DU CG
te Bie
LERGE
qu'un pis-aller, a défaut de raisons, et quel pisaller quand il s’agit de la foi humaine, dépouryue Vimpartialité, sans autre garantie que la science et la probité de « penseurs par eux-mémes » qui sont fort sujets 4 n’avoir que l’une de ces deux indispensables qualités, quand ils ne manquent pas des deux a la fois! Toutes les piles d’auteurs imaginables croulent, comme chateaux de cartes au vent, en présence d’une seule claire raison qui persuade Vesprit de la fausseté de leur commun enseignement.
20 Trés faible, c’est-a-dire sans action directe sur Vesprit qui ne peut donner son adhésion au témoignage qu’a travers les qualités personnelles du témoin, On dit que la oi beaucoup d’auteurs sont Vaccord il y a présomption de vérité, parce qu’il est difficilement admissible que tant de suffrages se réunissent sur une proposition fausse. Je n’ai pas 4 dire dans quelle mesure l’axiome Vow populi vow Dei a son application légitime ailleurs ; en théologie morale, je la tiens carrément pour trés discutable. Si chaque auteur pensait par luiméme indépendamment des autres, le consensus me toucherait, et encore pas beaucoup! Mais:
quand on sait, pour l’avoir constaté sur le fait, que dix auteurs n’en font souvent qu’un, parce quil y en a neuf qui répétent tout bonnement ce qu’a dit le premier, on a un peu moins de vénération pour les groupements d’autorités qui ne sont forts qu’en apparence, mais tres faibles en réalité, réductibles souvent au témoignage d’une simple unité, Faible en principe, trés faible en fait, surtout. en morale, ’argument tiré du nombre des auteurs !
30 Nul. Parfaitement! Ht cela trés souvent, quand il arrive, comme je le disais tout a V’heure, que les auteurs se copient sans intervention de critique personnelle. Je dis que, en pareil cas, VYargument est nul, puisqu’on prétend le faire porter sur le nombre, sur une majorité, alors que le nombre n’existe pas et que la majorité revient & une unité parfois trés discutable, de mince valeur par elle-méme. C’est trés joli d’allonger des séries de noms propres aprés un ita bien solennel; regardez-y de prés, piquez la baudruche et yous me direz ce gui restera finalement du gros ballon qui vous ayait d’abord frappé par son aspect imposant.
Vous pensez que je plaisante? Ah non, par exemple! Le sujet est trop grave. Quand j’étais professeur de morale, je me suis offert quelquefois la satisfaction de remonter aux sources des citations, de peser une & une la valeur personnelle des suffrages allégués en faveur d’une opinion, au bout de laquelle se trouvait la note classique : communis, communior, probabilior, etc. Je nai pu faire ce travail, fort ingrat, que pour un certain nombre de questions. Ballerini l’a fait de son gdté, de temps 4 autre, sur les citations d’auteurs amoncelées par saint Alphonse dans sa Théologie morale. Eh bien! voici, pour mon compte, ce que jai trouvé: 10 des textes identiques, souvent
VAMI DU CLERGE
jusqu’a la fidélité littérale absolue, copiés par conséquent, en vertu du principe : Que sunt eadem inter se sunt eadem uni tertio; 2° trés fréguemment des auteurs cités 4 faux, qui ne disaient pas un traitre mot du probléme en litige, ou qui en pensaient tout juste le contraire de ce qu’on leur faisait affirmer. N’importe! Car il suffit qu’une premiére fois un écrivain inintelligent ou sans scrupule lance la fusée des « autorités » dans la circulation, et la-dessus on se la transmet religieusement de manuel en manuel; de sorte que finalement 3° sur dix noms cités, trois étaient a mettre hors de cause comme n’ayant pas parlé de la question, autant 4 élaguer comme ayant opiné plutédt en sens contraire, et, sur le reste, plusieurs encore a laisser de cété comme n’ayant aucune valeur personnelle, aucun autre mérite que d’avoir fait ceuvre de scribes-compilateurs fidéles.
J’appelle mul un pareil procédé d’argumentation. Il n’en est pas toujours ainsi éviderament, mais souvent, ef méme, suivant ma persuasion, trés souvent. En tout cas, il suffit que ce désordre existe dans une proportion indéterminée pour qu’on se sente, comme saint Alphonse, disposé « a faire peu de cas des moralistes ».
4o Faux enfin, quand, par le simple fait d’un eroupement numérique, le dit procédé d’autorité accrédite parmi les simples des probabilités qui n’en sont pas. Un monsieur écrit une dissertation sur un sujet de morale; il y énonce, par exemple, sur un sujet nouveau, son opinion a lui, parfaitement insoutenable. Un autre vient apres, qui le copie et le cite; au bout d’un certain temps on dira,: Jia X... Y... Z... W... Et voila comment se trouvent répandues dans le monde des opinions singuliéres, comment on fabrique des probabilités par la simple opération arithmétique de Vaddition.
Je ne fais pas du tout une charge a fond contre Vusage de l’argument ex auctoritate. Dieu m’en garde! Nous avons des cas bien caractérisés de scientia et de probitas réunies dans nos saints docteurs, ou encore dans certains hommes — rares — @indiscutable valeur scientifique et morale. C’est Vabus que je vise, et je demande humblement la permission de dire que je le crois 4 Pheure actuelle trés fréquent, en passe de prendre des proportions absolument inquiétantes. Il semblerait, en vérité, que nos modernes casuistes, nos confesseurs, ont recu dispense de raisonner, tant ils prennent Vhabitude de se demander: Ai-je des auteurs pour mot ? et den rester la, sans se donner la peine de faire ceuvre personnelle d’intelligence, ce par quoi ils devraient toujours commencer.
Je l’ai dit ailleurs, jen veux a tous ces manuels de casuistique ot Von croit trouver — combien a tort souvent, hélas! — la besogne toute machée a Yavance. On s’étonne gu’il n’y ait pas eu tant de théologies morales autrefois, ni surtout tant dg théologies morales genre casuistique. C’est trés simple pourtant. En ce temps-la on se servait de son bon sens, de sa-raison, et l’on se faisait loya-
-lement l’opinion que comportaient les circons-
tances. — Dans les cas plus difficiles, on pouvait se tromper ??... — Eh bien, mais, est-on plus avancé aujourd’hui, et se trompe t-on moins ? Dans les cas difficiles on a presque toujours auteurs pour et auteurs contre, avec probabilité partout.
Avouez que celui qui, comme nos aieux, se tirerait J’affaire tout seul, sans consulter les auteurs, ne pourrait se tromper sans se trouver en compagnie des uns ou des autres, et donc, pratiquement, ne pourrait pas se tromper du tout, puisque prenantle pour ou le contre il tomberait toujours dans une probahilité.
Ily a deux maniéres (utiliser les auteurs en morale : 1° pour y étudier en leur compagnie les raisons quwils donnent et se former ainsi des jugements raisonnés, en acquérant par la méme occasion la précieuse habitude de flairer les solutions justes ; 2° pour les compter ou accepter, sans autre réflexion ni critique, le verdict quwil leur plait d’imprimer. Mauvaise, en général, la seconde maniére, tandis que la premiére est excellente ; et si je critique un peu vivemenit la seconde, ce n’est que pour mieux mettre en relief la nécessité pour les prétres consciencieux de s’appliquer avant tout a cultiver la premiere.
J’ai une autre raison encore de battre un peu en bréche le crédit vraiment exagéré qu’on accorde de nos jours, en morale, 4 la probabilité extrinseque, au nombre des auteurs. Je l’accuse d’avoir faussé les termes du grand probleme qui nous occupe, d’avoir fait dévier la controverse sur un terrain étranger ot il n’est plus possible de s’entendre.
C’est en probabilité extrinséque, en effet, et la seulement que nos fameux exemples chiffrés, équiprobabilité comme 40 et 10, probabiliorités comme 412, 14, 17, etc., ont leur raison d’étre. Il est bien clair que 15 auteurs sont quelque chose de plus que 5, ou, pour mieux dire, que 45 autorités personnelles indépendantes, 15 autorités réellement distinctes et non pas seulement en apparence, doivent faire une plus forte impression que les 5 autorités opposées, sur l’esprit gui doute et que la considération des raisons intrinséques laisse dans le cruel embarras du choix. Voila le seul terrain oti je concois trés bien les probabiliorités nuancées et croissantes de 10 a 20, entre le doute et la certitude morale.
Notons cependaut qu’au fond ces estimations sont pratiquement, presque toujours, impossibles et fausses; car nous sommes la encore en présence Vune « pesée » irréalisable. Les auteurs n’ont point tous la méme valeur, la méme autorité, la méme dose de scientia et de probiias. L’addition numérique de leurs noms est donc un leurre, un trompe-l’cil, et, sion le sort du terrain purement arithmeétique, argument d’autorité se resout psychologiquement en une impression subjective qui, comme pour la probabilité intrinséque, ne connait guére de milieu entre l’embarras du choix parmi plusieurs témoignages, et
- Yadhésion solide, paucuille Vadhésion de certitude morale pratique 4 un seul témoignage qui empoigne et persuade par dessus tous les autres. Par ot lon voit que la psychologie pratique de la probabilité extrinséque rentre en fait dans” le cercle des conclusions établies plus haut, ot nous
disions que les échelles de probabiliorités sont.
une fiction théorique exclusivement a usage de la raison spéculative.
Quoi qu’il en soit, il n’en est pas moins vrai qu’on a emprunté au domaine de la probabilité extrinséque, oti elle se comprend bien, cette théorie des nuances variées de probabilité et qu’on V’a fait entrer, sous forme de langage commun, dans toutes les parties de la controverse. De la ces dénominations probabilis, valde probabilis, probabilior, probabilissima, moraliter ceria... qui, spéculativement intelligibles, ne correspondent arien du cété pratique de l’adhésion vivante de la conscience a ses jugements et ne font qu’embrouiller davantage le probléme. Si je ne craignais de mal me faire comprendre, si j’étais bien stir qu’on n’oublie pas la notion large que j’ai donnée du doute et de la certitude morale PRATIQUES, considérées en tant qu’états psychologiques de lame, je dirais qu'il n’y a psychologiquement que deux sortes d’opinions en morale : 4° celles que la conscience regarde comme pratiquement certaines de prudenii; 2° celles qu’elle regarde comme pratiquement douteuses. Voila qui du coup nous débarrasserait dune fameuse équivoque, d’une lamentable confusion de langage, et la solution du probleme deviendrait claire, ainsi que j’espére le faire voir dans un prochain article.
§ 2. — Psychologie de Vopinion « wnice probabilis »
Je m’étonne un peu qu’on ne fasse pas une large place 4a part dans nos morales au cas tout a fait intéressant de l’opinion wnice probadilis ; il est fréquent, et sa solution projette sur tous les autres cas de doute une lumiere fort utile.
Le doute, disons l’hésitation a décider, peut se présenter en deux circonstances trés différentes 4o quand on se trouve en présence de dewx opinions, de deux voies 4 suivre, avec raisons pour et contre ; ici, la bifurcation est nette; un travail
-intellectuel de comparaison s’impose, et c’est le résultat final de V’équilibre comparatif qui dicte a la conscience le parti 4 prendre; et ce genre de probabilité est nécessairement chose relative, puisque l’impression qu’elle produit sur Vesprit dépend de la valeur résumée des motifs objectifs comparés d’ow elle procéde ; 20 quand on se trouve en présence d’une seule voie 4 prendre, d'une seule opinion a estimer, soit qu’on ne pense pas
en fait & autre hypothése de l’alternative, soit que la précipitation fixe Pesprit seulement sur un point sans lui permettre de voir les autres, soit enfin que vraiment il y ait des raisons positives
de prendre un parti, alors qu'il n’y en a pas une seule, en face, du cédté opposé, pour les contrebalancer.
Dans cette derniére hypothése nous avons l’opi-
“nion wnice probabilis. Or, ce qwil y a de curieux
dans son cas, c’est que, quel que soit son degré théorique de probabilité, elle produit en fait dans la conscience l’état de certitude morale pratique. On y adhére parce qu’elle est prudente et bonne, et comme on n’a aucun motif Vhésiter, Padhésion est solide et parfaitement tranquille. Les auteurs de toutes les écoles s’accordent et doivent assurément s’accorder la-dessus. Voila donc un motif de jugement qui joue pratiquement leréle d’un motif certain, qui met l’Ame en paix sur la question du licitum, et cela malgré sa légére probabilité intrinséque objective. Pourquoi cela?
Une personne se demande : « Ce chemin que jai envie de prendre est-il stir? Il abrége ma route. Je n’ai aucune raison de le suspecter ; j’ai vu un tel y passer tout a Vheure. Allons-y! » Le plus twto du monde elle s’y aventure, et va y trouver la mort. Bien mince évidemment, au point de vue logique objectif, cette probabilité qui ne s’appuie que sur la simple autorité d’un exemple. Le fait Vétre fréquenté par un voyageur inconnu n’empéche point ce sentier d’étre un coupe-gorge, comme il arrive dans notre cas; et cependant, la conscience permet avec morale certitude pratique de s’y engager. Pourquoi cela ? ;
L’explication est simple. L’intelligence, d@abord embarrassée dés que la question se pose : « Puis-je avancer? » céde tout de suite au mouvement que lui imprime la probabilité qui s’offre a elle; et
comme elle n’a aucun élément de contréle pour |
apprécier la valeur de cette probabilité, aucun moyen, en fait, de voir si cette probabilité est erande ou petite, elle sy abandonne sans résistance, sans scrupule, de cet abandon honnéte et total qui constitue l’état de certitude subjective de prudenti.
Voila qui montre bien comme quoi les probabilités n’agissent pas sur notre esprit pour y déterminer des inclinations partielles, des degrés d’adhésion comme dans le fléau de la balance, proportionnés a la pesanteur théorique des motifs. Non! Le fléau bascule a fond tout d’un coup, méme sous la poussée d’un tout petit poids, d’une seule et légére probabilité. C’est une sorte de déclanchement plutét qu’une pesée.
En cas de prohabilité comparative, le déclanchement se fait moins vite, mais il se fait tout de méme d’une maniére analogue lorsque, tout bien considéré de part et d’autre, Vintelligence se décide, sort de son « embarras » sous la sollicitation de la probabilité qui ’emporte, et se decide, non pas d’une demi ou d’un quart de deécision, mais @une décision totale, qui peut bien laisser dans la raison spéculative une formido errandi, mais qui ne laisse point de formido peccandi dans le dernier jugement pratique, sauf bien entendu pour Je pécheur qui passe outre a la pru-
dence et garde avec la formido peccandi la souillure du péché.
Sur quoi, pour finir et résumer, il me semble utile de remarquer deux choses. Tout @abord, ce cas de l’opinion wnice probabilis est trés fréquent chez les gens qui n’ont point comme nous l’habitude des controverses et le soupcon toujours éveillé sur les rationes dubitandi. Crest la ressource des simples de se décider ainsi, tulad conscientia, sur des indices fort légers, ’une maniere malheureusement erronée dans bien des cas, mais au moins exempte de péché devant Dieu. Nous en reparlerons.
De plus, méme chez les professionnels de la controyerse, il se passe quelque chose de semblable. Quand, apres étude et comparaison, un excés de probabilité les tire de leur doute et les détermine a conclure, c’est cet excés de probabilité, souvent peu considérable en soi, qui opére le déclanchement et provoque dans leur esprit l’adhésion solide et tranquille au jugement moral, Vétat de certitude pratique de licito. Tant il est vrai que la raison pratique qui ne s’occupe que de prudenti et bono, ne subordonne point ses états psychologiques de conscience, ses doutes et ses certitudes circa operabile, aux calculs précis des probabilités objectives qui sont du ressort de la raison théorique.
Or, je suis convaincu qu’on a eu tort de trop user du calcul et des proportionnalités, méme entendues moraliter, lato sensu, dans cette controverse sur les systemes de morale. De la des polé-
“migues sans fin a cété de la vraie question a résoudre, qui est d@établir Vinformation suffisamment prudente de la conscience in dwbio ; de la des systemes contradictoires, irréductibles, qui se comprennent bien sur le terrain de la discussion spéculative et s’'adaptent si malaisément a l’ordre pratique des états de conscience. Hst-il possible de les concilier en complétant leurs formules a la lumiére des réflexions qui précedent? C’est ce que dira notre conclusion prochaine de toute cette ata (A suivre).