L’ARITHMETIQUE DE L’AMI PIERROT. — UN GROS
PROBLEME. — DES INFLUENCES DE LA MODE. — PLAIDOYER POUR LES PAUVRES D ESPRIT. — EXA- MEN DE LA PLAIE, EN ATTENDANT LE REMEDE.
Vox populi, vox Dei, c’est-a-dire vox nature, vox juris. Nous avons vu que cet axidme fameux, restreint au terrain de son application légitime, énonce une yérité sociale solide, et non point lerreur périlleuse que prétendent certains esprits
-chagrins de nos jours, inquiets, non sans raison,
de la mauvaise disposition religieuse des masses populaires. Nous avons fait ce que l’on peut appe-
ler la « théorie morale du nombre, » et cette étude
nous a amenés, le lecteur sen souvient, a conclure que le nombre, sous son apparente indifférence arithmétique, peut étre vraiment une source de droit et d’obligation de conscience, une régle honnéte de conduite.
Mais jusgu’a présent nous avons pris soin de limiter notre analyse a l’autorité morale des majorités considérées comme moyens nécessaires de gouvernement dans les sociétés grandes’ et petites.
Il faut faire un pas de plus aujourd’hui et porter le scalpel jusqu’aux racines de la question. Un probléme redoutable nous reste 4 résoudre, dont tout le monde connait l’énoncé, et que bien peu de moralistes pourtant osent aborder en face, malgré lintérét capital que présente sa solution pour la direction des consciences. Ge probléme, le voici.
— Dis donc Pierre, mon ami, tu ne vas pas a la messe, toi?
— Ma foi non! mon vieux! Oh!... quelquefoig tout de méme, aux grandes fétes, mais pas tous les dimanches.
— C’est vilain, tu sais! Et si tu entendais M. le curé quand il parle en chaire des impies comme toi... Voyons! j’y vais bien, moi, et je ne m’en porte pas plus mal. Ta femme serait si contente si tu en faisais autant!
—Ma femme est dévote comme toutes les femmes de la commune. C’est son affaire ; je ne l’empéche pas; au contraire, ca me fait plaisir. Mais moi,
vois-tu, je suis un honnéte homme, ¢a oui, par
exemple ! mais pas dévot.
— Dévot, dévot! Allons donc! Il n’y a pas de déyot la-dedans. C’est un mot en l’air que ton « dévot, » une machine a faire peur aux moineaux. Il ne s’agit pas de se laisser mener par un mot que les copains vous flanquent a la figure en maniére de plaisanterie. Il faut voir clair 4 son affaire, et aller 4 la messe si le bon Dieu veut quwon y aille; car enfin, mon Pierrot, tu sais bien que c’est lui qui finalement réglera l’addition lahaut, et gare a qui se sera moqué de lui un peu trop ici-bas!
— Le bon Dieu!... sans doute!... je sais bien ce que tu veux dire. J’y pense, va, plus que tu ne crois; je sais ce que je lui dois et je t?assure que nous sommes bons amis. Je n’en ai pas peur. Pour sir que sil était dans cette affaire de messe, ca serait autre chose. Je marcherais, tu peux m’en croire... é te
— Mais il y est, mon bon, et il n’y a que lui ladedans !
— Allons done, farceur! c’est notre curé qui dit ca. Tu ne yas pourtant pas me faire avaler que notre curé ¢’est le bon Dieu!
— Mon pauyre garcon, comme tu es dréle! Tu vas bien ala messe quatre ou cing fois Van. Tu croirais faire mal en n’y allant pas. Eile ne te vient pourtant pas du bon Dieu cette idée-la. Crest du curé tout pur... un reste, par exemple!
— Du curé, si tu veux... Il faut bien de la reJigion, et j’en ai; je ne suis pas un impie. Mais les