, en bas, en dehors, en dedans, de tous les cdtés la main s’échappe. La vie a ses entrainements inévitables, et la rhétorique est impuissante 4 contenir les impulsions du coeur. « Les régles, disait Baron, défendent de « lever les bras au-dessus de la téte, mais si la « passion les y porte, ils feront bien : la passion « en sait plus que les régles. » Les modernes sont sur ce point beaucoup moins sévéres que les anciens. L’impassibilité, depuis le christianisme, n’est plus une vertu, et on pardonne volontiers un excés de mouvement a qui veut exprimer une émotion sincére. Les anciens d’ailleurs, du moins — les artistes, se gardaient bien de prendre 4 la lettre les conseils des rhéteurs, témoins les deux chefs-d’uvre de sculpture antique reproduits par les figures 22 et 23. Question, alors comme aujourdhui, de tact et de mesure. Seuls .les grands écarts, qui sont de nature a choquer l’auditoire en ridiculisant l’orateur, doivent étre soigneusement et partout proscrits *. »
Telle est, nous semble-t-il, la vraie maniére dexposer les régles de Vaction oratoire. Au lieu de préceptes qui ressemblent 4 des articles du Code civil ou 4 des formules du Codex a Vusage des pharmaciens, des théories élevées et pleines @Vampleur. 5
Vv d
L’étude du livre de M. Gondal n’etit-elle pour un prédicateur d’autre résultat que de lui faire bien comprendre combien il est nécessaire de se
former a l’action, et les ressources que l’action
oratoire peut tirer de-l’art, son utilité serait déja trés grande. Or ce résultat, il est incontesta- . blement trés propre a le produire. Voyez par exemple ce quil dit du coloris dans la diction. Saviez-vous qu’on peut mettre du coloris dans sa diction? Savez-vous en quoi ce coloris consiste? « Le coloris dans la diction, dit M. Legouyvé cité
' L. II, ch. xvi, p. 514. — On trouve dang le texte méme de ce passage deux dessins dont lun est la reproduction de Apollon de Naples, bronze d’Hereculanum, et autre la reproduction @’une femme inconnue, Rome, collection Giustiani. L’un et autre ont la main élevée au-dessus de la téte, et ce geste, loin d’étre choquant, est vraiment superbe. Sane
par M. Gondal, est autre chose que la verve, Vesprit, ’émotion : c'est une qualité toute spéciale, et qui demande des dons particuliers... 1 »
« La faculté de bien dire, ajoute M. Gondal, avant tout, est un don de nature, et, en un sens trés vrai, toute voix vient du ciel.
« Faculté indispensable : comment parler sans voix ? Mais faculté insuffisante: on n’est pas plus orateur pour avoir une yoix magnifique qu’on
est coloriste pour posséder un assortiment complet de couleurs.
«Les nuances dont il veut se servir pour animer et embellir son dessin, le peintre doit tout d’abord les préparer sur sa palette. Les harmonies ‘dont il a besoin pour faire vivre et briller son discours, Vorateur doit Jes étudier tout @abord sur ses cordes vocales. Sa palette a lui, c’est l’al- ’ phabet...
« Avoir recu du ciel une voix métallique, Vor, dargent ou d’airain, et s’étre fait par l’exercice une voix de velours, est-ce suffisant pour trés bien dire? Non. On peut avoir sous la main la plus riche collection de couleurs, savoir étaler sur sa palette la plus admirable série de nuances, et n’étre qu’un barbouilleur. On peut avoir, dans son larynx, le moyen @imiter toutes les résonnances, savoir reproduire a la perfection toutes les har- - monies de la voix humaine, et n’étre qu’un bre- ~ douilleur.
« Cest que Vessentiel pour le peintre n’est pas
@Vacquérir des couleurs — question de gros sous, — ni d’en faire sur la palette un heureux mélange — question de métier, — mais bien de les appliquer avec art sur un beau dessin : a ce prix seulement on est coloriste.
« Cest que Vessentiel pour le parleur n’est pas d’acquérir de la voix — le ciel seul la donne, — ni de savoir exécuter sur les cordes de son larynx toutes les variations qu’elles peuvent rendre — gymnastique et discipline, — mais bien de tirer a propos de son organe les accents les plus propres 4 rendre de nobles pensées : ace prix seulement on est orateur. Exercez-vous 2. »
Kst-il possible de faire mieux ressortir les ressources de Vart et les avantages qu'il promet a ceux qui pénétrent ses secrets? « On n’est pas plus orateur pour avoir une voix magnifique qu’on est coloriste pour posséder un assortiment complet de couleurs. » Cela ne saurait étre trop redit, car cela est vrai 4 la lettre et peint tres bien Villusion grossiere que le vulgaire se fait au sujet de certains prédicateurs agités et bruyants, et celle que ces prédicateurs se font eux-mémes. Un certain nombre se croient orateurs parce qwils ont une belle voix et qu’ils crient tres fort, absolument comme certains barbouilleurs se croient et s’intitulent des peintres parce quils savent étendre sur toutes sortes d’objets des couleurs riches et voyantes.
4 La Lecture en action, 251-252.
2 L. II, ch. 1x, p. 304 et 306.
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Menus propos oi Topffer s’applique a montrer @une maniére humoristique la différence qui existe entre ces trois choses si souvent confondues : le procédé, le moyen, Vart.
«Le procédé est un gros bonhomme qui s’attache un tablier sur les reins, prend son pot a couleurs, y trempe sa brosse et peint en sifflant, tant6t un banc rustique, tantét un contrevent vert ou un*arrosoir; aprés quoi il va boire un coup. S’il a du génie et de fortes études, il s’éléve jusqu’a Venseigne, et il peint des lettres jaunes sur un fond noir, ou bien encore il se hasarde 4 représenter deux chandelles en sautoir. Demandezlui s'il connait Part, méme de vue; le bonhomme, croyant que vous vous gaussez de lui, vous dira : « Passez votre chemin, farceur! » . #
« Le moyen (j’entends limitation), bonhomme aussi, patient, exact, minutieux. I] travaille sans tablier et il tient une palette. Avec cette palette, il peint au naturel un fromage et deux pains de sucre sur la devanture d’un épicier. S’il a de la perspective, il peint sur les maisons borgnes de
fausses fenétres; ou, dans le potager d’un bour- |
geois, au fond d’une allée ‘d’acacias, Vallée d’aca~ cias qui se continue jusqu’a un kiosque chinois. Sila du génie et de fortes études, il copie sur une toile le site champétre le plus connu dela banlieue, il Venvoie 4 Vexposition et son tableau rayit de plaisir tous les habitués du site cham-
pétre. Arrivé 4 ce point, il méprise le procédé, il.
sintitule artiste, et si vous lui demandez des nouvelles de V’art, il répond : « Trés bien, et la « votre? ».
« Crest ce personnage-la que les gens confondent avec Vart lorsque, habile et exercé, il est parvenu aux extrémes limites de la perfection que comporte son métier. Et cependant, si loin qwil les
recule, ces limites, il peut tout au plus toucher 4—
celles ot: commence l’art, mais sans les franchir jamais 1. »
Il peut-paraitre irrespectueux et exagéré, mais il est absolument exact, et on peut affirmer sang la moindre malice, qu’au point de vue de Vaction oratoire pas mal de prédicateurs ne vont pas au-dela du procédé, et que bien peu s’élévent au-dessus du moyen.
Ceux qui se distinguent par le moyen arrivent a une réputation locale qui est quelquefois tres grande. Absolument comme le peintre. « Il copie sur une toile le site champétre le plus connu de la banlieue, il V’envoie 4 Vexposition et son tableau ravit de plaisir tous les habitués du site champétre. » Le voila arrivé 4 la célébrité dans gon canton. « C’est ce personnage-la que les gens
confondent avec l’art. » C’est ce prédicateur-la-
que les gens confondent avec lorateur. Ce prédicateur-la fait, ordinairement du moins, beaucoup de tapage, et il produit un grand effet. Il produit
un effet que, le plus souvent, un véritable orateur.
abel Vip Clie ka:
' Cela nous remet en mémoire un passage des
serait incapable de produire dans le méme milieu. C’est Vhistoire du peintre du paysage le plus connu de la banlieue. Il obtient dun certain public une admiration que des paysagistes de génie ne sauraient provoquer. Claude Lorrain, Asselin, Téniers, Karel du Jardin, Ruysdaél auraient beau se présenter avec leurs plus belles toiles : c’est le peintre du paysage de la banlieue qui, avec ses couleurs voyantes et sa reproduction fidéle, remporterait le prix.
Aussi bien, s'il ne s’agissait que de conquérir VYadmiration de ses auditeurs de maniere a faire dire de soi a des lieues 4 la ronde qu’on préche bien, ce qu'il y aurait de mieux 4 faire, dans un grand nombre de localités, ce serait de laisser Vart parfaitement tranquille. Au lieu de s’évertuer a lui dérober ses secrets, on emploierait plus utilement son temps 4 se rendre maitre du moyen, ou méme simplement du procédé. Dans bien des cas le procédé pourrait suffire.
Mais pour le prédicateur il s’agit de tout autre chose. Ce n’est pas sa personne qui est en cause. Ce n’est pas sa réputation qui est en jeu. C’est le bien des Ames.
Il est une partie de l’action oratoire qui n’a pour but que de plaire. On peut tres bien, pour tout ce qui tient a cette partie secondaire, négliger les régles de Vart et s’en tenir au moyen, et méme au procédé quand les auditeurs auxquels on s’adresse — et ces auditeurs-la se rencontrent fréquemment — sont plus sensibles au procédé et au moyen qua lVart. Dans Vaction: oratoire polie par les raffinements de art, comme dans la composition du discours, il y a de ces beautés que Fénelon appelle « des beautés bien fragiles ; en voulant les toucher on les fait disparaitre * A moins que l’auditoire auquel il s’adresse soit tellement sensible a ces beautés fragiles qu'il n’accorde son attention qu’aux discours ow il les rencontre, le prédicateur fera bien de viser a des qualités plus utiles.
Il n’est pas nécessaire, lorsqu’on parle devant certains auditoires peu ouverts aux beautés artistiques du débit, que tous les gestes soient arrondis et harmonieux, ni méme qu’on soit en mesure de parcourir avec aisance et une stireté absolue toute la gamme des intonations. On peut faire un trés grand bien a ses auditeurs sans s’astreindre aux régles dailleurs trés justes que M. Gondal, s’appuyant sur les meilleures autorités, formule sur ces points et sur plusieurs autres. Mais il est des cétés de Vaction oratoire — et c’est le plus grand nombre — qui ne visent pas seulement 4 la beauté et a l’agrément. Il est beaucoup de régles que le prédicateur ne peut enfreindre qu’en sacrifiant plus ou moins le bien de ses auditeurs.
Telles sont en particulier les regles qui tendent a produire cette articulation correcte, nette, ferme et fortement accentuée grace a laquelle un prédicateur, méme avec une voix ordinaire, se fait par-
' Dialogues sur Véloquence, Dialogue I.
faitement entendre d’un nombreux auditoire, et
réussit 4 mettre les vérités qu’il expose dans un grand relief, et 4 les graver, et en quelque sorte a les buriner dans V’esprit de ses auditeurs. Les auditeurs ne verront pas Vart. Ils ne songeront pas 4 admirer le prédicateur. Ils seront tout entiers & ce quil dit. C’est la qu’est le succes.
C’est la aussi qu’est Vart. Le comble de Vart consiste précisément & cacher Vart. Le prédicateur n’est jamais plus éloquent que lors- | quwil parvient 4 se faire complétement oublier. Il n’est jamais plus artiste. Topffer dit en parlant de l’art « que le vulgaire jouit de ses bienfaits sans le connaitre 1. » Quand on lit une de ces fables de Lafontaine d’une allure si dégagée, si simple, si naturelle, et en apparence si négligée, on ne pense pas a l’art. On ne voit que le naturel, le charme et la grace. Otez l’art de ces fables : le naturel, la grace, le charme disparaitront aussitét. Il en est de méme, au moins dans bien des cas, quand on entend un prédicateur qui est véritablement artiste. Mais, chose triste a dire et cependant trés vraie, ce succes, le seul vrai, le seul désirable, n’éblouit que médiocrement un certain nombre de prédicateurs qui, plus ou moins consciemment, veulent qu’on les admire.
Quand on dit, dans le clergé, et Dieu sait si on le dit fréquemment, qu’il n’y apas besoin de tant d’art pour faire du bien en préchant, bien souvent on fait tout simplement preuve Vignorance, ou bien encore c’est la cause de la paresse qu’on plaide. Quelquefois aussi on parle sous impression d’un malentendu. Ce malentendu est tres ancien, et, dans ses Dialogues sur V’éloquence, Fénelon s’est appliqué a le dissiper. « Si vous n’entendez par art, dit-il, que cette invention de rendre un discours plus poli pour plaire aux auditeurs, je ne dispute point sur les mots, et’ javoue quwil faut oter Vart des sermons; car cette vanité, comme nous l’avons yu, est indigne de l’éloquence; a plus forte raison du ministere apostolique... Mais ~ si vous entendez par art et par éloquence ce que © tous les habiles d’entre les anciens ont entendu, il ne faudra pas raisonner de méme 2
Qu’on applique ce principe a action oratoire, et on sera en plein dans la vérité. A
Un autre malentendu assez fréquent est coh qui porte a négliger de se former 4 l’action suivant les régles de Vart, sous prétexte qu’il est indigne de ’ambassadeur du Christ et du ministre de la parole de Dieu de porter dans l’exercice de son sublime ministére des préoccupations toutes terrestres et, si on les compare 4 la fin si grande que le prédicateur doit poursuivre, vraiment bien petites. Sans doute. Aussi ne conseille-t-on pas de porter ces préoccupations en chaire. On conseille méme tout le contraire. 5
« On peut étudier son action dans le cabinet, dit le Pére Gaichiez, en chaire il n’y faut plus