ACTE I, SCÈNE I
pour le bon vin, l'autre pour les beaux meubles ; l'autre pour les bonnes fermes et les moulins ; ils achetaient ce qu'on trouvait de mieux en Alsace et dans les Vosges. (S'interrompa?it.) Mais tirez un peu la nappe, Lisbeth, ça fait des plis au milieu. (Lisèetk tire la nappe \ Catherine passe les mains dessus.) C'est bien ! à présent, mettons le couvert.
Lisbeth. — Est-ce qu'il faut plier les serviettes en bateau ou en bonnet d'évêque?
Catherine. — Comme vous voudrez ; c'est égal.
Lisbeth, continuant son travail. — Ouiv vous avez de beau linge et de belle vaisselle, une grande maison remplie de la cave au grenier ; mais tout ça, voyez-vous, mademoiselle Catherine, ce n'est pas encore le honneur .... Il vous manque
Catherine;, l'interrompant. — Eh ! je le sais bien. Ce qu'il nous faudrait, ce serait une bonne femme et des petits enfants.
Lisbeth. — Justement ! . . . . Il ne veut donc pas se marier, M. Fritz?
Catherine. — Non.
Lisbeth. — Quelle drôle d'idée ! Un homme si bon, si charitable. . . . qui rendrait une femme si heureuse !. .. Ah ! je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi, depuis la mort de mon pauvre mari Qu'est-ce que je
serais devenue sans M. Fritz, avec mes quatre enfants ? nous serions tous morts de faim.
Catherine, s' interrompant dans son travail. — Écoutez, Lisbeth, il ne faut jamais parler de cela, je vous l;ai déjà dit ; si M. Fritz l'apprenait, il ne serait pas content.
Lisbeth, étonnée, — Et pourquoi donc, mon Dieu?
Catherine. — Je n'en sais rien .... mais c'est comme cela. Les uns se cachent pour faire le mal, M. Kobus, lui, se cache pour faire le bien. Ce n'est pas un homme comme les autres, voyez-vous, L,isbeth ! L,e vieux rabbin David dit que M. Fritz est un original, et je crois qu'il a raison. S'il ressemblait à tous les autres hommes, est-ce qu'il ne serait pas marié depuis longtemps?
IyiSBKTH. — Qu'est-ce qui peut donc l'arrêter? Il est riche. ... il se porte bien. ... il n'a pas encore quarante ans.
Catherine, l'interrompant. — Des idées, L,isbeth, rien qne des idées. Il s'est mis dans la tête qu'une femme le gênerait à cause de ses vieux amis ; qu'elle trouverait à redire sur sa pipe, sur la brasserie, sur ci, sur ça, enfin qu'elle voudrait le commander.
Lisbeth. — Ce n'est pas l'embarras ; bien des femmes, au lieu de vivre tranquillement dans leur maison, à soigner leur ménage, passent leur temps à faire des visites, et ne pensent qu'à conduire leur mari par le nez.
Catherine. — Vous avez raison Iyisbeth, mais avant de se marier, on prend des informations.
IyiSBETH. — Et le vieux rabbin David ne refuserait pas un bon conseil à M. Fritz.
Catherine. — Vous pensez bien, le plus vieil ami de la famille ! Déjà du temps de M. le juge de paix, il venait à la maison ; il faisait sauter le petit Fritz sur
ses genoux, il se laissait tirer la barbiche Ah ! si
M. Kobus voulait l'écouter !
Iyisbeth . — En a-t-il fait des mariages, le père David ! en a-t-il fait depuis quarante ans !
Catherine. — Que voulez-vous ? C est son bonheur