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gique, accentué, saisissant, empoignant, ses pa-
roissiens eussent été empoignés et ’eussent écouté mmalgré eux.
Ce n’est pas ce qui arriva.
Au bout dun peu de temps, plusieurs donnaient
des signes d’assentiment tels que leur téte touchait
presque leurs genoux, puis ils se réveillaient en
sursaut, et recommencaient 4 dormir.
Les jeunes gens regardaient les jeunes filles, et
Jes jeunes filles regardaient si elles n’étaient pas
regardées. ; Les femmes dun certain Age examinaient les
g toilettes.
Les enfants, apres s’étre assurés par un rapide coup d’oeil que Vinstituteur ne les observait pas,
échangeaient des signes et des sourires.
Quelques fillettes causaient & voix trés basse : on yoyait a peine remuer leurs lévres.
Les hommes baillaient et regardaient du cété de la porte d’un oil d’envie. Plusieurs de ceux qui étaient au bas de l’église s’éclipsérent discrétement dés que M. le curé eut commencé a précher et rentrérent sans bruit pendant le Credo.
Presque personne ne s’occupait du sermon.
Le prédicateur, de son cdtée, ne semblait nulle-
ment s’occuper de son auditoire. I) parlait en lair :
il préchait. Du reste, il préchait bien. Dans son
sermon il y avait de la doctrine et méme de la littérature. Le style était correct et méme élégant. Nous Jui rendons méme cette justice que son ton était moins emphatique que celui de beaucoup d’autres prédicateurs, et que son débit ne manquait point @Vanimation. Il en avait méme trop, et surtout d@’une maniére trop continue. Sa voix était belle et ses gestes, quoique trop multipliés et jetés au hasard, indiquaient de la facilité et d’excellentes dispositions. Mais enfin il ne pariait pas : il préchait.
Ces précheurs-la sont redoutables. I) ne faut pas leur demander de ranimer ou d’affermir la foi dans les populations. C’est déja beaucoup qu’ils ne la leur fassent pas perdre, et tout en reconnaissant gue les paroles de l’abbé Mullois sont empreintes V’exagération, on s’explique quw’il se soit laissé aller 4 écrire qu’ « on ne devrait pas laisser monter en chaire un homme qui n’a pas une parole naturelle et vraie. »
Mais alors, dans la plupart des paroisses, qui est-ce qui précherait ?
Nous avons dit que le second défaut trés grave dont il importe au prédicateur de se corriger, crest la véhémence a contre-temps. Ce défaut-la se
-yattache au ton de la chaire. Il s’y rattache méme
si étroitement qu’il en fait pour ainsi dire partie.
On sait que J’Angeli, le fou de Louis XIV, disait qu’ «il n’allait pas au sermon parce qu'il n’aimait pas le brailler et qu’il n’entendait pas le raison-
ner. » Le brailler et, dans tous les cas, cette ani-
mation factice et de commande qui porte a élever
la voix sans que la pensée ni le sentiment le demandent, mais simplement pour s’animer, fait encore partie aujourd’hui de la prédication telle que l’entend peut-étre la majorité des membres du clergé. Pour eux, cette animation ést l’éloquence. Ils confondent le ton calnte aveo le ton froid, et sous prétexte qu’on ne doit pas étre froid en chaire, ils ne concoivent pas qu’on annonce la parole de Dieu, qu’on préche les grandes vérités de la religion, qu’on expose les augustes mystéres de notre foi avec calme et sans s’échauffer. Parler tranquillement, en se bornant & mettre dans sa parole du relief, de l’accent, de l’énergie, peut étre bon, leur parait-il, pour des avocats qui plaident au sujet un mur mitoyen, pour des députés qui discutent un projet de chemin de fer, mais des
prétres en surplis qui, du haut de la chaire, répe--
tent les avertissements des prophétes, entr’ouvrent les abimes de l’éternité, annoncent les catastrophes épouvantables qui doivent précéder la fin des temps, doivent nécessairement ressembler a
ces prophétes auxquels Dieu disait : « Ne cesse.
point de crier, éleve ta voix comme une trompette pour annoncer ses crimes & mon peuple, ct a la maison de Jacob ses péchés. Clama, ne cesses, quasi tuba, exalla vocem tuam, et annuntia populo meo scelera eorum, et domur Jacob peccata eorum 1, » et encore: « Va, crie aux oreilles de Jerusalem, Vade et clama in auribus Jerusalem2, » et encore: « Crie, hurle, fils de Vhomme, Clama et ulula, fili hominis 2. » Les prédicateurs doivent avoir quelque chose de ces anges que Dieu enverra au dernier jour « avec une trompette et une grande voix, cum tuba et voce magna *. »
Sil faut voir la Vidéal de Véloquence de la chaire, on doit convenir que la plupart des prétres, surtout dans les pays méridionaux, 4 commencer par le Midi dela France, sont de grands prédicateurs.
Mais ce n’est pas ainsi que l’entendaient et que Ventendent encore les maitres.
Et dabord le Maitre, celui dont ses auditeurs émerveillés disaient : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme! » son portrait avait été tracé d’avance par isaie: « Il ne criera pas..., on, n’entendra point ses éclats de voix, Non clamabit... nec audielur vox ejus foriss. » Et cela méme quand il préchera. Isaie ne le dit pas, mais l’Evangile le dit. L’Hvangile compléte ce portrait divin ébauché par Isaie. Il nous représente le Sauveur parlant habituellement sur un ton calme et majestueux et avec une pénctrante douceur, et ne sortant de loin en loin de cette sublime réserve que pour enfoncer sa parole comme un dard dans lesprit de ses auditeurs, ou bien pour répandre tout dun coup sur eux comme un jet de flammes.
« Jésus, raconte saint Luc, préchait de. ville en
4 Tsaie, Lyin, 5.
2 Jérém., i, 2.
3 Wzéch., xxi, 12.
4Matth., xxrv, 3.
5 Tsaie; xu, 2.
ge
per civitates et castella, preedicans. » Et dans une de ces prédications, il dit simplement, majestueu-
ae
on et de village en village. Zpse iter faciebat (
sement, tranquillement, sous forme de parabole : « Celui qui séme s’en alla semer son grain, » et le reste que tout le monde connait. Cette parabole, il la dit: Dixit per similitudinem. Puis quand il eut dit cela, il se mit 4 crier, nous dit l’Evangile.
: «Il se mit 4 crier : Que celui-la entende, qui a des 4 oreilles pour entendre. Hac dicens clamabat a Qui habet aures audiendi, audiat '. »
: Voila le prédicateur. I) parle d’ordinaire avec nine autorité, avec force, mais avec tranquillité et avec
calme ; il enseigne; puis, 4 de certains moments, il sent le besoin de précipiter violemment Vattenae tion de ses auditeurs sur l’enseignement qu'il donne, et sa parole devient un cri.
L’Evangile nous’ montre Notre-Seigneur criant
non plus pour frapper les intelligences, mais pour Me émouvoir les cours en manifestant le grand désir i dont il est enflammé de voir toutes les 4mes venir
a lui. C’est au dernier jour de la féte des Tabernacles, le jour le plus solennel, celui qu’on appelle le grand jour. Ce jour-la un prétre puisait de Peau a la fontaine de Siloé, qui jaillissait au bas du temple, et la répandait sur l’autel, et pendant ce temps-la on chantait ces paroles prophétiques @Isaie : « Vous puiserez de l’eau avec joie a la source du salut. » Cette eau mystérieuse de Siloé n’était qu’une figure. L’eau véritable, c’est de la source éternelle, c’est-a-dire de Jésus, qu’elle jaillit. Or ce jour-la, « en ce dernier grand jour de la féte, Jesus était la, debout. In novissimo die magno festivitatis stabat Jesus. »
Tl était debout, et en voyant cette foule assister 4 une cérémonie dont elle ne comprenait pas le gens, et en voyant ces 4mes qu'il a faites pour lui et en qui il a allumé lui-méme la soif des choses divines, la soif de l’éternel bonheur et de Véternelle vie, et non seulement les Ames de cette foule, mais les 4mes de cette foule immense qui est Vhumanite, il se prit a crier: « Si quelqu’un a soif, guil vienne 4 moi et qu’il boive. Stabat ; Jesus et clamabat : Si quis sitit, veniat ad me et bare +; bibat®:'»
ies, Il y a dans l’Evangile d’autres paroles de Notrea Seigneur, dautres passages de ses prédications 7 divines gui ont di étre prononcés avec véhee mence et sur un ton enflammeé, qui ont du @étre ef. « eriés. »
Oui, le Maitre « criait » quelquefois, et probaa? ‘blement aussi les prédicateurs les plus calmes dont Vhistoire nous ait conservé le souvenir: saint Thomas @’Aquin, saint Anselme, saint Francois de Sales. I] est impossible que, de temps 4 autre, sous le coup d’une émotion subite et trés vive, il ne leur échappat pas des cris.
Ils criaient quelquefois. Nos prédicateurs, eux, crient toujours. En cela ils simaginent étre élo-
4 Tuuc,. vit.
? Jean, vu, 3/.
quents. Le cri sans doute est plus éloquent que la parole; mais c’est 4 condition qu'il soit vrai, na-
ay
turel, spontané et comme l’expression d’un mou-
vement irrésistible et qu’il soit rare. Si le cri ©
nest point rare; sil est continu ou simplement s'il se prolonge, il cesse d’étre remarqué.
L’erreur d’un grand nombre de prédicateurs est de confondre le cri qui vient des poumons avec celui qui vient du ccur.
Il y.a longtemps que cette confusion existe, non
seulement parmi les orateurs sacrés, mais encore parmi les orateurs profanes, et il y a longtemps aussi qu’elle est condamnée par les maitres. Il ya
longtemps aussi que ces orateurs bruyants ontla —
foule pour complice, la foule qui les admire sans les comprendre, sans les suivre, sans recevoir deux ni lumiére, ni chaleur, mais simplement des sensations qui lui plaisent. « Je sais bien, dit le Pere de Colonia dans son De arte rhetorica, qui est un résumé fait avec un rare talent des préceptes des anciens !, je sais bien que les gotits du bas peuple le portent a regarder comme le meilleur orateur celui qui ala plus forte voix et les plus robustes poumons, et qu’a ses yeux laction oratoire ne devient remarquable que lorsqu’elle ressemble a cet Arax dont parle Virgile et qui ne supportait pas de pont : Pontem indignatus Araxes. Des coups de gosier, des hurlements, des yeux qui regardent de travers, des frappements de pieds, des bras qui s’agitent comme des rames, un mouvement de tout le corps violent et déhanché, des efforts 4 se crever les entrailles, pour lui c’est la qu’est Kéloquence.
« Tout autre était Pavis de Cicéron. I] disait trés bien que ces parleurs-la étaient des aboyeurs plutét que des orateurs. Il les comparait 4 des boiteux qui, ne pouvant marcher, ont recours a une monture °. »
Sans étre portée a cet excés, la véhémence, par la-méme quelle dépasse de justes limites et quelle devient visiblement factice, est condamnable et condamnée par les.maitres, méme au théatre et au seul point de vue de lart. On connait le sentiment de Sheakspeare sur ce
point et les conseils sur laction qu’il met dans
la bouche d’Hamlet : « Oh! rien ne me blesse lame, s’écrie Hamlet en s’adressant a un des comédiens qui doivent jouer une piéce dans le palais du roi de Danemark, rien ne me blesse l’Ame comme dentendre un stentor en perruque, aux robustes poumons, déchirer une passion en éclats quwil vomit aux oreilles d’un parterre ignare et grondant, dont la plupartne veulent que du bruit,
* Le P. de Colonia, né a Aix en Provence en 1660, a laissé un traité de rhétorique en latin fort estimé qui est encore suivi aujourd’hui dans la Compagnie de Jésus a laquelle il appartenait. Il dit dans sa préface : :
« Preeceptis paucis brevibusque, exemplis vero bene multis constat hee Ars rhetorica. Precepta hausimus ex vetustissimis grecorum, fontibus : Aristotelem dico, Ciceronem, Quintilianum Demetrium Phalereum, Hermogenem, atque Longinum... » :
* Lib. V, De pronuntiatione, § u, De voce.
latinorumque rhetorum
es !!”Dll
— Cette terion est la suite ta no 26 de VPAMI Dv autor du 28 Juin 1900
et ne sont capables de sentir autre chose que des
pantomimes ridicules et inexplicables. Je voudrais vous faire fustiger ce Termagant pour lui
apprendre a faire tant de fracas 1. »
Part oratoire, Delsarte dit :
qui parle ne se sert pas de grands mouvements, a moins gwils ne soient justifiés par une prawds exaltation de sentiments. » :
Dans un traité scientifique intitulé Pratiqgue de « L’>homme intelligent
din se réglant sur ce principe qui est trés ‘vrai,
il est impossible de ne pas reconnaitre que la plu-
part des prédicateurs ont l’air bien peu intelli-
gents. Heureusement ils le sont plus quwils n’en
auditeurs a se demander
ont lair. Mais il n’en est pas moins vrai qu’un grand nombre sont de vrais Stentor non en perruque,
Mais en surplis, qui s’époumonnent devant un
auditoire qu’eux et leurs pareils ont reridu incapable d’admirer et de gotiter autre chose que des éclats de voix accompagnés de gestes qui ressemblent aux signaux des télégraphes de Chappe.
Ce travers est regrettable partout; mais dans la chaire il a des conséquences plus graves qu’ailleurs. Ce n’est pas seulement Vart qui est blessé.
Ce ne sont pas seulement les oreilles qui sont
déchirées. C’est le bien qui est compromis et, plus ou moins diminué. I est certain en effet que cette véhemence factice fait ressembler un prédicateur
a un acteur, et lui donne des airs de charlatan.
Vous jouez l’émotion, cela est visible. N’y a-t-il pas la de quoi porter un certain nombre de vos si yous ne jouez pas aussi la conviction? Un incrédule qu’on engageait
a aller entendre le prédicateur de la station du
~ répondait :
Caréme,-lequel jouissait d’une certaine réputation, « Laissez-moi done tranquille avec vos prédicateurs. Ce sont des eo Ils ne croient pas un mot de ce qu’ils disent.
Tout récemment, dans un asticle tres remar-
quable publié dans une revue anglicane, un
évéque anglican faisait
des observations sur Vaction oratoire qui vont trop bien a notre sujet pour ne pas étre rapportées ici.
« Les maniéres artificielles sont un demi -men- '
songe, mais la morale artificielle, la vertu artifi-
- cielle devient un trébuchet pour les ames.
« Dans la chaire de vérité rien ne devrait étre mensonge. Tout devrait étre enti¢rement vrai.
‘ Mais surtout il ne faudrait pas qu’une certaine -mimique par laquelle le prédicateur joue une
accent de sincérité.
et de découvrir en lui ’homme réel..
vertu, une sainteté qu’il n’a pas, devint un trébuchet pour les ames. » Z
L’évéque anglican fait ensuite remarquer que ce qui intéresse le plus dans un orateur, c’est son « C’est une grande chose a@étre un homme. Dans la parole publique le personnage le plus insignifiant se rend intéressant dés qu’il devient possible de le voir tel qu’il est, . Un argu-
ment peut étre dune faiblesse tisible, et néan-
moins si celui qui le présente parait réellement
1 Hamlet, acte 111, scéne i.
convaincu, il y a la un phénoméne qui m’intéresse. ; * ; De tout temps V’éloquence la plus puissante fut -
celle qui eut Vair de mettre lauditeur dans la confidence de l’orateur. Les vrais orateurs ne se bornent pas 4 exposer ce que la logique a de plus fort ; ils font connaitre ce quia gagné leur cceur. Sous ce rapport l’éloquence ressemble a la sculpture gui nous montre, types, la figure humaine dans toute sa simplicité et toute sa grandeur. La rhétorique représente assez bien la parure et les colifichets qu’y ajoutent les modistes. De la vient que les déclamateurs crient. Ils supposent que c’éest la méme chose que de mettre leur cour dans le sujet qu’ils traitent, ou que dans tous les cas, cela produit lé
méme effet. Ils se trompent fort: Car, générale-
ment, les hommes se rendent fort bien compte que le cour n’est pas dans le gosier.'
Pour qu’on ne croie pas que ce n’est Ja qu'une affaire de climat et de tempérament, aprés avoir
prété Yoreille & un anglais, nous allons écouter |
un éloquent dominicain espagnol, le P. Louis de Grenade.
« Il y en a qui sont d’un esprit si vif, si véhément et si impétueux, qu’ils parlent dans tout un sermon comme s’ils étaient possédés et agités de quelque fureur: ce qui est méme assez souvent Veffet de quelque crainte ou trouble d’esprit. Car
comme un arbre enté sur un autre en tire la
séve et le suc qui le fortifient, il en est de méme des passions et des affections de l’Aame; elles tirent souvent leur force ct leur impétuosité les unes des autres. Mais ce qui arrive de facheux pour ceux qui parlent de la sorte, c’est que quand
ils s’élévent contre quelque chose d’indigne et —
d’atroce, avec cette force impétueuse et fou-
droyante, les auditeurs n’en sont ni plus émus ni
plus touchés, parce qu’ils connaissent que c’est leur coutume de dire toute chose, grande et petite, avec la méme impétuosité.
« C’est pourquoi il est bon de savoir faire un sage discernement des choses qui demandent une prononciation douce et modérée, ou véhémente et animée, afin de donner a chaque chose lair et comme l’ajustement qui lui convient naturellement?. »
Ce qu’on blame, ce n’est pas une action gui devient véhémente et animée quand les choses qu’on dit appellent du mouvement ;
les choses qu’on dit demandent une prononciation douce et modérée. Dans la plupart des sermons, la plus grande partie des choses qu’on dit réclament cette prononciation-la.
Non seulement l’action ne doit pas étre constamment véhemente et animée, mais la véhémence et l’animation ont mille formes, mille maniéres de s’exprimer, et elles s’expriment par des
‘ The Churchman, July, 1899. Briefs sayings, by the Bishop of Derry and Raphoe, p. 505.
2 Rhétorique ecclésiastique, 1. vt, ch. vil.
dans ses plus beaux
cest une action | constamment véhémente et animée, méme quand
intonations trés variées toutes les fois qu’on suit la nature et les régles de l’art, qui ne sont que la nature observée et perfectionnée. La véhémencee et Vanimation n’ont qu’une forme qui ne varie guére et qu’un ton presque toujours le méme, quand on suit simplement son tempérament, ou qu’on s’anime par routine, ou bien encore pour paraitre éloquent.
Non seulement il y a, selon l’expression du Pére de Grenade, « un sage discernement a faire » entre les choses qui demandent de l’animation et celles qui appellent un ton calme; mais il faut savoir discerner la forme et le degré d’animation
' que chacune de ces choses réclame, et les intona-
tions et inflexions de voix qui y correspondent,
«afin de donner a chaque chose lair et comme
Vajustement qui lui convient naturellement. »
Ce discernement, affaire de disposition innée, de tempérament, de gotit, d’éducation, de formation, d’artet d’exercice, et aussi de réflexion, est tres rare chez les prédicateurs. Son absence est moins sensible et se fait moins remarquer chez les prédicateurs au tempérament froid, comme les anglais, que chez ceux qui sont d’une nature ardente, comme les espagnols; mais en somme, a y regarder de prés, il n’est guere moins fréquent chez les uns que chez les autres. Seulement, tandis que les premiers sont sujets a prononcer avec calme méme des choses qui, en soi, demanderaient de la véhémence, les seconds sont comme irrésistiblement portés 4 débiter avec véhémence des choses auxquelles conviendrait un ton calme.
Ce discernement est une condition indispensable de la véritable éloguence. Nulle part il n’a été porté, au moins depuis l’ére chrétienne, a un
‘plus haut degré qu’en France. La France qui est
un climat tempéré est aussi le pays des natures tempérées, ni trop froides, ni trop ardentes, le pays du bonsens et du bon gout, ot lon sait tour a tour raisonner et s’échauffer, allier l’élan a la précision, et, tout en s’emportant avec fougue, garder une certaine mesure.
Voila pourquoi la France est le pays de léloquence, et, en particulier, le pays de Véloquence de la chaire.
Assurement il existe des prédicateurs éloquents ailleurs qu’en France ; mais nous croyons que sil sagissait WVindiquer le plus éloquent des des Saints Peres, au moins des saints Péres latins, bien peu hésiteraicnt &2 nommer saint Bernard ; et que, si l’on avait 4 se prononcer sur le plus grand des orateurs de la chaire, en dehors des Peres de ’Hglise, on se mettrait facilement d’accord surle nom de Bossuet. Si la question était simplement de savoir quel a été le prédicateur le plus éloquent du XIXe siécle, il est probable que le nom de Lacordaire rallierait la plupart des suffrages.
D’autres, sans les égaler, brillent néanmoins dun trés vif éclat. Mais précisément cet éclat porte les prétres qui exercent le ministére de la parole, et c’est le grand nombre, 4 chercher a les
imiter en tout, et en particulier dans leur action. C’est ainsi qu’on a vu, dans ces derniers temps,| un grand nombre de prédicateurs, surtout dans| Vordre de Saint-Dominique, s’appliquer a reproduire et pour ainsi dire a copier l’action du Pére
‘Lacordaire. Malheureusement, le plus souvent, ce
qu’on emprunte aces grands maitres ce n’est pas leur « discernement, » ce discernement sans lequel les grandes qualités qwils déploient dans Vaction| ne produiraient point leur effet. On leur emprunte ou du moins on vise 4 leur emprunter ce que leur action a de brillant, de véhément, de saisissant. Le fabuliste a eu beau dire:
Ne forcgons pas notre talent :
Nous ne ferions rien avec grace,
on force son talent en s’escrimant a introduire dans son action des qualités qui jurent avec son propre genre, et dont on n’est point capable. En réalité-on n’y fait entrer que de trés choquants défauts. C’est Vhistoire de cette grenouille qui ayant vu un beeuf « de belle taille, »
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille, Pour égaler l’animal en grosseur, Disant : Regardez bien, ma sceur ; Est-ce assez? dites-moi : n’y suis-je point encore ? — Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y [voila ?
— Vous n’en approchez point. — La chétive pécore S’enfla si bien qu’elle creva. [sages.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus
Cest surtout le monde des prédicateurs qui est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
Ce travers n’est point particulier 4 la France. Le Pére Louis de Grenade l’avait remargué en Hspagne : « Comme il y a beaucoup de prédicateurs, dit-il, qui s’étudient 4 en imiter d’autres, et a se former sur le modéle non seulement de leur: éloquence, mais aussi de leur action et de leur prononciation, afin de leur ressembler en tout, il faut ici les avertir de le faire avec circonspection et avec prudence; car, puisque la grace et la bienséance est ce que l’on considére principalement dans l’action, il est bon qu’ils sachent que toute chose n’est pas bienséante a tous 1. »
En France ot. tout le monde se sent ou croit se sentir capable de briller, et ot de fait un si orand nombre brillent par le talent de la parole, comment ce travers ne serait-il pas fréquent?
Que les anglais par exemple soient peu exposés & se laisser égarer par une imitation mal entendue de leurs plus grands prédicateurs, cela n’a vraiment rien de bien étonnant. Les deux plus grands prédicateurs anglais de ce siécle sont Newman et Manning. Aucun prédicateur anglican, depuis la Reforme, n’a égalé ces deux grands hommes qui nous apparaissent comme les deux colonnes du catholicisme renaissant en Angleterre. Ces deux hommes remarquables par tant de cdtés étaient eminents lun et autre par leur talent de parole, par leur éloquence. Seulement c’était une éloquence bien anglaise. Car qui dit éloquence dit
* Rhétorique ecclésiastigue, 1. VI, chap. vir.
L’AML DU CLERGE
action. Or veut-on savoir ce qu’était Vaction de Newman ? « L’heure venue, le prédicateur sort de Ja sacristie, mince, pale, courbé, avec de grands yeux dont le regard semble percer l’enveloppe des ‘hommes et des choses; on dirait d’une apparition qui, dans la demi-obscurité du jour tombant, descend doucement par les bas-cétés, monte dans
la chaire; et alors, au milieu d’un silence reli- gieux, une voix s’éléve, d’un accent unique, dou-
cement musicale, qui pénétre au plus profond des ames et les transporte, comme par une puissance surnaturelle, dans le monde des choses invisibles 1, »
C’est le prédicateur anglican, Vorateur de Saint- Mary’s au moment de sa plus grande vogue, que M. Thureau-Dangin nous peint sous ces traits. Le prédicateur catholique resta, par Vaction, ce qu’avait été le prédicateur anglican : un ton unique et calme, peu ou point de gestes.
Voici maintenant le portrait de Manning comme préedicateur tracé de son vivant par quelqu’un qui Vavait souvent entendu, et que le grand cardinal,
quand il fut placé sous ses yeux, trouva parfaite-.
ment ressemblant :
« Quand le cardinal parle, personne ne songe a Tui; on ne pense qu’a ce qu'il dit. Son ton naturel, calme, égal, lent, a tout juste ce qu'il faut ‘pour faire passer ses idées et la conviction qui déborde de toute sa personne, de son esprit dans celui de ses auditeurs. L’oscillation réguliére de sa main décharnée semble seulement Vaider a scander ses mots, qu'il accentue avec vigueur et netteté, sans Vombre d’affectation : on dirait un esprit qui pense tout haut . »
On congoit qu’on puisse, sans trop de peine, se défendre contre la séduction exercée par l’action de tels prédicateurs. Il n’en est pas de méme quand ces prédicateurs s’appellent Lacordaire, Combalot, Mer Dufétre, pour ne nommer que quelques-uns des morts.
Du reste, ce que l’anglais, avide de pouvoir,
voit surtout dans la parole, c’est un moyen d’ar-
river & imposer ses idées et ses volontés, un moyen @étre le maitre. Quant au francais, plus vaniteux qu’impérieux, ce qui le séduit dans la parole, e’est qu’elle est un moyen de briller. Les grands prédicateurs qu’on a entendus, ou bien dont le souvenir est resté vivant dans la genération 4 laquelle on appartient, ont brillé par une action véhémente : on veut briller comme eux. Est-ce qu’on n’a pas de la voix, et quelquefois une voix trés belle, du souffle, des poumons? Est-ce
-qu’on n’est pas capable de faire aussi de grands
cestes ?
Et on se Jance, et comme on est trés fort, on fait beaucoup de bruit, et on se livre a une pantomime violente, et le bon public, dans les cam-
4 La renaissance catholique en Angleterre av dianeuvieme siecle, 1 pattie, Newman et le mouvement @Oxford, par Thureau-Dangin. (Chap. u, 107-8). £ Annales de philosophie chrétienne, n° de décembre
pagnes, et un peu dans les villes, prend cela pour
de l’éloquence, et s’émerveille. «— Mon Dieu! qu'il préche bien! » Et en entendant ces exclamations
admiratives, le petit enfant de chour qui se pré-
pare a entrer au petit séminaire, se dit déja que,
lorsqu’il sera prétre, il criera lui-méme encore
plus fort, afin qu’on puisse dire de lui aussi :
« — Mon Dieu! quw’il préche bien! »
Kt voila comment en France, qui est le pays de Véloquence, et précisément parce que c’est le pays de Téloquence, « le sage discernement » sans lequel il n’y a pas d’action vraiment oratoire, est chose assez rare. Rare, il semble bien que ce discernement Vait toujours été, car les auteurs qui ont donné des préceptes pour l’éloquence de la chaire, se sont toujours élevés trés fortement contre le défaut contraire : ce qu’ils n’eussent point fait, si ce défaut n’avait pas été commun. Mais on dirait qu’il devient plus fréquent encore aux époques ot: l’on compte un plus grand nombre de prédicateurs éloquents, leurs lauriers empéchant les jeunes prédicateurs de dormir, et leur exemple en poussant un grand nombre a une imitation dont ils ne sont pas capables. C’est ce qui est arrivé en notre siécle. C’est ce qui arriva également, et, si l’on juge par les plaintes de Fénelon, dans des proportions plus considérables encore, au siecle de Louis XIV qui fut le grand siécle pour la prédication comme pour tout le reste. Il parait bien que ce fut aussi, du moins dans la chaire, le siécle ot les grenouilles se travaillaient. pour devenir des beeufs.
« Vavoue, dit Fénelon, qu’on a mis en régle,
- ou du moins en coutume, qu’un prédicateur doit
s’agiter sur tout ce qu'il dit presque indifféremment; mais il est bien aisé de montrer que souvent nos prédicateurs s’agitent trop, et que souvent aussi ils ne s’agitent pas assez... ;
« La vue Vune grande assemblée, et ’importance du sujet qu’on traite, doit sans doute animer beaucoup plus un homme que s’il était dang
-une simple conversation. Mais en public. comme
en particulier, il faut qu'il agisse toujours naturellement; il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n’ont rien que de doux et de simple. Rien ne me semble si choguant et si absurde, que de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides; pendant qu'il sue, il me glace le sang... La plupart de ces déclamateurs sont pour le geste comme pour la voix : leur voix a une monotonie perpé-. tuelle, et leur geste une uniformité qui n’est ni moins ennuyeuse, ni moins éloignée de la nature, ni moins contraire au fruit qu’on pourrait attendre de action... :
« B. — Vous voudriez done beaucoup d’inégalité dans la voix et dans le geste?
«A. — Cest ce qui rend l’action si puissante, et qui la faisait mettre par Demosthéne au-dessus de tout. Plus l’action et la yoix paraissent simples et familiéres dans les endroits ot l’on ne fait
qu’instruire, que raconter, que s’insinuer, plus préparent-elles de surprise et d’émotion pour les endroits ot elles s’éléveront 4 un enthousiasme soudain. C’est une espéce de musique; toute la beauté consiste dans la variété des tons qui haussent ou qui baissent sclon les choses quils doivent exprimer *. »
Voila de ces paroles qui bien méditées et bien
comprises jetteraient un grand jour sur l’action oratoire. L’action de la voix ne consiste pas a faire beaucoup de bruit, 4 jeter de grands cris ; « cest une espéce de musique » et de musique qui doit étre ordinairement tres douce. Il ne s’agit pas de prendre des tons aigres, violents, élevés, et de tenir longtemps sa voix a ce diapason.
« Toute la beauté consiste dans la variété des tons qui haussent et qui baissent selon les choses quwils doivent exprimer. »
La plupart des prédicateurs, méme quand ils sont musiciens, on pourrait presque dire surtout quand ils sont musiciens, n’ont absolument rien de cette musique de la parole. N’y ayant pas été formés, et ne ’ayant pas remarquée dans les orateurs vraiment éloquents qu’ils ont entendus, s’ils en ont entendus, ils n’en ont pas Vidée.
Pour cette musique dela parole, la nature, Vinstinct et la passion ne doivent pas étre les seuls maitres, mais ce sont de grands maitres. M. Gondal a sur ce sujet un beau passage :
«Tl faut done s’attendre a voir le parleur utiliser les qualités musicales de la voix surtout pour rendre les émotions et les sentiments dont son ame est possédée. Il devient musicien dans la mesure ott il se passionne, et, a défaut d’étude, Vinstinct lui fait découvrir dans son organe le moyen d’exprimer avec un relief saisissant les plus fugitives nuances de sa sensibilité intérieure, les plus imperceptibles battements de son cceur. Lorateur, lui, trouve dans la’ musique de sa parole une des grandes forces de l’éeloquence, le feu, le pectus, le coeur, Vame en un mot, car il y fait passer son 4me tout entiére 2. »
M. Gondal cite ensuite une page fort intéressante de Cartier dans L’art chrétien :
« Jai entendu Berryer gagner une cause rien qu’en lisant l’article incriminé. Personne peutétre n’a été plus musicien sous ce rapport que le Pére Lacordaire. Les mélodies de sa voix captivaient son auditoire de Notre-Dame, et lui aidaient a faire triompher la vérité. Il possédait cet art a un tel degré, quil s’amusait dans lVintimité a rendre ‘agréable a Voreille une démonstration géométrique, et 4 faire trouver beau un style détestable. Nul n’était cependant plus étranger que lui a la musique chantée. Son talent ne s’éleva jamais 4 parfaire une gamme, et e’était un travail pour lui d’avoir a commencer et a terminer un Oremus *. »
De cette musique-la, quand ils l’entendent, la
4 Dialogues sur l’éloquence, Dialogue 11.
2 Livre Il, Phonation, p. 228.
3 Cartier, L’art chrétien, t. I, p. 306.
L’AMI DU CLERGE < ee ne ES SSS SS
plupart des prédicateurs-—ne prennent que certaines notes qu’ils trouvent plus belles, qui les frappent davantage, les notes les plus éclatantes, les plus élevées, que, du reste, ils reproduisent fort mal et 4 contre-temps, et ils y reviennent sans cesse. Ils s’y tiennent. Leur parole n’a point de gamme. Tis ont, surtout dans le Midi, le grand défaut de s’écarter constamment de cette regle capitale si bien exposée par M. Gondal :
«Le premier précepte de Vart de bien dire est la suprématie accordée au medium. Les cordes hautes sont fragiles et délicates : a s’en trop servir on court risque de les user; leurs notes sont aigués et oréles: a en trop faire usage on s’expose a les rendre criardes et fausses. L’abus des notes basses, et méme graves, n’est pas moins facheux. I] améne la monotonie, il produit quelque chose de terne, de sourd, de lourd. Seules les notes moyennes sont constamment agréables. On en joue sans effort, on les entend sans fatigue. Aussi reviennent-elles sans cesse dans la conversation. La voix de téte ennuie, la voix de poitrine endort, la voix de medium repose. Parlons done en yoix de medium, nous serons naturels, nous serons agréables*. » :
On ne saurait mieux condamner, au nom de Part, cette véhémence continue qui est si commune dans la chaire, et qui nuit grandement au bien des Ames.
Il est un défaut qui s’allie souvent a celui que nous venons de signaler et qui l’aggrave d’une maniére toujours regrettable, quelquefois déplorable : c’est la rapidité excessive dans le débit. Méme quand il est seul, ce défaut présente de graves inconyénients. « Parler avec précipitation et ne pouvoir se retenir est un grand défaut, » dit Fenelon 2. Ce défaut mérite une mention a part.
Le Pere Gaichiez a trés bien fait ressortir combien il est déplacé dans la chaire, et aussi combien il nuit au fruit qu’on pourrait y produire. « Quoique la vitesse, dit-il, plaise plus que-la lenteur, cependant elle convient moins 4 la chaire; rien n’y sied mieux que la gravité; et avis que donnait un ancien d’enrayer, est, dans l’Eglise, plus utile qu’au barreau.
« Cette trop grande rapidité nuit encore au fruit du ministére. Le moyen de persuader ou d’instruire ceux a qui on ne donne pas le loisir d’entendre? Les éclairs ne servent qu’a augmenter les ténébres, et l’on ne se mire pas dans les torrents 3. »
Mais personne, que nous sachions, n’a aussi bien
fait ressortir que M. Gondal non seulement les
inconvénients de ce défaut, mais encore les avantages et la nécessité de la qualité opposée.
« La science des pauses est a l’art de dire ce que
: Livre II, ch. virt, p. 258.
S Dialogues sur V'éloguence, Dialogue 1.
* Premiere partie, chap. 1x.
la tactique est 4 Vart militaire. Aux mains d’un général inhabile 4 ranger ses hommes en bataille, & les espacer, a les lancer sans confusion, a les diriger sans tumulte, les troupes les mieux aguerries, les mieux disciplinées seront impuissantes ; et il suffira d’un ordre @’attaque inintelligent et inopportun pour faire d’une armée préte pour la victoire un troupeau voué a l’abattoir. Sur les lévres d’un parleurimpuissant 4 saisir ou 4 suivre la marche disciplinée d’un discours régulier, incapable de respecter l’ordre des parties, le groupement des phrases et l’enchainement des périodes, les plus admirables créations de l’art et de l’éloquence seront sacrifiées; et il suffira d’une distribution des pauses maladroite et brouillonne pour transformer un chef-d’ceuvre digne de tous les applaudissements en un bafouillage informe voué aux sifflets. ;
«ll importe donc souverainement au parleur apprendre a se taire, puisque le succés de son ministére dépend autant, sinon plus, de la place convenable qu’il saura assigner aux silences que de ’émission correcte qu'il saura faire des mots. « Si la parole est d’argent, le silence est dor. »
Appliqué a l’éloquence, ’axiome garde toute sa’
vérité, car nuancer les pauses est autrement important et difficile que de prononcer correctement les phrases 1. »
Maisavant de nuancer les pauses, il faut d’abord en faire, et beaucoup de prédicateurs vont si vite, si vite, qwils n’en font pour ainsi dire point. Ils vous essoufflent rien qu’a les entendre.
« Qui pourrait compter les lecteurs et les orateurs auxquels on serait incessamment tenté de crier : Mais ot courez-vous donc? De grace, modérez-vous! Pas si vite, pas si vite!
«On va trop vite par infirmitée : congénitale ou acquise, une déformation de l’organe vocal rend ce dernier indocile aux ordres de la volonté. Le réle du parleur dans ce cas est assez semblable a celui du conducteur d’une machine engagée sans serrefrein sur une pente irrésistible.
«On va trop vite par timidité : la vue du public donne le vertige, le cceur bat plus fort, la téte se perd; c’est une corvée, un supplice, quand finirat-il ? Le lecteur intimidé fait avec la voix ce qu’un homme effrayé fait avec les jambes : l’un court, Vautre se précipite, 4 travers les champs ou a travers les phrases, méme incohérence et méme désordre *. »
De ces lecteurs et orateurs auxquels on serait incessamment tenté de crier : « Mais ou courezvous donc? De grace, modérez-vous! Pas si vite, pas si vite! » nous soupconnons que M. Gondal en a entendu beaucoup au réfectoire du séminaire Saint-Sulpice. Il n’est pas de réfectoire de séminaire oti l’on n’en entende un certain nombre. Ce défaut est surtout trés fréquent chez les jeunes gens. Malheureusement plusieurs ne s’en corrigent jamais d’une maniére complete.
4 Livre 1, ch. vi, p. 172.
2 Livre II, ch. x, p. 328.
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Cette rapidité excessive dans le débit, quand elle n’est pas simplement un péché de jeunesse, se présente trés souvent comme l’accompagnement de la véhémence trop continue et a contre-temps, et voila pourquoi nous avons tenu a en dire un mot a propos de cette véhémence.
Ce que nous ayons dit relativement 4 cette véhémence de parade serait plus que suffisant s’il ne s’agissait que de formuler nettement les régles qui la condamnent. Nous aurions méme pu, en ce cas, nous en tenir aux passages que nous avons empruntés a M. Gondal. Mais M. Gondal ne se propose que d’enseigner : nous voudrions persuader. Ecrivant un traité scientifique, il se borne a exposer les principes : nous voudrions décider 4 les suivre. Pour signaler un abus, quelques lignes peuvent suffire. Si lon veut travailler 4 le réformer ou du moins a Vaffaiblir, il est nécessaire d’insister davantage. C’est ce que nous ferons en rappelant les observations, les avertissements, les conseils de quelques-uns de nos maitres frangais, qui, a diverses époques, ont étudié de plus prés les meeurs oratoires de nos prédicateurs.
. On a deéja entendu Fénelon. Laissons-lui dire encore un mot qui vaut toute une dissertation.
«Il faut avouer, dit-il en parlant dé la véhémence intempestive et continue de la plupart des prédicateurs, il faut avouer méme que notre nation n’est guére capable de cette véhémence; on est trop léger et on ne congoit pas assez fortement les choses *.»
C’est vrai. Le francais est léger, inconstant, remuant, sautillant. Il ne veut ni trop longtemps rire, ni trop longtemps pleurer, ni étre emu trop longtemps:en aucune mamiére. Car son émotion passe vite. I] aime les discours, mais a condition quwils ne soient ni trop longs, ni toujours dans la méme note.
On connait les conseils que Cormenin donne aux orateurs parlementaires ;
« Si Yon a été plaisant avant vous, changez de maniére et soyez grave; et si l’on a été grave, soyez plaisant. Songez que Voreille n’aime pas a étre toujours occupée du méme son, et que vous parlez devant une assemblée frangaise, la plus distraite, la plus capricieuse, la plus femme de toutes les assemblées du monde.
« Ne faites pas toujours le rieur, car on dirait : Ce n’est qu’un homme d’esprit. Ne faites pas toujours le raisonneur, car on dirait: Il n’a qu’un ton.
« Si vous youlez étre perpétuellement intéressant, soyez perpétuellement divers 2. » ‘
Ces conseils sont basés sur le caractére méme de la nation, et ils ne s’adressent pas moins aux prédicateurs qu’aux orateurs parlementaires. Vous
1 Dialogues sur Véloquence, Dialogue u.
2 Le Livre des orateurs, Livre I, ch. x1.
aussi, prédicateurs, songez que vous parlez devant Yauditoire le plus facile a lasser qui soit au monde, et que si vous n’étes pas variés dans votre ton, cet auditoire, aprés vous avoir suivis pendant quelque temps, vous lachera vite.
Du reste, cette disposition n’est pas propre aux Francais, quoiqu’elle soit plus accentuée chez eux gue chez d’autres peuples : on la retrouve, a des degrés qui varient, au fond de la nature humaine. C’est ce que le P. Gisbert montre tres bien en s’appuyant sur Cicéron :
« Lorsque je parle, disait l’orateur romain, jaime qu’on se récrie; j’aime 4 entendre dire: Cela est beau, il ne se peut rien de mieux ; mais je n’aime pas qu’on le dise trop souvent. L’auditeur ne doit pas étre toujours dans Padmiration et dans l’applaudissement : il ne faut pas méme qwil y soit longtemps, il s’ennuierait bientdt d’y étre. Il est de la sagesse et de Vhabileté de Vorateur de lui ménager des endroits ou il n’ait pas a se récrier, ni 4 admirer; des intervalles ot il puisse revenir a lui, demeurer tranquile et se reposer’. Apres une grande lumiére qui vous a ébloui, on veut de l’ombre, on cherche de l’obscurité. Des plus grands plaisirs au dégott il n’y a pas loin 2. Les plaisirs médiocres se soutiennent plus longtemps et n’inspirent pas sitét le dégott. Les grandes beautés de Véloguence sont, a cet égard, comme les grands plaisirs : si elles ne sont ménagées 4 propos, dispensées sobrement et avec mesure, elles dégotitent 3. » :
Ces réflexions sont vraies du discours considéré dans son ensemble, de la composition et de Vaction; mais c’est surtout dans l’action qu’elles trouvent leur application, et c’est surtout pour donner 4 son action une allure variée que le prédicateur doit se régler sur ces principes.
Le P. Gisbert, avec beaucoup de justesse, fait plusieurs autres observations de ce genre qui s'appliquent a l’ensemble du discours, mais principalement a Paction. « Il n’y a rien de si choquant, dit-il, que de grands mouvements ou il n’en faut pas et ou on ne dit rien qui doive naturellement en produire. Un prédicateur qui se recrie, qui se lamente, qui s’emporte, qui tonne quand il faut parler simplement et sans figure, fait piti¢. S’échauffer avec exces lorsque le sujet
‘ Habeat illa ipsa admiratio ac summa laus umbram aliquam, et recessum. De orat., lib. III.
? Omnibus in rebus yoluptatibus maximis fastidium finitimum est. Ibid.
3 [’ Bloquence chrétienne dans Vidée et dans la pratiquwe, par le P. B. Gisbert, S. J., nouvelle édition avec préface, notes et appendices, par A. Crampon et J. Boucher, du clergé d’Amiens, ch. ty.
Cet ouvrage fut publié pour la premiére fois en 1715.
Nous avons ce volume in-4 tel quil parut en 1715 4-
Lyon, chez Antoine Baudet, a la Croix d’Or. Mais nous préférons suivre l’édition récente.
Le P. Gisbert, né a Cahors en 1647, professa la rhétorique dans les colléges de la Compagnie de Jésus, se livra ensuite avec un grand succés a la prédication, et composa plusieurs ouvrages sur la maniére de précher et sur léloquence en général : Le bon govt de Vélo-
quence chrétienne, Lyon, 1701; — La rhétorique ou
les régles de l’éloquence, Paris, 1749.
L’AMI DU CLERGE | he cas
om
ne permet que de s’enflammer médiocrement, c’est une espéce de fureur hors de saison... L’esprit s’anime et se dégotite bientét de se voir harangué toujours sur le méme ton, surtout quand c’est sur un ton haut et véhément qu’on le harangue; et le ceeur fatigué et indigné se révolte contre des mouvements violents trop longtemps soutenus!. »
Du:reste, le P. Gisbert s’éléve aussi directement
et expressément contre la véhémence intempestive
de action oratoire dans la chaire. « Rien de si contraire, dit-il, rien de si contraire 4 la fin de Vorateur chrétien, qu’une prononciation violente et emportée, parce qu’elle fatigue, elle accable, elle étourdit et celui qui dit et celui qui écoute. Avec cela comment persuader? Ce n’est pas a force de bras, de mouvement et d’agitation que la vérité entre dans l’esprit de Pauditeur, surtout la verité chrétienne, qui d’elle-méme est grave et majestueuse. La majesté et la gravité, toujours si bienséantes a celui qui parle de la part de Dieu, nes accordent pas avec Pemportement etla violence.
« Que votre discours sorte de votre bouche non comme un torrent qui ravage, Mais comme une douce pluie qui s’insinue. Ne confondez pas la ‘force et la véhémence avec la violence et l’emportement.
« ... Plus le discours est rempli de grandes et bonnes choses, concues d’une maniére vive et animée, moins il doit y avoir de feu et de vivacité dans l’action du prédicateur, pour deux raisons. La premiére, parce que le grand feu de la prononciation empéche l’auditeur de goiiter, autant qu’il le faut, la bonté et la beauté des choses qu’on lui met devant les yeux. La seconde, parce que, si au grand feu de la composition vous joignez le grand feu de la prononciation, de ces deux feux joints ensemble il se forme un embrasement que ni les yeux, nil’esprit de vos auditeurs ne pourront soutenir.
« Les prédicateurs qui ont peu de bonnes choses a dire sont, pour l’ordinaire, ceux qui s’agitent davantage. Plus ils sont stériles en raisons, plus ils sont abondants en gestes. Ils s’imaginent, par le grand feu de leur action, donner du poids a ce
qui n’en a pas et du prix a ce qui vaut trés peu.’
Ils crient, ils déclament, c’est tout leur mérite 2. »
Un contemporain du P. Gisbert, le P. Gaichiez, de lOratoire, composa lui aussi un livre sur la prédication intitulé : Maximes sur le ministére de la chaire, et qui parut d’abord sans nom d’auteur. La grande valeur de cet ouvrage le fit attribuer 4 Massillon. L’éloquent évéque de Clermont déclara quil n’en était pas ’auteur, mais qu’il l’approuvait sans réserve. On a dans ces Maximes Vavis des plus grands maitres. f
« La contention de la voix ne saurait durer : elle fatigue également l’auditeur et ’orateur. Une voix naturelle et distincte se fait mieux écouter, et plus longtemps..
* Tbid., ch. u.
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« Leimportance du ministére veut autre chose que du bruit. Les cris et les clameurs ne plaisent qu’a un peuple grossier mis en mouvement par le son des trompettes et des tambours.
« Le ton de déclamation étourdit; celui de la conversation s’insinue. On peut crier au village, mais dans la ville il faut parler 1. »
Tout naturellement, si, au lieu de chercher a faire du bruit, on veut faire du bien, il ne faut erier ni au village ni 4 la ville. Du temps du P. Gaichiez, pour arriver A se faire une réputation de prédicateur, on ne pouvait crier qu’au village; aujourd’hui, nous avons fait des progrés: on peut crier méme a la ville, méme dans la capitale. Ce n’était évidemment pas au village que M. Vabbé Sicard, du clergé de Paris, avait entendu les prédicateurs qui, pendant le caréme de 1887, lui suggéraient les trés judicieuses observations qu’on va lire :
« Le défaut de simplicité, chez les prédicateurs, tient souvent moins a leur discours gqu’aé leur débit. La nécessité de se faire entendre dans une vaste enceinte les conduit quelquefois 4 hausser le ton. Mais combien qui manquent du naturel, qui nous fatiguent de leur déclamation, comme si Péloquence se mesurait aux éclats de voix! Ne forcons pas notre talent. A part ces rares instants ou lVémotion de ame, ot. Ventrainement des idées comporte plus de chaleur et de mise en scene, nous réverions pour la prédication un ton de conversation élevée. Rien ne repose l’auditeur, rien ne pique sa curiosité et ne réveille son attention comme ce noble abandon d’une parole simple et variée qui adapte le débit a la nature du discours. Il s’agit, en un mot, non de déclamer mais de parler. Pourquoi ces tons chantants, larmoyants, qu’on ne supporterait pas a la tribune, auraient-ils le droit de cité dans la chaire? Si Yon voit aujourd’hui si peu d hommes au sermon, n’est-ce pas, en dehors de l’affaiblissement de la foi, parce qu’on ne prend pas assez de soin, quand ils viennent, de les instruire, de les édifier, de les toucher, et aussi de ne pas leur donner la migraine par une assourdissante déclamation? »
En reproduisant dans son numéro du419 avril 1887 ce passage d’un article emprunté au Francais, lUnivers le faisait suivre de cette réflexion «@Néanmoins il ne faudrait pas croire qu’a Paris méme la chaire chrétienne soit livrée presque tout entiére aux entreprises d’une éloquence moderne. »
Cette éloquence-la n’est pas du tout moderne, elle est méme trés ancienne. Ce qui est moderne, et c’est apparemment ce que voulait dire /Univers, c’est son introduction, dans des proportions difficiles 4 préciser, mais considérables, dans les villes et jusque dans la capitale.
Mais revenons au P. Gaichiez, et laissons-lui de nouveau la parole :
«La véhémence est puérile dans un sujet froid,
’ Premiére partie, ch. x. — Cet ouvrage a été bien des fois réeimprimé. Nous suivons l’édition de Besangon
de 1822.
po eo RM DUPCLER GH ie Pee
et devant un auditoire ot il ne faut que peu d’action. Les grands mouvements placés a propos sont précédés d’un peu de lenteur : elle leur donne du relief...
«On peut étre véhément sans courir a perte Vhaleine, et en désordre : le guide d’un grand peuple marche a4 pas lents. L’auditeur doit sentir que le prédicateur contraint son zéle 1,» *
Ktre maitre de soi, activer et ralentir le feu de son action a son gré et faire comprendre a l’auditoire qu’on ne laisse paraitre qu’une partie de Vémotion qu’on éprouve, est un grand secret de Part oratoire. On n’y arrive que par un long exercice. Il faut y tendre.
« La voix, dit l’abbé de Bretteville, ne doit pas étre trop élevée ni trop éclatante ; car lorateur doit parler et non pas crier 2. » if
«Il faut que Porateur soit modéré; car toutes ces agitations violentes et tous ces efforts que Yon peut faire pour s’échauffer par artifice offensent les yeux de l’auditeur; et, bien loin de Vanimer, le rendent froid comme glace *. »
En 1787, le P. Hédouin, chanoine régulier de Vabbaye de Prémontré, et professeur de rhétorique dans cette maison, publiait sous ce titre:: Principes de Véloquence sacrée, sans y attacher son nom, un ouvrage destiné a former les jeunes gens de son Ordre a la prédication. -I] n’oublie pas de les mettre en garde contre la véhémence factice qui, a cette époque comme au xvIle siécle, était fort commune parmi les prédicateurs.
« Certains prédicateurs ont toujours lair de Yindignation; ils crient, ils s’échauffent, ils se tourmentent. C’est un mouvement de zéle qui est tres déplacé. Ce que Vaction a de trop est au préjudice de effet qu’elle doit produire. L’esprit de Dieu est plus calme. L’orateur emporté rompt ce majestueux silence qui doit régner au pied des autels et qui sied si bien a l’action solennelle. Saint Augustin dit que, pour lVintérét méme de Véloquence, l’action extérieure doit étre simple‘. »
Malgré ces avertissements et une foule d’autres de ce genre qui n’ont cessé d’étre adressés aux prédicateurs séculiers et réguliers, ce défaut est loin d’avoir disparu. Ne s’est-il pas accru? Cormenin parle de ces prédicateurs qui « ont une intempérance furieuse de gestes et de langage ; ils ébranlent les vitraux du portique ; on croirait entendre les anges du jugement dernier qui soufflent des quatre vents pour ressusciter les morts; Vécume leur sort par la bouche, le sang va jaillir de leurs narines; ils font une tempéte effroyable dans la chaire de paix 5. »
Assurément le portrait est chargé. Mais il est impossible de contester la réalité de Pabus ainsi signalé sous les traits de hyperbole. Aussi les auteurs gui, de nos jours, se sont occupés de
4 Chap. XI. \
2 L’éloquence de la chaire et du barreau, |. V, ch. ty. big. .ohs Xam
4 Quatriéme partie, ch. 11.
5 Le Livre des orateurs, liv. II, ch. ut.
Véloquence de la chaire ont-ils pris soin d’opposer a cet abus persistant les principes qui doivent, Si on sait les appliquer, ,amener simple, naturelle, calme, variée, grave et sobre.
« Plus on crie haut, dit Pabbé Mullois, plus on croit produire d’effet, plus on croit étre grand orateur. C’est souvent le contraire. La véritable passion, la passion poussée a l’extréme, parle bas, parle peu, et encore ce ne sont que quelques mots entrecoupés. L’éloquence la plus entrainante est celle qui dit beaucoup en peu de paroles et sans bruit..
« Quant a Vagitation du corps, elle doit étre modérée; trop de mouvement fatigue lorateur et Vauditoire, et détourne Vattention. On peut. étre trés éloquent sans gesticuler beaucoup : il est tel orateur qui parle le plus souvent la main dans son habit, et n’en posséde pas moins une trés grande puissance... Ici encore revient la méme réflexion :.la grande passion ne s’agite guére ; elle reste immobile, atterrée, et elle nese révéle que par quelques mouvements brusques. On se trompe souvent; on croit qu’un discours chaleureux est celui ot il y a beaucoup de cris et beaucoup de mouvements *. » i
De son cédté Pabbé Martin dans ses Portraits littéraires déja cités fait les trés justes observations suivantes :
«On aime, dans les discours sacrés, moins la véhémence que l’onction et un accent de picété profonde et tendre; on aime, dans la voix du prédicateur, moins les grands efforts du gosier que les fortes vibrations du cceur et les inexprimables tons d’émotion dans lesquels il semble que l’Ame tout enticre du prédicateur acta On veut des gestes simples et peu nombreux 2.
« L’absence d’ame et de ‘dihhous dans un discours sacré, nous semble ‘done un notable défaut a cette époque...
« L’ame et la chaleur, dans un discours, ne consistent point en une fausse solennité de ton completement en désaccord avec la petitesse des choses qu’on exprime, ou en des transports factices et superficiels qui glacent au lieu d’enflammer, ni en des emportements qui font horreur. Les nobles transports ne se manifestent pas par de grands gestes, par des bras en moulin 4 vent, selon expression de Vallemand Uhland. La chaleur véritable est tout intérieure : c’est un feu intime, une richesse de sensibilité profonde et tendre que le langage ne peut définir, mais qu’on sent trés bien, et dont l’accent vous pénétre instantanément sitét quelle s’échappe d’un discours *. »
Ce devrait ¢tre un des buts des prédicateurs de donner 4 l’action, aux inflexions de voix, aux gestes, dans expression de leurs idées et de leurs sentiments, le moins de part possible, et de rendre cette expression aussi immatérielle que possible.
* Cours d’éloquence sacrée populaire, chap. x.
* Deuxiéme partie, chap. 1.
5 Chap.: 1.
une action ~
Le plus souvent, pour produire tout V’effet qu’un © sermon est appelé 4 produire, les prédicateurs | pourraient se contenter de mettre en jeu les res- sources que fournit une articulation vraiment artistique et oratoire. Malheureusement c’est précisément cette articulation qui, d’ordinaire, leur manque le plus. De toutes les lacunes qu’on peut signaler dans l’action oratoire des prédicateurs, — celle-ci est la plus regrettable. L’articulation en effet, ’articulation perfectionnée par les régles de - Vart ou par un instinct puissant qui y supplee, est a Vaction oratoire ce que le fondement est 2 lédifice. Elle est méme bien dayantage. Car le fondement ne fait que supporter l’édifice sans lui donner aucune beauté, tandis que Varticulation donne © 4 l’action une réelle et souvent une grande beauté, et surtout une grande clarté et une grande force. Tous les vrais orateurs brillent par Varticulation. L’articulation peut tenir lieu de toutes les autres
qualités de V’action. Elle est un des moyens les
plus puissants que le-prédicateur ait 4 sa disposition pour faire le bien.
L’abbé Mullois en donne un exemple.
« Oh! les mots, s’ils étaient bien prononcés, quelle force ils ont parfois! Il y a des mots qui sont des balles, des boulets... Il y a des bouts de phrases qui peuvent étre foudroyants... Il y ena qui renversent des ames et que l’on n’oubliera jamais.
« Le Pere Millériot a cette prononciation puissante, cette articulation d’acier qui burine les paroles, il a vraiment des accentuations irrésistibles. Aussi un brave homme disait un jour a un de ses amis, qui témoignait le désir d’aller entendre le révérend Pére : Kcoute, mon cher, il faut dVabord que je te dise une chose; je veux te prévenir : as-tu envie de te convertir? Si tun’en as pas envie, n’y viens pas, car quand on l’entend, il faut qu’on fasse ce qu’il dit, iJ vous We entrer les paroles dans le corps malgré vous * ;
Dieu nous, donne des prédicateurs aes ferent entrer les paroles dans le. corps, et du errs dans Vesprit et dans le coeur!
Un prédicateur et, en général, un orateur qui se livre a une action tant soit peu véhémente sans étre en état de tirer de articulation toutes les ressources qu’elle fournit, ressemble 4 un de ces hommes verbeux et quelquefois naturellement éloquents qui font des discours sans connaitre la syntaxe. Il y a quelquefois dans ces discours des qualités réelles et méme trés saillantes. On peut avoir, sans articulation, une action vraiment remarquable sous certains rapports, comme on peut étre éloquent sans grammaire. Il y a seulement cette différence, que Varticulation joue un bien plus grand réle dans Paction que la syntaxe dans la composition du discours. La syntaxe-ne fait que préserver le discours de certains défauts : Particulation lui donne de V’agrément et de la vie.
* Maniére de précher en ce temps-ci, t. I, ch. iv.
mR «
Et maintenant quel est le moyen pratique pour introduire parmi lés prédicateurs une articulation oratoire, les préserver du ton monotone, de l’emphase et de la véhémence factice, et leur apprendre a parler ?
La lecture ou plutot létude d’un livre comme celui de M. Gondal peut contribuer 4 ce résultat ; elle est grandement a conseiller. Mais ce moyen ne suffit pas. Il ne suffit pas qu’un prédicateur lise dans un livre qu’il ne faut pas chanter en parlant. Lui-méme chante et il ne s’en apercoit pas. Et méme si vous l’avertissez qu’il chante et quil vous croie, comment fera-t-il pour se corriger de ce défaut, et surtout pour s’en corriger sans tomber dans un autre qui sera peut-étre plus grave? t
Ainsi, un prédicateur se laisse aller 4 une véhémence factice et trop continue; qu’il vienne 4 le remarquer et qu'il travaille a s’en corriger, seul, sans aucun guide : il tombera peut-étre dans le défaut opposé, celui d’un débit trop lent, froid et ennuyeux.
Le débit de tel prédicateur est monotone, et, chose rare, il le reconnait : comment le rendrat-il varie?
Ainsi des autres défauts.
T’exercice est nécessaire. Nous disons l’exercice : les précptes donnés de vive voix ne suffisent pas plus que ceux donnés dans un livre. Ce qwil faut, ce sont des exercices dirigés par un maitre capable.
Ces exercices existent depuis longtemps dans
certains ordres religieux. Nous avons parlé plus
haut du traité de prédication du Pere Hédouin. Dans un avertissement placé en téte du volume, il dit que ce traité est destiné a étre suivi par leurs jeunes religieux pendant l’année appelée de Rhétorique. Dans le cours de cette année, chacun de ces jeunes gens, nous apprend le Pére Hédouin, est formé avec soin a l’action par des exercices dirigés vers ce but. « Il apprend et déclame en public des parties de sermons et de prénes,... s’accoutume’a une prononciation exacte, et ne quitte point cette étude qu’on ne soit str qu'il y ait fait des progrés suffisants *. »
Viennent ensuite les cours de philosophie et de théologie. Pendantle temps consacré 4 ces études, les exercices de débit sont continués. « Il a paru que, méme pendant les cours de philosophie et de théologie, une partie de ces exercices devait étre continuée. Tous sont assujétis a l’exercice de déclamation qui consiste, comme on l’a dit, a réciter en public un morceau quelconque,
- choisi et indiqgué par le maitre et qu’on sait de
mémoire *. »
Aprés avoir parlé des exercices de ce genre par lesquels les Peres Jésuites font, pendant de
4 Op. cit., avertissement, p. XI.
Sf Teale} aul
longues années, passer leurs sujets en insistant surtout sur la prononciationet l’articulation, ’abbé Mullois ajoute: ©
« Je me demande pourquoi le clergé séculier ne jouirait pas aussi du bénéfice de ces élémentaires, mais indispensables préparations 4 la parole.
« Je sais bien que ce n’est pas facile au grand séminaire, il y a trop de choses 4 apprendre, et on y apprend tant que je me demande comment cela peut se faire.... Mais les séminaristes de bonne volonté ne pourraient-ils pas choisir les temps libres pour ces sortes de réunion?... ly a des legons de chant: pourquoi n’y aurait-il pas des lecons de parole, tout cela avec l’assentiment des supérieurs, dont il faut toujours respecter la vieille expérience ? 1 »
« Saint-Charles, dit encore l’abbé Mullois dans
un autre ouvrage sur la prédication, saint Charles —
veut que dans son séminaire les jeunes lévites soient exercés plusieurs fois chaque semaine a parler en public, et ’Eglise a toujours suivi cet usage 2. » ;
ls’agit Vexercices, qu’on le remarque bien, et non d’un cours de prédication. Des cours de prédication il y en a dans tous les séminaires. Mais des exercices, combien compte-t-on de séminaires ou ily en ait? Et sils existent, combien y a-t-il de séminaires ot ces exercices soient organisés et
surtout dirigés de maniére 4 produire des résul-
tats sérieux? ne
. On pourra trouver un modéle. dorganisation dans les Programmes dexercices facultalifs de déclamation et de lecture rédigés pour les éléves
du séminaire Saint-Sulpice, pour la Conférence Saint Jean Chrysostome et pour la Conférence Saint Irénée, que M. Gondal a placés sous forme d’appendice a la fin de son volume.
Mais, d’ordinaire, ces exercices valent ce que vaut le directeur.
Il n’est pas nécessaire que le Directeur soit un
grand prédicateur, ni qu'il ait luicméme de léloquence. Il n’est méme pas nécessaire, quoique ce
soit fort désirable, qwil ait Vhabitude dela prédi-.
cation. Mais ce qui est requis, c’est qu’il connaisse les régles, qu’il saisisse trés bien les défauts et aussi les qualités, quil soit exempt de toute routine, de toute étroitesse, qwil se distingue, au contraire, par un esprit large, capable de comprendre et d’apprécier tous les genres de talent et tous les genres de beauté. Il faut que, grace a ces qualités et a plusieurs autres, il jouisse d’une autorité assez grande pour faire accepter ses jugements, méme quand ils contrarient fortement J’amour-propre. Rien n’est plus difficile.
Chacun admire en soi ce qu'il trouve ridicule ou détestable dans les autres.
Chaque prédicateur trouve son ton de voix le plus naturel du monde, et ses intonations trés
justes, et son geste superbe.
4 Maniére de précher en ce temps-ci, chap. Iv. 1 Cours @ éloquence sacrée populaire, ch. x.
ow
Tel prédicateur est tout a fait d’avis que le ton de la chaire est a éviter, qui a lui-méme, sans le savoir, le ton de la chaire 4 un trés haut degré.
Celui-la ne trouve rien de plus ridicule et de plus fatiguant que la véhémence factice... dans les autres.
Comment dissiper ces illusions abatinéas qui ont leurs racines dans un amour-propre d’autant plus difficile 4 atteindre et & guérir qu’on ne se Vayoue pas?
Quand les exercices sont organisés comme dans les Conférences dont M. Gondal donne le programme, et comme ils le sont dans la Compagnie de Jésus, le Directeur trouve un puissant auxiliaire dans lavis exprimé par les assistants. Car tous sont invités a le donner.
lly a en effet quelqu’un qui a plus raison que le Directeur, et méme plus raison que nous, qui cependant avons toujours raison aux yeux de notre amour-propre : ce quelqu’un c’est M. tout le monde. Or dans une conférence un peu nombreuse, ce quelqu’un-la est suffisamment représenté par lassistance. Quand tous les assistants yous passant toura tour sur le corps déclarent avec une unanimité remarquable que vous avez un ton faux, que vous chantez, que vous vous animez a contre-temps, le moyen de résister a ce plebiscite ? Quand le Directeur résumant toutes ces critiques y ajoute le poids de sa propre autorité, si ce résumé est fait comme il doit V’étre, si cette autoritée est réelle et sérieuse, si le verdict est exprime avec netteté et vigueur, c’est souvent le coup de grace.
Pas toujours cependant. Caril y a parfois, au point de vue de l’action, méme chez des hommes passablement doués sous d’autres rapports, de véritables incapacités, et méme, chose ¢trange, une incapacité de comprendre les régles et d’en voir la justesse.
On ne saurait croire les résultats vraiment extraordinaires que peuvent amener Ces exercices, si l’on y met de Ja persévérance, et les obstacles, en apparence invincibles, que, grace a eux, on parvient 4 surmonter. Parmi ces obstacles il en est cependant qui sont insurmontables. Certaines natures sont réfractaires a toute formation a Vaction oratoire. On croit d’abord que ce sont simplement des chars embourbés dans une orniére : on pousse, on tire; rien n’y fait. A la fin on s’apercoit qu’il manque a ces chars un essieu, une roue, quelque chose d’essentiel. H n’y a qu’a les laisser la.
Ce cas est rare. D’ordinaire quand on échoue, cest devant la paresse ou devant l’amour-propre, surtout devant l’amour-propre.
« Travaillez beaucoup, écrivait le Pere Lacordaire 4 un jeune homme, et le talent qui vous a été confié s’accroitra avec la peine que vous prendrez. Aucune facilité ne dispense du travail; il est la clef de l’éloquence et du savoir aussi bien que de la vertu’. »
* Lettres a un jeune homme, lettre xivitt.
eee Que le travail soit « la mee de lé loquence, » le Pére Lacordaire en est luirméme une preuve. Les orateurs deviennent orateurs par le travail, fiunt oratores. (’est par le travail qu’ils arrivent a une belle action. Les paresseux, et il y en a parmi les prédicateurs, espérent arriver a une belle action, orace a leur facilité, ou bien ils se résignent a s’en passer. Ils se persuadent une de ces deux choses : ou bien que leur action est bonne, ou bien quils ne sauraient se corriger de leurs défauts et acquérir les qualités qui leur manquent, et cela malgré tous les avis qui peuvent leur étre
donnés, méme quand ces avis leur sont donnés
avec beaucoup d’autorité, méme quand ils leur viennent de divers cdtés. Sapientior sibi piger videtur septem viris loguentibus sententias'. Mais le grand obstacle, l’obstacle le plus fréquent et le plus difficile & surmonter, c’est l’amour-propre, surtout quand il est, comme cela atrive souvent, doublé de sottise. L’amour-propre méme le plus obstiné 4 poursuivre le succés humain, quand il est accompagné d’intelligence, se décide quelquefois 4 se rendre. Les observations qui lui sont adressées finissent par lui faire comprendre qu’en renon¢gant a un succes facile et vulgaire, il peut s’en procurer un autre plus sérieux, plus digne d’un ministre de la parole évangéligque, et d’ailleurs plus distingué. Mais Vamour-propre a souvent pour compagne la sottise et aussi la paresse. Alors il n’y a rien a faire. Ce jeune prédicateur, ce séminariste a de la voix, de solides poumons, de lassurance : il n’a pas besoin de tant de conseils! I] déclamera, il chantera, il criera. Plus il chantera, plus il criera, cest-a-dire plus il préchera mal, plus on dira
autour de lui qu’il préche bien. Ses défauts sont
précisément pour lui un moyen WVétre admiré et applaudi : il se jette sur ces applaudissements comme sur une proie facile et assurée.
Nous avouons bien que tous. les exercices de débit et toutes les conférences possibles ont peu de chances de triompher de pareils obstacles. . Mais ce n’est pas plus une raison pour ne pas les établir, que ce n’est une raison de ne point faire de sermons parce que les sermons ne convertissent pas tout le monde.
Ces exercices et ces conférences, entiérement distincts du cours de prédication, peuvent étre confiés a la direction d’un autre maitre, et méme Wun prétre étranger au séminaire. Ils peuvent étre facultatifs et placés pendant les récréations ou les promenades. Mais il faut, pour étre utiles, qwils soient bien organisés. Encore une fois, on trouvera des modéles d’organisation dans VPappendice de Parlons ainsi.
* Proverb., xxyI, 16.
ah Bee 2 GAMY DU CLERGH
@UESTIONS de science ecclésiastique CONSULTATIONS DIVERSES
Q. — Notre pays est pauvre, les familles nombreuses, le travail peu rémunérateur.
Les hommes vont au loin ¢hercher un salaire plus élevé. Ils se louent pour deux ou trois mois. Ici, ils remplissent leurs devoirs religieux, se confessent méme avant de partir. Au retour, “ils s’approchent encore du saint Tribunal.
Mais pendant leur absence ils ont violé la loi de Pabstinence, travaillé tous les dimanches, ne sont pas allés 4 la messe... Ils se proposent encore de retourner dans le méme endroit Van prochain, et ne sanctifieront pas plus le dimanche: ce n’est pas l’usage du pays. Ailleurs, disent-ils, ils gagneraient moins.
Le pére de famille, s'il n’émigre pas, peut difficilement nourrir ses enfants. Le jeune homme veut faire une petite bourse pour le jour ou il sera appelé sous les drapeaux... Y a-t-illa une raison suffisante pour s’exposer au danger de perdre la foi?
Peut-on les assimiler aux marins qui, en s’embarquant pour la grande péche, se mettent dans Vim possibilité d’aller a l’église?
R. — Le danger de perdre la foi semble bien ne pas exister, puisque vos paroissiens recoivent les sacrements avant leur départ et aprés leur retour. I] n’y a donc a tenir compte ici que du troisiéme commandement de Dieu et des deux commandements de )’Eglise qu’ils n’accomplissent pas.
Violent-ils ces commandements ? — Oui, s’ils peuvent les observer. Non, si observation leur en
est impossible, parce que Vimpossibilité les dé-
charge de obligation.
Or, pour l’abstinence, si on leur sert du gras sans qu’ils puissent facilement obtenir du maigre, ils ne peuvent que manger gras, et ils le font sans péché.
Pour le travail du dimanche et l’omission de la messe, il faut répondre d’une maniére analogue. S’il dépendait d’eux de ne pas travailler et d’entendre la messe, ils devraient accomplir les préceptes de Dieu et de lEglise; mais si les maitres dont ils dépendent leur imposent le travail, qui, en certains cas, est nécessaire, ils ne violent pas le précepte, puisqu’alors il ne les oblige pas.
Il reste 4 savoir si, pour gagner l’entretien de leur famille, ils peuvent prendre un service qui les empéchera d’observer les lois de abstinence et de la sanctification du dimanche. La réponse ne peut étre gu’affirmative, parce que le devoir natu-
rel d’entretenir sa famille l’emporte sur les préceptes positifs.
Peuvent-ils, en vue d’un salaire plus élevé, préférer les pays ot ils omettront l’accomplissement de la loi 4 ceux ot ils pourraient l’observer? Si la différence est notable, cette raison suffit pour les excuser ; d’ailleurs ot trouveraient ils maintenant des pays ou on les laisserait libres le dimanche et ov on leur ferait pratiquer l’abstinence? Hélas!
Ces travailleurs sont presque dans le méme cas que les marins qui vont 4 la grande péche.
‘Dans ce qui précéde, nous avons supposé qu’il y avait nécessité pour les paroissiens d’aller au dehors gagner la vie de la famille et impossibilité pour eux d’observer alors la loi de la sanctification du dimanche et celle de l’abstinence.
Mais il peut arriver que cette nécessité et cette impossibilité n’existent pas et qu'il dépende deux, soit de rester au pays, soit, allant travailler au dehors, d’observer ces deux lois.
. Dans ce cas notre solution sera toute différente.
On doit d’abord établir une distinction entre ceux qui travaillent séparément et ceux qui travaillent en brigade. Les premiers sont plus libres, et sils violent les préceptes divins et ecclésiastiques, ils le font tout a fait volontairement et nont aucune excuse, 4 moins qu’ils ne soient dans les cas exceptionnels ot la loi cesse d’obliger. Nous leur appliquerions les principes posés par les auteurs pour l’absolution des récidifs, et que vous connaissez.
Quant a ceux. qui travaillent en brigade, une nouvelle distinction nous parait nécessaire: Nous ne mettrions pas sur la méme ligne ceux qui sont a la téte de la brigade et ceux qui sont sous leurs ordres. Les premiers sont responsables non seulement de leurs propres transgressions, mais encore des fautes qu’ils contraignent leurs subordonnés a commettre. Nous agirions donc avec plus de sévérité 4 leur égard; et siils n’apportaient pas quelque signe extraordinaire de contrition, nous leur refuserions l’absolution aussi longtemps quiis ne nous auraient pas donné des preuves d’une meilleure disposition.
Pour les derniers, ou ils peuvent ‘tamales séparément ou non. Dans le »nremier cas, nous exigerions, pour leur donner l’absolution, la pro- » messe quiils ne s’embrigaderont plus et qu’ils observeront fidélement les lois de Dieu et de VEglise, quant 4 la sanctification des dimanches et a l’abstinence.
Dans le second cas, qui se présentera, par exemple, quand il s’agit d’enfants que les parents emménent avec eux, ou d’ouvriers qui ne peuvent trouver d’ouvrage qu’en s’associant a une brigade, si les transgressions ne sont pas tout a fait volon-. taires, mais sont seulement subies par les pénitents, le confesseur sera indulgent; il ne leur refusera pas l’absolution; il les engagera cependant a faire tout leur possible pour obtenir qu’on leur laisse la liberté de pratiquer leurs devoirs religieux et l’abstinence.
Aprés leur retour, on agira avec eux comme avec les autres pécheurs qui se trouvent dans des circonstances identiques. S’ils sont repentants, ou s'ils promettent de ne plus quitter leur pays, ou de mieux observer les préceptes de. Dieu et de l’Eglise 4 l’avenir, et si le confesseur n’a pas un juste motif de douter de la sincérité de leur promesse, il leur donnera l’absolution. Si la violation plusieurs fois répétée de leur promesse inspirait
au confesseur des doutes fondés sur la sincérité.
de la promesse actuelle, il se trouverait alors en présence d’un récidif et lui en appliquerait les principes théologiques.
Nous nous sommes inspirés pour cette réponse et des principes théologiques, et d’une réponse de la Nouvelle Revue théologique a une consultation
‘pour des ouvriers helges qui se trouvaient dans le méme Cas 1...
Q. — Pierre, ayant une machine a battre le tréfle, déclare en confession qu’il retient 4 chaque client un peu de graine de cette plante ew industria. S’il fait cette retenue, dit-il, c’est pour se payer, comme il convient, le travail, étant obligé de baisser les prix outre mesure, a cause de la concurrence. Le confesseur l’absout en lui recommandant de ne retenir que ce quil croira juste pour se payer son travail. Le confesseur a-t-il bien agi? Si non, 4 quoi est-il tenu? S’il n’a pas ordonné la restitution, c’est quil a vu que son pénitent était dans la bonne foi: pas de faute théologique ; qu ‘il était impossible de restituer 4 chaque client ce qui a été pris ; et qu’en définitive Pierre pouvait bien en conscience se payer le juste prix de son travail.
R. — En raison de la bonne foi que vous dites avoir existé de part et d’autre, Pierre et son confesseur ne sont tenus a aucune restitution, a moins cependant que Pierre, factus ditior, ou ratione rei detenice s'il l’a encore entre les mains, n’ait’ obligation de la rendre, conformément aux principes de la théologie morale relatifs au possesseur bone et dubic fider.
Toutefois, voila qui n’est pas a recommencer. Pierre préléve injustement sur ses clients, et en dehors du contrat passé librement avec eux, une dime a laquelle il n’a pas droit; il pratique la compensation occulte sans dette correspondante ; ce n’est pas admissible. Son confesseur devra i’en prévenir, et ne point s’exposer lui-méme a répéter désormais la solution fausse qu’il a donnée a son cas de conscience.
Q. — Caius fait partie dune société de bienfaisance mutuelle. Moyennant une cotisation mensuelle, ses héritiers pourront toucher mille piastres 4 sa mort.
Parmi Jes réglements de la société, une clause se lit comme suit : « Toute cotisation doit étre payée au secrétaire-financier le ou avant le troisiéme jour du mois, sinon la police d’assurance devient nulle,— ou encore : sinon le membre ainsi en défaut est suspendu. »
Or, voici que Caius meurt le six du mois, sans avoir, par oubli, négligence, ou impossibilité, rempli cette clause. Le secrétaire, en apprenant cette mort, paie de ses deniers les cotisations de Pierre et inscrit son nom comme ayant payé le premier du mois.
Le président, aprés avoir constaté que Pierre est en régle avec la société, donne mille piastres a ses hériliers.
Ie Le secrétaire pouvait-il agir ainsi ?
2° Hist-il tenu a restitution ?
R.— Ad I : Out. — Ad II : Non.
La clause de suspension doit étre in casu assimilée aux clauses purement pénales, qui obligent ala peine im foro externo quand l’autorité compétente a constaté le délit, mais ne chargent pas la conscience 42 la maniére des précentes ou des
* Nouvelle Revue Théol., x, p. 340.
cotisation au jour dit,
conditions formellement stipulées en justice dans les contrats. :
On a pris cette précaution sévére pour rendre les membres de la société attentifs 4 payer leur et cest tout. Sils y manquent, la société est en droit d’appliquer la sanction connue et acceptée de ses clients; mais, s'ils n’y manquent pas, elle n’a rien a dire, quel que soit le procédé employé par les intéressés ou leurs ayants cause pour donner satisfaction au réglement.
Le secrétaire a donc fait un acte de charité trés licite en régularisant, méme aprés coup, la situation de Caius, et cela sans causer aucun dommage dinjustice 4 la société, qui ne perd rien de ce a quoi elle a droit, et dés lors n’a rien 4 réclamer. La seule faute commise dans l’espéce, si faute il y a, consisterait seulement en ce que le secrétaire a manqué de vigilance, de fidélité 4 sa fonction, en laissant écouler trois jours sans prévenir Caius ou instrumenter contre lui; et encore faudrait-il pour cela que les statuts ’y obligeassent, ce qui n’est point dit dans le cas proposé.
Les héritiers peuvent tuta conscientia garder les mille piastres, et le trésorier, tuta conscientia aussi, recommencer 4 rendre a son prochain le méme service 4 la prochaine occasion.
Q. — Un prétre se trouve dans un lieu de pélerinage. Un pélerin lui demande de Ventendre en confession. Le prétre demande la permission de confesser au supérieur des missionnaires qui ont ia garde de ce lieu de pélerinage. Le. supérieur lui accorde volontiers la permission, lui demandant seulement s'il est du diocése du lieu du pélerinage. Deux mois aprés, un an si vous voulez, il revient, et des pélerins lui ayant demandé de les confesser, il va trouver le supérieur, mais celui-ci n’est pas chez lui. Il demande la permission au premier missionnaire qu il rencontre, mais voila : le prétre est renvoyé avec un peu d’aigreur par le dit missionnaire. N’osant plus demander la permission aux missionnaires présents, et le supérieur faisant défaut, il confesse. Ce prétre a-t-11 bien agi? I] était dans la bonne foi en confessant, il a cru pouvoir présumer dans ces circonstances la permission du supérieur.
R. — Negative. Ce prétre a mal agi. Le pouvoir de confesser ne se présume pas par voie interprétative. Les facultés données précédemment n’existaient plus; aucun des missionnaires n’était en état de les renouveler; labsolution n’a pu. étre valide qu’en vertu du « supplément » de |’Kglise, @aprés Vopinion assez probable qui n’exige pas nécessairement « titre coloré » en pareil cas.
Q. — Que pense Ami du Clergé des conférences que le curé pourrait faire aux hommes de sa paroisse ailleurs qu’a Péglise, sur des sujets d’histoire, géographie, sciences naturelles, etc. 7
R. — Lindifférence religieuse est aujourd’hui si grande que les hommes ne venant plus que rarement 4 l’église, ignorent entiérement la religion. Le curé est isolé, il n’a plus aucune action;
constances, un peu comme l'on pourra :
reconquérir cette action serait précisément le but de ces conférences. ~
La Ligue de l’enseignement, depuis plusieurs années, multiplie les conférences de. cette sorte,
dans un but tout a fait hostile a la religion. Dans —
les villages, l’instituteur est sollicité de mener la campagne dans des cours d’adultes. Dés lors n’est-il pas nécessaire de se servir des mémes moyen pour combattre cette mauvaise influence?
Bien des catholiques l’ont compris, en particulier les jeunes gens qui composent le groupe du Sillon, Mais ce qui importe. c’est que le curé lui-méme fasse ces conférences dans sa paroisse. Par ces réunions, il se fera mieux connaitre, puisqu’on le verra de plus prés; il se fera estimer, aimer davantage, puisqu’il instruira avec intérét ; et profitant de cette influence, il pourra a l’occasion, d’un mot, dissiper bien des préjugés et réfuter bien des erreurs contre la religion. ’
Aprés un certain temps, quand il jugera 4 propos, il invitera son auditoire pour une conférence spécialement religieuse, a l’église ; personne sans doute, au moins par convenance, ne manquera de se rendre 4 V’invitation.
Le local pour ces conférences sera, selon les cirla salle commune de la mairie, un grenier convenablement
‘disposé, ou méme (a moins de prohibition spéciale)
la grande salle du café du village, pourquoi pas?
+ Les hommes ne viennent plus a l’église entendre
le curé, eh bien! que le curé aille parler aux hommes 1a oti ils se réunissent selon leurs habitudes : cela s’'appelle «aller au peuple. »
Ces idées assurément ne sont pas neuves; mais ne faut-il pas les répéter pour les faire mettre en pratique ?
Beaucoup de curés désolés de voir leur église abandonnée par les hommes cherchent avec anxiété comment ils pourraient les y ramener. Nos ennemis ont pris ce genre d’enseignement pour étendre leur influence. Convient-il de les laisser seuls sur le champ de bataille? Convient-il aussi de ne pas s’efforcer par tous les moyens possibles de rechristianiser la France?
Q. — 1°Un militaire rentre chez lui un vendredi soir. Au repas qu il a fait 4 la caserne, il n’était pas soumis 4 la loi de Vabstinence. Peut-il faire gras le soir dans
* ga famille?
2° Un jour de jeine, ou la viande est permise 4 un repas, il a fait gras 4 la caserne. Arrivé chez lui le soir, est-il tenu au jetine? Par conséquent, doit-il se contenter d’une légére collation?
R. — Ad I. La question peut étre envisagée a un double point de vue. 4° Le soldat, qui est dispensé de l’abstinence a la caserne, lVest-il quand il rentre chez lui un jour d’abstinence ? — Berardi ne le pense pas : « Miles tamen, qui, accepta licentia, domi sux degeret, certe non excusaretur’. » Nous n’ayons pas de documents assez précis sur la
‘ Berardi, Prawis confessariorum, n. 526,110.
. re VAMI DU CLERGE |
dispense accordée aux soldats pour dire si cette interprétation de Berardi est trop sévére.
20 Le soldat qui a fait gras le matin a la caserne et qui arrive dans sa famille ou il peut faire maigre, supposé qu'il n’ait aucune dispense, est-il tenu de faire maigre? — Nous,répondons par laf-
firmative. En effet, la prohibition relativea l’usage
des viandes ne s'impose pas per modum unius, de sorte qu’elle soit totalement enlevée par l’u-
sage, licite ou non, des aliments gras 4 un repas. - Elle s’impose pour la journée entiére, de sorte que
tout usage de viande non nécessaire devient une faute.
Ad II. Votre seconde question aussi peut atre ©
envisagée a un double point de vue : 19 Le soldat en question est-il tenu au jetine 4 la caserne sous peine de péché? — 20 Supposé qu'il y soit tenu, la loi du jetine Voblige-t-elle dans sa famille ou il peut se procurer des aliments maigres pour la collation ? :
A la premiére question, nous répondons : L’état —
militaire par lui-méme ne dispense pas toujours du jetine. La plupart des soldats sont dispensés en fait, parce qwils n’ont pas la liberté de faire collation avec des aliments maigres ; mais c’est lA une raison accidentelle qui ne découle pas de l’essence méme de ]’état militaire. Il faut donc que chaque soldat se forme 4 lui-méme une régle pratique pour les cas ot il peut observer la loi.
Pour la seconde question, elle peut présenter deux solutions différentes suivant les circonstances dans lesquelles se trouve le soldat.
Nous le supposogs obligé au jetine. Or, il peut se faire qu’il n’ait fait qu’un repas dans la jour-
née, comme aussi on peut supposer qu’il en a fait
déja plusieurs. Dans la premiére hypothése, tous les théologiens admettent qu'il est tenu a se contenter dune collation stricte, parce que l’obstacle qui s’opposait au jetine a disparu.
Dans la seconde, il en est qui Vobligeraient a. faire maigre le soir. C’est Topinion de saint
Alphonse, reproduite par le P. Marc 1. Cependant ces auteurs ne condamnent pas Vopinion opposée : « Utrum qui, inculpabiliter, bis se refecit in die, teneatur abstinere a tertia refectione ? — Resp. Affirmative, nisi id ipsi in grave incommodum cedat... Ratio est, quia frangens jejunium inadvertenter aut sine culpa, v. g. quia putabat sibi longum iter esse aggrediendum, illud fregit tantum materialiter, et non formaliter ; unde, ubi primum ad jejunii legem advertit, tenetur illam servare, ne eam formaliter ledat. Huic sententie, pro praxi, adheret S. Alphonsus, tametsi oppositam non reprobat... » Faisons comme lui.
Ajoutons toutefois que, d’aprés Berardi, une coutume légitime excuse les soldats du jetine : « Milites. — Laboriosis enim. exercitiis quotidie subjiciuntur, atque insuper consuetudine excusaniur *. »
4d. Mare, Institutiones theol., n. 1230.
2 Berardi, Praxis, n. 536, vi.
Q.— 1° Le Traité des naroisses ét des curés, de M. Duballet, est-il utile, nécessaire 4 un prétre?
2° Quelle est votre opinion sur son ouvrage et ce vo-.
lume en particulier? : - 3° Peut-on regarder comme doctrine sire toutes les opinions qu’il émet sur la situation du clergé francais? 40 Que penser des revendications qu’il regarde comme légitimes?* , ’ 5° Est-il vrai, comme on Ta dit, que ce volume soit appelé a faire du bien au clergé, a’ l’épiscopat, a lKglise ? ee R. — Aucun livre n’est absolument nécessaire, a l’exception de la Bible. Toutefois, il en est de trés utiles au clergé, et parmi ceux-la, le Trazté des paroisses en question. Ce n’est pas le premier,
' *il est vrai, qui parait sur cette matiére; mais c’est
le dernier, et ila largement profité de ses devanciers. Hn outre, il a une partie tout a fait neuve, celle’ qui regarde le cOté historique de Pétablissement de l’amovibilité en France. Ce n’est pas la
~ moins intéressante, parce qu’elle permet de juger
la question sous son véritable aspect, ce qui n’est pas toujours possible avec beaucoup d@’écrivains francais, plus zélés pour l’amovibilité que renseignés sur ce point de notre histoire ecclésiastique. er.
Ce que nous pensons de l’ouvrage, nous l’avons déja dit plusieurs fois. Pour vous faire plaisir, nous le répéterons briévement encore une fois :
40 Comme dans tout ouvrage, il y a des opinions sujettes 2 discussion, l’auteur ayant parfois suivi une école plutét qu’une autre.
20 L’esprit général est absolument le méme que
celui qui, depuis sa création, anime Ami du Clergé, que l’auteur aime a citer. Nous connaissons d’autre part les précautions minutieuses prises par l’auteur pour faire contréler par des hommes compétents, 2 Rome et ailleurs, les points saillants et méme l’ensemble de l’ouvrage. Il y a la-une sérieuse garantie d’orthodoxie canonique.
30 Nous pensons en oulre qu’un Cours développé de droit canonique, en francais, rédigé dans un bon esprit, est une affaire de haute importance pour le clergé de France. L’Ami a ramené, nous ont dit des personnages haut placés, le goat des études canoniques dans le clergé paroissial. C’est un honneur et une récompense de nos travaux.
Toutefois, nous ne faisons qu’étudier des questions spéciales, sans vue d’ensemble. D’autre part, les grands traités latins, qui ne manquent pas, ne sont pas utilisables pour la majorité du clergé a cause de leur terminologie qui varie avec les hommes, tandis que le francais, par sa clarté et sa précision, se préte admirablement a tout exposé des lois, ecclésiastiques ou civiles.
Sur la situation du clergé en France aujourd’hui, nous sommes d’accord avec M. Duballet. Nos évéques se trouvent dans une situation des plus embarrassantes. D’une part, lesprit du siécle déteint plus ou moins sur le clergé et plus particuliérement sur les séminaristes et les jeunes prétres. D’autre part, les populations, enhardies par les hommes politiques, multiplient les dénonciations dans les préfectures et sollicitent l’intervention
cs
, ; : Ey ‘ sy is Ne . ; bi ) ad see .VAMI DU CLERGE |: Sa
des autorités civiles’‘pour écarter des prétres qui, souvent, n’ont fait que remplir leur devoir. En demandant que le sort des prétres soit, comme en Angleterre et en Amérique, remis a un véritable tribunal, composé d’hommes indépendants, M.
Duballet propose une mesure salutaire. Si elle était adoptée, elle mettrait les évéques a l’abri des sollicitations importunes et leur enléverait l’odieux qui s’attache 4 toute exécution, fit-elle des plus légitimes. Elle donnerait au clergé plus de sécurité dans son ministére, et l’attacherait d’un lien indissoluble 4 ses supérieurs : ce qui fait la force des uns et des autres. Enfin, l’Eglise n’a qu’a gagner a cette union du clergé avec ses évéques : c’est 1a que se trouve la véritable source d’énergie pour travailler au bien des Ames.
Q. — L’'Ami du Clergé pourrait-il donner 4 un nouvel abonné quelques renseignements précis sur important décret de la Sacrée Congrégation du Concile, réglant la concession des exeut ou lettres d’excorporation données aux cleres ? D’aprés ce décret, du 20 juillet 1898, le changement de diocése devait étre définitif et sans conditions. Quels sont les effets pratiques de ce décret?
R. — Nous ne saurions rien dire de plus clair que le décret lui-méme; lisez-le attentivement : il est trés significatif : plus d’excorporation valide* sans incorporation correspondante simultanée. Si
vous avez, 4 propos de ce décret, quelques dubia
dinterprétation pratique, soumettez-nous les avec. détail; nous vous répondrons.
Q. — 1° Est-il vrai, comme le prétendent certains, que les priéres prescrites par le Souverain Pontife pour le gain de la plupart des indulgences doivent étre liturgiques ?
2° Si oui, ne peut-on pas leur assimiler celles que le Saint Pére a enrichies dindulgences, telles que les nouvelles litanies du Sacré Coeur ?
R. — Pour satisfaire 4 Vobligation de prier selon les intentions du Souverain Pontife ou aux intentions ordinaires, il est nécessaire et il suffit de réciter des priéres vocales ; mais il n’est requis nulle part de choisir des priéres liturgiques. Nous le concluons de l’absence de toute prescription positive a ce sujet. Or, en fait d’indulgences, on s’en tient 4 ce qui est prescrit d’une maniére claire. Disons cependant qu’on ne peut qu’approuver le choix de priéres liturgiques.
CONGREGATIONS ROMAINES
S. C. du Saint-Office 8 mars 1900.
Impossibilité de revalider une union illégitime ad cause Wun empéchement dimpuissance absolue ex parte viri.
Beatissime Pater, Bertha catholica Archidiceceseos M. soluta, cum Titio
acatholico pariter soluto, concubinatu fide prestita et cum affectu maritali vivens, novissime, nempe die mensis septembris anni 1898, cum eo matrimonium quod vocant civile coram magistratu civili iniit. Ex ista conjunctione due proles exortee sunt, quarum altera die 29 m. septembris 1894 nata catholice et baptizata est et educata; altera, die 29 m. martii 1896 nata, paucis septimanis post nativitatem decessit.
Parocho dicte Berths vehementer allaborante ut ad validum et licitum matrimonium adducatur, tandem res in eo est ut dispensationi super religionis mixte impedimentum, premissis debitis cautionibus, jam locus per se esse posset, nisi impedimentum perpetue impotentic intercessisset, ex eo proveniens, quod dictus Titius mense junio 1896 (i. e. duobus annis ante cele- brationem matrimonii civilis) operatione. chirurgica utroque teste privatus existit. Restare solum videtur ut ad dispensationem in radice conjunctionis petendam confugiatur. Revera intentio, seu consensus matrimonialis non defuit, nec saltem post contractum civile matrimonium extrinseca species matrimonii deest, adeo ut dicte partes pro conjugibus communiter habeantur. Cum per sanationem saluti anime resipiscentis et legitimitati prolis superstitis provideatur, denegata vero sanatione separatio minime fieri posset et gravissima scandala pertimescenda forent, ideo preces mulieris catholice pro obtinenda gratia enixe commendamus.
Feria v, loco iv, 8 martit 1900.
In Congregatione Generali 8. R. et U. Inquisitionis ab Emis ac Rmis DD. Cardinalibus in rebus fidei et morum Generalibus Inquisitoribus habita, propositis
suprascriptis precibus, prehabitoque RR. DD. Consul-—
torum voto, omnibus rite diligenterque perpensis, ree Emi ac Rmi Patres respondendum mandarunt :
In casu exposita sanationem in radice concedi non posse et ad mentem. Mens est quod cum matrimonium revalidart nequeat, putati conjuges illico separari deberent. Si vero hoc moraliter impossibile stt, saltem adhibitis cautelis sub eodem tecto cohabitent uti frater et soror. Quod vero ad canonicam prolis legitimationem, eam per rescriptum Principis rite expediendum concedi posse.
Sequenti vero feria v1, die 9 ejusdem mensis et anni, per facultates Emo ac Rmo Dno Cardinali S. Officii Secretario concessas, SSmus D. N. Leo Div. Prov. Pp. XIII resolutionem Emorum ac Rmorum Patrum adprobavit.
-I. Can. Mancini, S. R. ef U. Inquis. Not.
S. C. du Concile Séance du 17 février 1900
Causes in Folio
J PARISIEN. * Dispense de mariage
Les débats ont été secrets, mais la dispense est accordée : Sub secreto. — R. Affirmative. j
ROTHOMAGEN. ”
Dispense de mariage
Comme pour la cause précédente, les débats ont été secrets; mais le procés étant incomplet, on
1 Paris.
° Rouen.
ex quinque circiter annis in
renvoie & une autre séance : Sub secreto. — Be Di-. lata et compleantiur acta processus.
BLESEN, 4 Dispense de mariage : “ .
Renvoyée a une autre séance, parce que le dos- '
ro
Ap
sier est incomplet : Dilata et compleantur acta i
processus.
MELEVITANA 2 Nomination des administrateurs pee biens” dune collégiale
La question, résolue par une transaction, ne présente aucun intérét canonique général.
CLAVAREN, ?
Droit de sépulture
La question a été étudiée déja dans la/séance du 44 juillet 1899. Rappelons en deux mots la controverse. La famille Costa, domiciliée 4 Sainte-Marguerite, avait un tombeau de famille dans le cimetitre paroissial; ce cimetidre est. remplacé par un cimetiére commun aux trois paroisses de — la ville, et la famille Costa y a un terrain, bien que le tombeau ne soit pas encore construit au moment du décés, cause de la discussion. Car Assunta
Costa, lorsqu’elle perdit son fils ainé, habitait —
Saint-Michel de Pagana. Mais voulant faire inhumer cet enfant dans lk tombeau de famille, elle s’adressa au curé de Sainte-Marguerite, qui fit les funérailles. ;
Sur la réclamation du curé de Saint-Michel, la curie épiscopale condamna l’archiprétre de Sainte- Marguerite 4 rendre au curé du domicile tous les droits, tandis que l’archiprétre n’offrait que la quarta. D’ot appel de la part de V’archiprétre.
En ce qui concerne le domicile de la famille Costa, Varchiprétre produit un certificat du maire affirmant que J.-B. Costa et sa femme Assunta Costa ont domicile 4 Sainte-Marguerite. L’évéque, au contraire, conclut son rapport en disant: « Des informations prises, il résulte que la famille d’Assunta Costa n’a plus un véritable et propre domicile 4 Sainte-Marguerite. » La contradiction peut n’étre gu’apparente, dit le Canoniste, que nous avons suivi dans ce résumé ¢.. I] tient pour établi le domicile a Saint-Michel de Pagana: ce qui nous semble au moins douteux.
Mais l’archiprétre prouve : 1° que la famille Costa avait bien son tombeau de famille dans l’ancien cimetiére paroissial de Sainte-Marguerite ; 20 qu’en remplacement de ce tombeau, elle possédait un terrain dans le nouveau cimetiére communal, ou elle avait par conséquent les mémes droits ; 30 que ce cimetiére communal était destiné aux inhumations des trois puroisses de Sainte-Margue-
‘ Blois.
* Malte.
3 Chiavari, Piémont.
4 Canoniste, 1900, p. 298.
oy ee
rite-Ligure, Sainte-Marguerite, Saint-Jacques et Saint-Cyrus, mais aucunement 4 celles de la localité tout 4 fait distincte de Saint-Michel de Pagana; 4o puisqu’il s’agissait d’un tombeau de famille, il
primait la sépulture paroissiale, suivant le droit,
et.il n’y avait pas lieu de requérir une élection de
M sépulture; donc 5° l’archiprétre n’a pas outrepassé ses droits.
De plus, l’archiprétre proteste contre une injuste accusation : on a prétendu qu’il était allé faire la levée du corps dans la maison mortuaire, sur la paroisse Saint-Michel ; il n’en est rien. Le pére de Venfant le lui avait demandé; mais il a refusé. ‘Le pére a fait transporter le cercueil, sans prétre, dans un oratoire de la paroisse Sainte-Marguerite, et c’est 1a que l’archiprétre est venu faire la levée du corps.
Les questions ont été posées de nouveau en ces
termes :
I. An sehtentia Curic episcopalis Clavaren. quoad funus et tumulationem Francisci Costa ac emolumenta sustineatur in casu? — 1. An sti confirmanda sententia quoad condemnationem expensarum in casu'?
Resp. Ad I. Negative. — Ad Il. Provisum in primo.
REMARQUES
Nous pensions trouver dans cette cause des renseignements précis pour résoudre la question complexe des sépultures de famille dans nos cimetiéres francais. I] n’en est rien. [1 résulte de la réponse que le curé de Sainte-Marguerite avait le droit de faire la sépulture de Francois Costa ; mais comme ila mis en avant deux moyens de défense, le domicile et lexistence dun tombeau de familie, on ne sait auquel des deux la S. Congrégation a fait attention pour rendre une décision favorable.
Disons seulement que le tombeau de famille dont il est question ici a été constitué suivant les régles canoniques. D’aprés la rédaction du folio du 22 juillet 1899, on devait conclure que la création du sépulcre de famille avait eu lieu aprés que la municipalité eit établi un cimetiére commun. Il n’en est rien, et le curé de Sainte-Marguerite prouve par le témoignage du maire que le cimetiére, 4 lépoque indiquée, appartenait a Véglise’ Sainte-Marguerite. C’est avec Tl église Sainte-Marguerite et en suivant les tormalités juridiques imposées par le droit canon, que le sépulcre de la famille Costa a été établi : « Hodie vero ad evincendum ab a. 1866 ad 1887 8. Margarite proprium fuisse cemeterium, Archipresbyteri patronus refert Syndici attestationem. Hujusmodi itaque sepulcra, advertit advocatus, rite et cum omnibus solemnitatibus juris constituta fuerunt vere proprieque gentilitia. »
Nous en coneluons done que, pour former un tombeau de famille, il a fallu au commencement une convention avec une église, en suivant les formalités imposées par le droit. Une convention
. faite avec une commune ne présente aucun de ces
caractéres.
“VAMI DU CLERGE
aX
ses.
ov Romana ~ Droit de sépuliure Il s’agit d’une discussion entre les aumédniers des hépitaux de Rome et les curés de la ville. Dilata ad proximam.
CRACOVIEN. 4 Dispense @un mariage non consommeéd
La cause, c’est impotentia viri. Aussi, la 8. Congrégation, au lieu de prononcer la nullité de ce chef, demande la dispense ad cautelam, en faisant défense au mari de convoler 4 de secondes noces sans sapermission. An sit consulendum SSmo pro dispensatione super matrimonio rato et non consummato in casu?— Ruse. Affirmative ad cautelam, vetito viro transitu ad alias nuptias anconsulta 8. C,
Sacrée Penitencerie
I. Pour le jubilé de 1900, ceux qui peuvent le gagner sans aller a Rome ne peuvent le fatre que deux fois en répetant les ceuvres imposées. A Rome, on le gagne toties quoties.— Il ef Ill. Les personnes qui, cetie année, ont — gagné le jubilé, soit chez elles, soit en allant a Rome, pourront encore le gagner Van prochain en accomplissant les ceuvres prescrites pour le jubilé de 1901.
Le soussigné Cajétan M. Serge, barnabite, demande humblement 4 la S. Pénitencerie de répondre aux questions suivantes :
I. La faculté de gagner deux fois le jubilé en répétant les ceuvres imposées doit-elle s’entendre de plusieurs fois, ou méme de ¢oties quoties, en supposant qu’on renouvelle les ceuvres 4 chaque fois?
IJ. Les personnes mentionnées dans la bulle, comme les religieuses cloitrées et autres, qui ont pu gagner celte année le jubilé sans aller &4 Rome, pourront-elles profiter de la concession de l’an prochain?
III. Ceux qui sont allés 4 Rome cette année pour gagner le jubilé pourront-ils le gagner encore l’an prochain en renouvelant les cuyres? :
S. Poenitentiaria, consideratis expositis, respondet :
Ad I. Eatra Urbem illi, quibus ex Bulla ASterni Pastoris licet consequi Jubileeum, bis tantum illud, iteratis operibus injunctis, intra Anni Sancti decursum, consequi possunt. In Urbe vero, toties quoties.
Ad II et Ill. Affirmative.
Datum Rome in S. Poenitentiaria die 17 martii 1900.
4 Cracovie.
iNPRIMATUR Lingonis, die 27 junii 1900.
+ SEBASTIANUS, Hpiscopus Lingonensis.
Le gérant : J. MAITRIER.
LANGRES. —~ IMPRIMERIE MAITRIER ET GOURTOT,
REVUE DE TOUTES LES QUESTIONS ECCLESIASTIQUES
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CATECHISMES.
Directeur ET REDACTEUR EN CHEF
— BIBLIOGRAPHIE
: F. PERRIOT
ANCIEN SUPERIZUR DU GRAND SHMINAIRE DE LANGRES
Parait 4 Langres, tous les jeudis
Labonnement, pour tout U Univers, est de 15 fr. avec le Suppliémeni : L’Amt Du CLERGH PAROISSIAL, de 10 frances sans le Supplement
Toutes les lettres doivent étre adressées 2 M. le Directeur de ?Ami du Clergé, € Maison Saint-Pierre, rue Tassel, 4 Langres (Haute-Marne) fey
L'Bglise de France et tat au XIX° siécle
NEUVIEME CONFERENCE Louis-Philippe (1830-1848)
Mesdames et Messieurs,
Le gouvernement de la Restauration, pris, maleré sa charte de conciliation, entre les exigences des ultra-royalistes et Vingratitude de la faction libérale, se retira donc vaincu, replia les enseignes de la vieillemonarchie francaise, regagna ja terre d’exil, avec tous les honneurs dus a la majesté souveraine, enfin disparut, emportant les derniers débris d’une race qui avait régné huit cents ans, et, si grands que fussent ses revers, se montrant encore digne de la noble couronne de France les jours mémes ou il la perdait. 3
Crest alors qu’apparait Louis-Philippe.
Or, avant d’étudier la suite des rapports de VHglise de France et de l’Ktat, il faut de toute nécessité que, Louis-Philippe, nous le connaissions. Ce roi, avec son régne de dix-huit ans, quwest-il donc?
C’est, vous le savez tous, et je n’ai assurément pas la prétention de vous apprendre quelque chose, c’est, puisque, selon Bossuet, il faut définir les hommes par ce qui domine en eux, c’est, en deux mots, l’abaissement universel.
Ma tache sera seulement de rafraichir yos souvenirs par V’analyse; car dans la science historique, comme dans toute science expérimentale, il ne faut prononcer que @aprés les faits.
Pour l’origine, je ne vous rappellerai pas ce que fut, avant la Restauration, le duc d’Orléans, chef de la branche cadette de la maison de Bourbon, né le 6 octobre 1773. Vous savez que, fils du citoyen Philippe-Hgalité, dont le nom est insépa-
rable de la Révolution, il se fit inscrire au club ~— des Jacobins en 1790, ensuite qu’il combattit 4 Valmy et 4 Jemmapes avec la France nouvelle, — ensuite qu’il fut réduit 4 vivre du pain de l’exil en — Suisse et aux Etats-Unis, enfin qu’il se jeta maintes fois dans les bras de la miséricorde royale, et
que, a chaque fois, Louis XVIII et son frére, le — comte d’Artois, croyant a la sincérité de son repentir, ne songeant ni a leurs ancétres ni 4 leurs — descendants, prodiguérent pardon, clémence et — bienfaits 4 leur bon cousin.
Je ne yous rappellerai pas davantage ce qu’il fut y sous la Restauration. Vous savez que, de retour — au Palais-Royal, vers la fin de V’année 1846, il — accueillait dans son intimité, toutefois sans se compromettre, les chefs de Vopposition, et que, a pendant que les libéraux vantaient son immense fortune, sa trés morale vie de famille, sa souplesse, — sa discrétion, sa finesse extréme, la foule s’ébahissait lorsqu’on lui parlait du modeste accoutrement du duc d’Orléans, et, simplicité touchante en effet, du parapluie qu’il portait sous le bras, avec
tant de bonhomie, du parapluie surtout, car elle se eek
disait « qu’un prince assez économe pour s’épar- — gner une course de trente sous ne manquerait pas, — lorsqu’'il serait roi, de diminuer les impédts. » Mais voyons-le 4 son avénement.
C’est dans la nuit du 30 juillet 1830, a la fin des
« glorieuses journées », que, pressé par les pla-
cards et la visite de M. Thiers, jeune rédacteur du National, des bois du Raincy il accourt a Paris, sous un déguisement. Dans la journée, quarante députés, sur quatre cent trente, ont appelé a prendre la lieutenance générale du royaume. Le31 ~
au matin, il déclare qu’il se dévoue. Et pendant que, au chateau de Rambouillet, Charles X, s’obs-
tinant dans sa foi au duc d’Orléans, répéte : « Jai
trop fait en sa faveur pour qu’il m’abandonne »,
le méme jour, 31 juillet, 4 deux heures du soir, le duc d’Orléans sort du Palais-Royal et se dirige vers l’Hotel de ville, berceau de toutes les révolutions. Il a un cortege: d’abord un tambour écloppé battant aux champs sur une caisse 4 demi crevée;
ensuite les huissiers de la Chambre, « les mieux vétus de la bande », en surtout noir; ensuite lui, sur un cheyal blanc, en uniforme Wofficier général, avec un immense ruban tricolore 4 son chapeau, et, de dessus son cheval, multipliant, comme il peut, les grandes et chaudes poignées de main; derriére lui, quatre-vingts députés environ en habits de voyage; en téte des députés, Jacques Laffite, « ’'ami de quinze ans », boiteux d’une entorse, et porté dans une chaise par deux savoyards; en queue des députés, Benjamin Constant, également boiteux, également porté dans une chaise; le tout tremblant de recevoir des coups de fusil, se heurtant a des barricades, trébuchant au milieu des pavés, péle-méle avec une foule qui se précipite, qui crie, qui se bouscule, qui hurle la Marseillaise. Arrivé a VHotel de ville, dans des appartements souillés, saccagés, couverts de débris de tentures en lambeaux, de bustes brisés et de tableaux crevés, envahis par des ouvriers aux bras nus et des polytechniciens en uniforme 4, il rencontre ’homme qui, depuis 1789, est Venseigne obligatoire de toutes les émancipations, Vhomme qui savoure avec une si délicieuse sensation les sourires de la multitude, ’homme qui fait les proclamations et qui recoit les acclamations avec une si prodigieuse naiveté, La Fayette enfin, lillustre La Fayette, nommeé l’avant-veille commandant de la garde nationale, et qui attend les événements,
-pouillé dans son vieil uniforme de 1789 2. La
Fayette va ala rencontre du duc dOrléans. Sa vénérable figure, dit le Moniteur officiel *, s épanouit; sa main s’approche de celle du prince; ils saisissent un drapeau tricolore, «symbole de notre gloire et de notre liberté », ils savancent a une fenétre, et, dans une scéne nationale, La Fayette embrasse le duc d’Orléans, le duc d’Orléans embrasse La Fayette, ils s’embrassent tous deux avec un égal attendrissement devant les gardes nationaux attendris. Nouvelle ére, ere de bonheur, qui va commencer pour la France! Puis, héros, héroines des barricades, ceinturés de tricolore sur de « glorieux » haillons, envahissent, péle-méle avec les libéraux, le Palais-Royal, et chaque jour, et plusieurs fois par jour, pendant que le duc d’Orléans, paraissant au grand balcon, s’associe a Venthousiasme patriotique et chante avec entrain
- les couplets de la Marseiliaise, des milliers de per-
1 Louis-Philippe se montra fort reconnaissant envers ces éléves de I’Ecole polytechnique, « qui, si jeunes encore, ont acquis une gloire si belle et si pure! » (Moniteur, 1 aotit 1830). Par ordonnance du 6 aout, il leur accorda trois mois de congé, leur donna le grade de lieutenant, en décora douze de la Légion d’honneur, « pour la part glorieuse quils ont prise aux héroiques journées des 27, 28 et 29 juillet. » Moniteur, 7 aottt
*Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de juillet, Hipelidsl'S,- Ore
* « On voyait la vénérable figure de La Fayette s’épanouir, sa main s’approcher de celle du prince et la serrer avec attendrissement... Détails touchants qui ont caractérisé cette scéne nationale! Elle ouvre bien la nouvelle ére de bonheur, de liberté, qui va commencer pour notre France. » Moniteur, 1 aott 1830.
sonnes de tout Age 1 passent et repassent, avec une joie de carnaval, la joie de la destruction et de la création, dans les bras émus de La Fayette, héros infatigable de cette embrassade universelle.
Cependant la Chambre, qui, outre qu’elle a éte valablement dissoute par Charles X, n’est investie d’aucun pouvoir constituant, rédige une constitution, une charte, «la Charte-Vérité » : comme si la Charte des Bourbons, tour 4 tour invoquée dans des vues diverses par les divers partis, n’avait pas suffi, pendant seize ans, 4 la défense des droits, des libertés et des intéréts du pays! Ensuite la Chambre, qui n’a mandat ni de faire un roi, ni de stipuler au nom dela nation francaise, la Chambre, ou, plutét, deux cent dix-neuf députés nomment roi le duc d’Orléans, en quelques instants, au scrutin, aussi rapidement et dans la méme forme quwils auraient nommé un questeur; et, aprés avoir ainsi donné ce qui ne leur appartenait pas, ils se rendent au Palais-Royal, le 7 aotit, a 5 heures du soir. Aussitét Vattendrissement recommence. Le duc d’Orléans embrasse Jacques Laffite, Jacques Laffite embrasse le duc d’Orléans et ils s’embrassent tous deux avec une égale effusion, et le duc d’Orléans monte au hbalcon avec Villustre La Fayette, et l’enthousiasme gagne la famille royale, gagne Passembleée, et, dit le Moniteur, « tout concourt a faire de cette scéne le drame le plus beau, le plus attendrissant qu’aient jamais présenteé les annales des nations *. »
Enfin, le 9 aotit, le duc d’Orléans se rend au Palais-Bourbon : il s’agit de recevoir investiture. Apres discussion entre ses amis pour sayoir s'il était appelé au tréne parce qu’il était Bourbon ou quoique Bourbon, on finit par lui dire : « Vous ne vous appellerez pas Philippe VI, titre qui vous constituerait Vheritier etle continuateur des Bourbons, mais vous vous appellerez Louis-Philippe Ier, rol: des Francais. » — Comme yous voudrez! — « Vous effacerez de la formule des actes royaux ces mots: Roi par la grdce de Dieu, parce que la nouvelle monarchie ne reposera que sur un droit conventionnel. » — Comme yous voudrez!
* « Il survenait un attendrissement universel, on s’em-
brassait avec fureur... Le héros de ce baisage universel, contagieux, était La Fayette, 4 qui tous voulaient donner Vaccolade, et un grand bruit de tambours ayant annoncé son arrivée au Palais-Royal, il dut prendre place devant moi dans un salon et embrasser des milliers de personnes de tout age. J’y passai comme les autres, mais je vis des gens de connaissance qui repassérent bien des fois devant Villustre vieillard pour se faire embrasser et... chaque fois... avee une émotion toujours croissante... Le soir (1° aotit), comme nous étions tous réunis, on entendit un grand bruit du coté de l’escalier : on se précipita. Une foule d’hommes armés, éclairés par des torches, montaient en poussant de grands cris et agitant des drapeaux. En téte marchaient cing ou six éléves de I’Eeole polytechnique, tricorne en Sambre-et-Meuse et ’épée a la main. Derriére eux, on portait en triomphe une femme en habits dhomme : ceinture rouge et pantalon collant, une héroine des barricades, que cette foule hurlante voulait presenter & mon pére et quwil fut obligé de recevoir. » Prince de Joinville, Viewa Souvenirs, 47-51.
® Moniteur, 8 aot 1830.
— 4 Au titre de Roi trés chrétien vous Pattieie: celui de Roi-citoyen. » — Comme vous voudrez! — «Vous allez signer. » Et il signe. — « Vous allez jurer. » Et iJ jure.
« Quelle belle journée! s’écrie le baron de Barante 1. Cette séance royale si simple, sans pompe, sans costume, ce serment prété d’un accent sineére, ce contrat signé devant nous comme entre honnétes gens qui font une affaire raisonnable, tout cela était nouveau. » Oui, tout cela est nou- -veau, bien nouveau. Dans Vhistoire de France, en effet, apres le sanglant chaos des temps mérovingiens, il y a trois chefs de dynastie : en 752, Pépin ; en 987, Hugues Capet; et, en 1804, Napoléon Jer. Pépin est réguliérement élu par l’assemlée des grands et il s'empresse de se faire sacrer, dahord par Varchevéque Boniface, puis par le pape Etienne IJ. Hugues Capet est régulicrement élu par ’assembleée des grands et il s’empresse de se faire sacrer par l’archevéque Adalbéron. Napoleon Jer est régulierement proclamé par les suffrages de la nation et il s’empresse de se faire sacrer par le pape Pie VII. Les siécles ont succédé aux siécles, les civilisations aux civilisations : et rois barbares, rois féodaux, empereurs modernes, tous ont invoqué le droit et tous ont voulu que, ce droit, ’Eglise le marquatsolennellement de son ‘sceau, pour le présenter a et 4 Pamour des peuples. Or, ici, il n’y a ni droit héréditaire, ni élection nationale, ni consécration religieuse. Ici, pour principe des barricades, et ‘pour sacre les embrassades de La Fayette, de «Gilles le Grand!» Oui, cela est nouveau, car cela fait une royauté qui ne s’était encore jamais vue dans Vhistoire de France : une royauté révolutionnaire.
De labaissement de son origine découle l’abais- ‘sement de sa politique. Cette royauté, qui n’a qu'une origine négative, n’a qu'une politique négative aussi : la peur.
' Pour Vintérieur, les ministres viennent dire au roi : « Sire, il faudrait peut-étre diminuer lintérét ‘de la dette publique. » — « Non, non, je mécontenterais les gros rentiers, dont les plus riches habitent la capitale. » — «Sire, il faudrait peut-étre réduire les droits sur les fers étrangers, pour soulager les populations agricoles et manufacturiéres. » — «Non, non, jé mécontenterais les maitres des forges et les propriétaires des foréts, qui sont puissants. » —« Sire, il faudrait peut-étre faire
yoter la libre introduction des bestiaux allemands
‘ou suisses, pour améliorer, par la diminution du.
prix de la viande, l’alimentation des classes labo- ‘rieuses. » — « Non, non, je mécontenterais les riches éleyeurs qui sont nombreux en lrance. » — «Sire, dans les Chambres on demande labrogation du deuil du 21 janvier, anniversaire de la