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Loca \ctts » Dialogue III

- penser. C’est alors le temps de s’occuper entiére-

ment du sujet, et des fins sublimes’ du ministére 1. »

Les maitres ne conseillent méme. pas de préparer, pour chaque sermon qu’on donne, ses intonations et ses gestes, mais de s’exercer longuement

de maniére 4 pouvoir porter dans tous ses ser-

mons, sans aucune préparation immeédiate, une action vraiment artistique. « Lorsque l’art, dit le

Pere Louis de Grenade, lorsque l’art, par une

longue habitude, est comme passé en nature, et que l’esprit est dés longtemps instruit et pénétré de ses préceptes, il pourvoit comme naturellement et de soi-méme a tout ce qu’il faut dire, sans consulter aucune régle de rhétorique 2. »

Du reste, il en est de méme pour les orateurs

profanes. C’est pour cela que Fénelon était d’avis que l’éloquence exige une longue préparation, une

préparation acquise par des exercices faits longtemps 4 l’avance, dés la jeunesse. « Je voudrais, dit-il en parlant de Vorateur, qu’il s’exercat de bonne heure; car je n’ignore pas ce que peut Vaction 3. »

« Quand je dis, fait observer l’auteur du Traité de Vaction de Vorateur, quand je dis que l’ora- teur doit observer les préceptes, je n’entends pas que l’avocat y songe quand il plaide sa cause, ou le prédicateur quand il fait son sermon. Car alors ilne doit penser gu’a la chose quil traite, ne suivre que les mouvements et les passions que lui donnent son sujet, le lieu ou il est, et la présence

de celui a quiil parle : de quoi la pensée des pré-

ceptes et le soin de les observer le pourraient beaucoup distraire, s'il s’y amusait 4 ce momentla. Outre que cela ralentirait ’ardeur de son discours, et serait méme capable de troubler sa mémoire. Car, comme dit saint Augustin en son livre de la Doctrine chrétienne : « Il n’est pas « possible qu’un homme parle bien et qu’en méme « temps il songe aux enseignements qu’on lui a « donnés pour bien parler. » Et il faut bien prendre garde qu’en apportant trop de soin pour parler avec art, les choses dont il faut nécessairement parler s’échappent de la mémoire.

« Je n’entends pas non plus que toutes les fois qu’il a a parler en public, il étudie dans son cabinet tous les gestes dont il doit user, ou en la chaire ou au barreau, comme ce Roscius dont les anciens disent qu’il ne faisait jamais de geste devant le peuple qu'il n’etit étudié en son particulier. Car cela ne serait possible ni a un prédicateur qui a nombre de sermons a faire, ni & un avocat qui a quantité de causes a plaider. Kt

» quand ils en auraient le loisir, le temps quils em-

ploieraient a un soin si peu nécessaire, au lieu de le donner tout entier & bien meéditer les choses graves et importantes desquelles ils ont a parler,

serait bien mal employé...

4 Maximes sur le ministére de la chaire, 1 partie,

chap. vi. Ree :

2 Rhétorique ecclésiastique, livre V1, ch. xu. 3 Dialogue I.

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« Ce que j’entends que fasse un homme qui se’ propose de faire ce métier de parler en public, cest qu’avant de s’y mettre, il apprenne ces préceptes de l’action, qu’il essaie en son particulier de les pratiquer, et quwil s’y adonne avec soin jusqwa ce que par un continuel exercice il s’en soit formé une bonne habitude 1. »

C’est dans ce sens, c’est dans ces limites qu’on dit que les orateurs, pour étre véritablement orateurs, doivent s’astreindre a suivre les régles de Part. Cela veut dire qu’ils doivent, non par une préparation prochaine et immeédiate, mais par une préparation éloignée et de longue main, se familiariser avec les régles au point d’étre en mesure de pouvoir les observer sans effort, sans avoir besoin d’y penser dans la chaleur de l’action.

Le cardinal Manning a dit le vrai mot. La préparation requise pour le prédicateur, dit-il, « c’est la préparation, non du sermon, mais de l’homme. lt is the preparation, not of the sermon, but of the man 2. »

Or, pour exercer avec tout le fruit dont il est capable le ministere de la parole, le prédicateur doit étre préparé de maniere a posseder au moins les qualités positives élémentaires, celles qui. se trouvent a la base de l’action, a savoir les qualités qui se rapportent a Varticulation. Mais la préparation qui lui est le plus nécessaire, c’est celle qui aboutit a le rendre exempt des défauts, nous ne dirons pas les plus choquants, mais les plus propres a diminuer l’efficacité de sa parole.

Les deux principaux sont le ton de la chaire, et la véhémence a contre-temps.

D’abord le ton de la chaire.

De tous les défauts qui se rencontrent dans la prédication, celui-ci est le plus commun, le plus

‘nuisible au bien, et le plus difficile 4 déraciner.

Deux traits le caractérisent : la monotonie et Vemphase. Ces deux caractéres ne sont pas toujours réunis. La monotonie va presque toujours avec ’emphase; mais il est des prédicateurs dont le ton est monotone sans étre le moins du monde emphatique. Un bon nombre de prédicateurs ont le ton de la chaire uniquement parce qu’au lieu. de parler, ils chantent, ils psalmodient. Leur sermon, nous ]’avons dit déja, ressemble a une préface.

«Comme un joueur @instrument qui ne toucherait jamais qu’une méme corde, serait ridicule et insupportable ; aussi n’y a-t-il rien qui ennuie tant les auditeurs et qui leur donne un si grand dégotit que celte voix toujours uniforme. Ce n’est pas qu’entre tant de gens en qui l’on remarque ce défaut, il ne s’en trouve qui ont une si belle voix, et qui remplit’ si bien Voreille, qu’elle ne laisse pas d’avoir quelque chose d’agréable encore

4 Traité de Vaction de Vorateur (un vol., Paris, 1657), p. 288-248, cité par M. Gondal qui trouve cet auteur trés judicieux, p. 530:

2 Le sacerdoce éternel, chap. xiv.

VAMI DU CLERGE

qwils ne la manient pas comme il faut: mais elle plairait incomparablement davantage, sils lui savaient donner les inflexions convenables aux sujets et aux passions. Outre cela, ces voix si belles, quoique mal gouvernées, sont extremement rares ; et pour les communes, ce vice les rend entiérement désagréables. Je passe plus avant et je dis que cela ne déplait pas seulement a Voreille, mais nuit extrémement a l’effet que le discours devrait produire, pour deux raisons. L’une, que cette prononciation, qui est égale partout, égale aussi toutes les parties de loraison, et ote toute la force a ce qu’elle a de plus fort dans le raisonnement et tout le lustre a ce qu'il y a de plus éclatant dans les figures et dans toute la diction; si bien que ce qui devrait le plus émouvoir n’émeut point en effet, parce quil est toujours prononcé d’une méme facon. L’autre,-qu’il n’y a rien de si endormant qu’un long discours sans aucun changement de ton, et qwil y aplusieurs personnes qui, encore qu’elles regardent fixement celui qui parle, et qu’elles aient bonne intention de bien écouter, ne se sauraient défendre du sommeil, a cause de ce défaut de prononciation.

« Et néanmoins cette monotonie est un vice non seulement commun, mais presque général en ceux qui parlent en public. J’y tombais au commencement aussi bien que les autres, et je ne sais comment ceux qui m’écoutaient me pouvaient souffrir; car ma prononciation m’ennuyait tellement qu’a peine me pouvais-je supporter moiméme. Ht dés lors je songeai aux moyens de diversifier ma voix, pour la rendre moins désagréable.

«Je me mis premiérement a considérer d’ou pouvait venir cette vicieuse facon de prononcer, en laquelle la plupart tombent sans y penser, et dont ceux mémes qui reconnaissent fort bien que

cest un vice, ont tant de peine 4 se guérir. Et je:

n’en pus trouver d’autre cause. que celle-ci: c’est que ceux qui apprennent 4 lire aux enfants, les accoutument a prononcer d’une méme facon tout ce quils lisent; et que ces enfants, sortant de ces mains-la, tombent en d’autres qui ne valent pas mieux, c’est-a-dire en celles de maitres qui leur font apprendre les rudiments de la grammaire et de la rhétorique de la méme facon, et-non seule-

ment n’ont aucun soin de les corriger de cette,

mauyaise habitude, maisleur donnent eux-mémes un trés mauvais exemple en cela, prononcant tout ce qwils lisent et tout ce qwils récitent par coeur, un méme accent, et accent tout autre que celui que nous employons dans le discours simple et familier; au lieu qu’il n’y doit avoir que cette différence, que quand on parle en public, il faut proportionner sa voix & la grandeur de son auditoire et a la multitude de ses auditeurs. C’est pourquoi je me résolus a écouter de meilleurs maitres, je veux dire la nature et la raison *. »

' Traité de Vaction de Vorateur, p. 82-87, cité par M. Gondal, p. 261.

‘Le moyen de faire disparaitre cette monotonie a est en effet de prendre la nature pour guide. C’est ce que fait trés justement observer le Pére Louis . de Grenade dans sa Rhétorique ecclésiastique :

« Les préceptes si multiples et si variés que nous donnent les rhéteurs sur le débit oratoire se rapportent 4 une seule fin, qui est de dire les choses comme la nature méme nous l’enseigne, et selon la maniére ordinaire de parler. Comme il est contre la nature de s’éloigner de cette fin, cela est aussi-contre les convenances; car tout art consiste 4 imiter la nature; et c’est en quoi se trompent grossiérement ceux qui croient que leur. voix, quand ils parlent en public ou qu’ils préchent, doit étre tout autre que dans les entretiens particuliers, au lieu que la nature, qui est la méme dans toutes les choses, demande partout une méme espéce de geste et de prononciation pour la représenter; seulement, dans la prédication, on doit parler d’une voix plus haute et plus forte, 4 cause du lieu et du nombre des auditeurs, pour étre entendu de tout le monde. C’est ce qui donne plus lieu de s’étonner qwil y ait si peu de prédicateurs qui veuillent prendre en cela la nature pour guide, n’y ayant rien qui semble d’abord plus facile que de suivre les mouvements qu’elle imprime dans tous les hommes.

« Mais pour marquer plus nettement sur ce sujet ce que je pense et quel est mon veéritable sentiment, je vous rapporterai ce qui m’est arrivé au sujet dun prédicateur encore tout neuf, qui commencait 4 précher. Ce jeune homme vint me prier Waller ’entendre, et de lui faire connaitre ensuite les défauts que j’aurais remarqués en sa maniéere de précher, afin qu’il pit s’en corriger avec plus de facilité en étant averti. J’y allai. Mais il prononcga tout son sermon, qu’il avait appris mot a mot, avec une ennuyeuse et continuelle monotonie, sans varier le ton de la voix ; et lorsqu’aprés le sermon fini je m’en retournais au couvent, je vis dans la rue deux femmes qui se querellaient fortement ; et comme elles par laient toutes deux selon les véritables mouvements de leur cceur, elles flechissaient et diversifiaient leurs voix selon les différents mouvements dont elles étaient animées, et cette diversité de tons produisait en elles une prononciation variée, qui est Pagrément de l’action. Je ne pus m’empécher de dire au religieux qui m’accompagnait : « Si le prédicateur que nous venons d’entendre avait vu ces femmes se disputer, et qu'il efit imité leur maniére de prononcer, il ne lui manquerait rien pour Vagrément de l’action, dont il est entiérement dépourvu...»

« Mais quelque facile et naturelle que paraisse cette partie de l’éloquence, il y en a cependant beaucoup qui ne peuvent y atteindre, et surtout ceux qui apprennent par coeur et mot 4 mot tous leurs sermons, et vont les débiter ensuite d’un méme ton de voix,comme les aveugles qui demandent l’aumdne ?. » :

; ‘ Livre VI, chap. u.

D’autres portent dans la chaire un ton qu’ils croient touchant et plein Wonction et qui n’est que pleureur. C’est contre ce ton que s’éléve le Pére Gisbert : « Ne faites pas le pleureur. La lamentation a toujours quelque chose de faible, de dégottant et de bas; elle sied mal au caractére d’un ambassadeur de Jésus-Christ. Laissez-la A ces

-prédicateurs qui ont plus de piété que d’éducation

et de science du monde, plus de zéle que de vraie éloquence 4. »

- Tout fatiguant qu’il est, ce ton pleureur apporte

“moins d’obstacle encore a la persuasion que certain autre ton trés fréquent dont le Pére Gisbert dit

avec raison : « L’esprit s’ennuie et se dégotite bientét de se voir harangué toujours sur le méme fon, surtout quand c’est sur un ton haut et véhément qu’on le harangue; et le cour fatigué et indigné se révolte contre des mouvements violents trop longtemps soutenus ?. »

De ces tons-la il y-en a mille. Mais chaque preédicateur n’en a qu’un, et ce ton unique le fait ressembler a une serinette. Tout ce qu'il dit est debité sur ce ton qui est son ton 4 lui, et quil

trouve beau, naturel, charmant. Nous parlons des .

prédicateurs qui ont le ton de la chaire. Ils sont légion. On dirait une collection doiseaux dont chacun a son ramage. Ces prédicateurs-la, et aussi la plupart de leurs auditeurs, grace a Vhabitude de les entendre, semblent avoir oublié qu’en chaire on doit parler. « Cependant il faut

parler en chaire, et non déclamer; car l’éloquence

est art de bien dire, art de bien parler. Nous voyons peu de prédicateurs qui parlent, beaucoup

qui crient, qui déclament; c’est de quoi Vorateur

romain se plaignait de son temps, lorsqu’il disait:

Latrant jam quidem oratores, non loquuntur.

Lae,

comme qui donnerait le méme reméde a toutes gortes de malades.

- « Tout Vart des bons orateurs ne consiste qu’a observer ce que la nature fait quand elle n’est

Ce nest pas faire un petit éloge d’un prédicateur que de dire de lui : Ce prédicateur parle *. »

Tous les maitres s’accordent a recommander ce point de l’action comme étant d’une grande importance. « Se servir toujours de la méme action et ‘de la méme mesure de voix, dit Fénelon, c’est

point retenue. Ne faites pas comme ces mauvais

orateurs, qui veulent toujours déclamer et ne

jamais parler 4 leurs auditeurs : il faut au contraire que chacun de vos auditeurs s’imagine que vous parlez a lui en particulier *. »

Or, d’ordinaire, c’est juste le contraire qui arrive. Les auditeurs remarquent, quand ils remarquent quelque chose, la belle voix du prédicateur, l’aisance ou la géne de son maintien, quelquefois ses idées et ses phrases; mais qu’il ait

1 Léloquence chrétienne dans Vidée et dans la pratigue, fer le Pére Gisbert, S. J., réédité en 1860 par

- Crampon et Boucher, chap. n, p. 26.

* [bid., p. 25.

2 Ibid., ch. xvi, p. 280.

4 Dialogue II.

quelque chose a& s’adresse a chacun d’eux comme dans une conversation, Pidée ne leur en vient méme pas. Un certain nombre de prédicateurs, par le ton qu’ils adoptent, quand ce n’est pas par la maniére dont leur sermon est composé, parlent tellement dans le vague, dans le vide, et par dessus les tétes, quwil est difficile 4 ceux qui les entendent de penser qu’ils s’adressent a eux autrement et plus qu’ils ne le feraient par une lecture quelconque sur le dogme ou la morale. C’est 14 un abus tellement général qu’on en a pris son parti, et qu’on a cessé de s’en plaindre, et méme d’y faire attention. Il semble méme que cela soit dans la nature des choses, et ne puisse étre autrement.

« Souvent, dit l’abbé Mullois, le langage de la chaire c’est quelque chose de froid, de monotone, de raide, de tendu, de gourmé, de convenu, d’officiel, et qui sent le compliment de bonne année... Rien qui respire l’effusion d’une belle ame; pas de ces heureux retours du coeur, de ces tons insinuants et fantiliers dont parle Fénelon, gui font sur vous comme une impression divine.

« Nous avons pourtant de saints prétres, des

hommes qui sont vraiment hommes de Dieu; eh .

bien! tel est ’empire de la malheureuse routine, que leur sainteté semble quelquefois les abandonner dans la chaire, c’est-d-dire 14 ot elle devrait paraitre davantage.

« Vous avez souvent, comme moi, rencontré un de ces prétres admirables, tout rempli de foi et de

charité. Sa vue vous fait du bien, sa parole vous

réchauffe dans une ecauserie intime ou bien au confessionnal... Il monte en chaire, j’en suis ravi et j’écoute avec une attention empressée; mais, hélas! je ne le reconnais plus, ce n’est plus lui, ce n’est plus la parole de vie... Je demande ou est mon apotre, mon saint... Car je n’entends plus qu'une parole déclamée, chantée,... un ton uniforme...

«Il faut nécessairement briser cette monotonie, cette’ uniformité, cette maniére empruntée, et reprendre notre personnalité, notre esprit et notre ceeur, agrandis et divinisés par le souffle de Dieu *. »

Et un peu plus loin :

« C’est surtout dans la chaire qwil faut que tout -

soit vrai, gue-tout soiten harmonie avec la pexsée; que l’ceil, le visage, la main, disent avec la parole: Oui, oui, c’est vrai.

« Chose étrange, on ne se préoccupe guére de

cela. Une fois monté en chaire, on ne croit plus avoir rien a déméler avec la vérité. On enfile des mots 4 des mots, et l’on croit qu’un son de voix quelconque c’est assez!.:. On parle comme jamais personne au monde n’a parlé, on déclame, on

chante, on psalmodie, quelquefois sur le méme'

ton, sans variété, sans inflexion, sans sentiment...

« Ailleurs on parle, au barreau on parle, 4 la

tribune on. parle : en chaire on ne parle pas, on

‘Cours @éloquence sacrée populatre, chap. Ix.

dire a chacun d’eux, quil

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