‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 7 sur 276 · IV. — Ou le P. Froget dévie · texte numérisé non relu

IV. — Ou le P. Froget dévie

Il paraitra étrange que, nous basant sur les mémes textes de saint Thomas, nous aboutissions, le P. Froget et nous, a des conclusions opposées. L’un des deux a nécessairement dévié de la pensée de saint Thomas et, tout naturellement, nous pensons que ce n’est pas nous. Nous voudrions montrer au P. Froget que c’est lui qui a dévié, sans qu’il s’en doute, et comment.

Nous ne lui reprocherons pas d’avoir mal cité ; non, ses citations sont exactes; nous les avons vérifiées. Nous ne lui reprocherons pas non plus Vavoir voulu tirer a lui les textes qu’il cite : il a grand soin de les bien traduire, et il le fait avec une netteté a la fois facile et élégante qui prouye qu'il posséde aussi bien la langue de saint Thomas que la langue francaise. I] s’est d’ailleurs tellement identifié la langue de saint Thomas que, laméme ou il exprime ses propres pensées, on croit entendre la parole du saint Docteur ; c’est quelque chose d’analogue & ce qu’on remarque dans saint Bernard dont le style est plein de souvenirs, d@allusions,. de tournures et expressions bibliques.

Cette identification nous parait avoir eu pour effet, dans l’article du PP. Froget, de lui faire croire qwil suivait encore la pensée \de saint Thomas, quand il s’en écarte quelque peu. Bt ainsi, avec la loyauté la plus parfaite, il a pu préter a saint Thomas quelques modalités qui ne sont en réalité que sa propre pensée, & lui P. Froget. Crest ce oe nous allons montrer.

P. 540. — I affirme, avec saint Thomas, qu "il nest aucune matiére des vertus sur laquelle l’un ou lautre don n’ait A exercer son mode suréminent d’opération. Mais, dans cette phrase quirend exactement la pensée du saint Docteur dont il cite le texte, il glisse une expression qui tend a la restreindre. Voici la phrase entiére : « Il n’est aucune matiére des vertus sur laquelle l’un ou autre don ne puisse étre appelé, d um moment donné, a exercer n0m mode suréminent d’opération. »

Ne puisse, ad un moment donné, voila une modalité, une expression restrictive qui n’est pas dans les textes de saint Thomas. Mais elle exprime la pensée du P. Froget, qui n’admet pas l’exercice des — dons dans tous les actes surnaturels des vertus.

Page 551. — Ilest bien certain que, pour saint Thomas, les vertus disposent l’Ame a suivre le mouvement et la direction de la raison : cette assertion est fréquemment répétée dans ses articles sur les vertus et sur les dons. Mais nulle part on ne la trouve avec la modalité qu’y ajoute le P. Froget : « Pour lui, les vertus disposent Vame a suivre, mon seulement le mouvement et la direction de la raison, mais encore Vimpulsion — divine, au moins cette impulsion ordinaire et commune par laquelle Dieu applique a l’acte tout agent naturel ou libre. » Ce « non seulement..., mais encore..., au moins... » et tout ce qui en dépend n’est pas de saint Thomas, mais du P. Froget qui exprime ainsi sa propre pensée en termes empruntés a la langue de saint Thomas.

Page 056. — Examinant si les vertus sont avant les dons, saint Thomas dit « qu’une chose peut étre avant une chose de deux maniéres. D’une premiere maniére, dans l’ordre de perfection et de dignité, comme amour de Dieu est avant l’amour du prochain ; et, de cette maniere, les dons sont avant les vertus intellectuelles et morales, mais apres les vertus théologiques. D’une autre maniere, dans lordre de génération ou de disposition, comme l’amour du prochain précéde, quant

a acte, ’amour de Dieu; et ainsi les vertus morales et intellectuelles précédent les dons, parce que, par la-méme que l’homme est bien au regard de'sa raison, il est disposé 4 étre bién au regard de Dieu : « Per hoc quod homo bene se habet circa rationem propriam, disponitur ad hoc quod bene se habeat in ordine ad Deum. » (4a 2ae, g. 68, a. 8, ad 2). I] est bien évident que saint Thomas ne met pas ici sur le méme pied les vertus et les dons. Au commencement de sa réponse, les dons sont avant les vertus ; 4 la fin les vertus sont avant les dons ; mais cette antériorité des vertus regarde uniquement lordre de génération et de disposition a rece-

voir les habitudes des dons. — Or le P. Froget

cite de cette réponse le passage que nous avons

reproduit en latin: Mais, tout a sa pensée, il ajoute, sans sen apercevoir, au texte de saint Thomas plusieurs modalités qui en changent complétement le sens. Voici en effet ce qu’il a tiré du dit texte : « Per hoc quod, etc. » : « Quand il s’agit d’ceuvres ordinaires et communes, auxquelles ’homme se porte de luicméme, comment ne pas admettre, avec saint Tbomas, que la méme habitude qui incline la volonté 4 suivre le mouvement et la direction de la raison, la dispose pareillement a recevoir la motion divine ordinaire? » Saint Thomas parle des vertus et des dons; le P. Froget ne voit que les vertus. Saint Thomas établit une antériorité; le P. Froget voit une identité. Saint Thomas vise les habitudes : les habitudes des

vertus comme préparation A l’infusion des habi-

tudes des dons; le P. Froget n’apercoit que lés actes des vertus. Et il aboutit ainsi a tirer du passage une conclusion absolument étrangére a4 l’objet méme de l’article de saint Thomas : effet de la préoccupation (esprit.

P. 561. — Le P. Froget traduit ainsi le texte suivant : « Beatitudines dicuntur sola opera perfecta, que etiam ratione sux perfectionis, magis

-attribuuntur donis quam virtutibus: » « On ap-

pelle béatitudes les ceuvres parfaites qui, en raison méme de leur perfection, doivent étre attribuées aux dons plutdt qu’aux vertus. » Entre plus, magis, qwemploie saint Thomas et pluidt de la traduction, il y a une nuance qu’accuse da-

vantage le mot doivent. Si les ceuvres parfaites

des hbéatitudes sont attribuées plus aux dons qu’aux vertus, elles peuvent aussi étre attribuées, quoique moins, aux vertus. Si elles doivent plutot étre attribuées aux dons qu’aux vertus, c’est qu’elles ne peuvent étre convenablement attribuées aux vertus. Ainsi entre les deux il y a au

moins une nuance appréciable.

P. 566 et 567. — La doctrine de lVart. 4er, q. 68, ou saint Thomas affirme universellement, sans

aucune restriction, sans aucune détermination, la

nécessité des dons pour les ceuvres qui doivent nous conduire a la fin surnaturelle, est d’une grande netteté. Le P. Froget, suivant sa pensée

-personnelle quand il croit suivre encore la

pensée de saint Thomas, ajoute au texte une restriction qui n’y est pas contenue, qui méme est formellement repoussée par saint Thomas : « Ce n’est pas, dit-il, que, méme dans l’ordre de la grace, et malgré la possession défectueuse des vertus théologales, homme soit incapable @agir par lui-méme en toute rencontre. Informée

par les vertus infuses, sa raison peut, avec le se- .

cours ordinaire de la grave, accomplir plus d’un acte salutaire, elle peut le mouvoir dans une certaine mesure et commencer 4 l’acheminer du cété du ciel. » (4a 2ae, q. 68, a. 2). — Or, précisément, a

cet endroit méme, saint Thomas dit, dune ma-

niére catégorique et absolue, qu’en raison de l’imperfection dans la possession des vertus surnatu-

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relles, l’4me ne peut, sans l’inspiration du Saint- Esprit, faire les ceuvres qui conduisent a la vie éternelle : « Au regard de la fin surnaturelle vers laquelle nous meut la raison en tant qu’elle est de quelque facon et imparfaitement informée par les vertus surnaturelles, la motion méme de la raison ne suffit pas si elle n’est assistée d’en haut’ par Yinstinct et la motion de l’Esprit-Saint. » (Voir plus haut, p. 19).

Rien dans ces paroles qui autorise 4 dire que VPame peut avec les seules vertus surnaturelles, sans l’instinct et la motion de l’Esprit-Saint, faire quelques actes propres 4 nous acheminer vers la fin surnaturelle. Il n’est pas dit que la raison informée par les vertus « n’est pas en mesure de nous conduire définitivement au port du salut » (p. 566), mais simplement de nous y conduire : le mot « définitivement » et la modalité qu'il exprime}sont du P. Froget, non de saint Thomas.

Il ensest de’méme des mots « de temps en temps » dans la phrase suivante : « Nous avons donc besoin de temps en temps, dans le cours de notre vie, de la motion spéciale de l’Esprit-Saint, et, par conséquent, des dons qui nous y disposent » (p. 567): c’est toujours qu’entend saint Thomas et lui-méme le dit) (ib:ad 2): « Les vertus théologales et morales ne perfectionnent pas tellement ’homme par rapport 4 la fin derniére qu'il nait toujours besoin détre mu par un instinct supérieur de |’Hsprit-Saint. » Ce « toujours » qui répond si bien a la pensée de saint Thomas et qui, du reste, est authentiquement de lui, géne la marche du P. Froget: sans vouloir aucunement fausser le sens, mais par l’entrainement de sa pensée, le P. Froget y ajoute une restriction : « Il n’est, dit-il, aucune époque de la vie, aucun état, aucune condition humaine qui puisse se passer des dons et de leur divine influence; ils ne sont pourtant pas nécessaires pour tous et chacun des actes surnaturels. C’est avec cette restriction qwil faut entendre le toujours de la réponse ad 2™ » (p. 567). En se heurtant 4 cette pierre qui barrait la route, le P. Froget aurait dd s’apercevoir qu’il n’était plus sur le bon chemin. I] nel’a pourtant pas vu : autrement, avec la loyauté qu'il a mise en toute cette discussion, il l’aurait reconnu et aurait repris la bonne direction.

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