ACTE II, SCÈNE VII
David, dun ton grave, après un instant de silence. — Kobus, tes plaisanteries sur le mariage me rappellent une vieille histoire. . .
Fritz, tout réjoui. — Quelle histoire, David? C'est bien sûr quelque chose du temps de Josué.
Hankzô. — Oui, raconte-nous ton histoire, rebbe, ne te fais pas prier
Frédéric. — Ça doit être réjouissant.
David. — Eh ! pas si réjouissant que tu le penses
mais chacun peut en faire son profit ! (// descend lentement la scène, suivi de Kobus, de Frédéric et de FTa?iezô. qui se font des signes.) Dans le temps, disait cette histoire, il y a de cela des centaines d'années, vivait un peuple bon et brave, mais léger, aimant trop le plaisir, et l'esprit tourné à la moquerie. Il habitait un pays comblé de toutes les bénédictions du ciel. Or, ce peuple étant devenu riche, il voulut jouir de sa richesse et s'adonna au plaisir. Les plaisirs ont cela de particulier qu'ils coûtent cher et ne rapportent rien ; c'est le contraire du travail ! D'un autre côté, quand on s'amuse, on oublie vite les devoirs. . . Bref, la contagion s'étendit partout. {Silence.') Quelques hommes de cœur, voyant ces choses, essayèrent de faire appel à la raison au sentiment, au patriotisme. On ne les écouta point. Que venaient faire ces prophètes de malheur au milieu d'une si joyeuse existence ? Et comme ce peuple avait beaucoup d'esprit, il tourna même ces braves gens en ridicule ; il en fit des gorges chaudes ; ce fut comme une nouvelle réjouissance ajoutée à toutes les autres. (77 regarde Kobus, Hanezô et Frédéric, en prenant une pyise.)
Fritz, à part, — Où donc veut-il en venir?
5o t'AMI FRITZ.
David. — Tout allait très bien. . .
Frédéric, l'interrompayit. — Parbleu !
David. — Tu trouves, n'est-ce pas ?
Frédéric. — C'est clair. . . on s'amusait !. . •
David. — Oui. . . on s'amusait. . . Malheureusement, à côté de ce peuple, et séparés de lui seulement par une grande rivière, vivaient sur une terre ingrate une race d'hommes roux, pourvu de larges mâchoires et d'un appétit formidable. C'étaient des barbares, vivant de chasse et de vol. Mais pour être juste, il faut dire aussi j^ue ces hommes roux avaient une grande vertu ; ils respectaient la famille. Naturellement ils regardaient d'un œil d'envie du côté de leurs riches voisins. Finalement ils se comptèrent et se dirent : " Nous sommes plus nombreux que les autres ... si nous passions la grande rivière... quel butin nous ferions là-bas!" Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais ces barbares allaient à la bataille comme des troupeaux, et les autres avaient à leur tête de vieux tacticiens versés dans l'art de la guerre : ils furent taillés en pièces ! Cela ne les empêcha pas de revenir ; battus de nouveau, ils revinrent et furent encore repoussés. Cela dura longtemps de la sorte. Mais comme les hommes roux revenaient toujours plus nombreux après chaque défaite, et que les autres ne pouvaient pas réparer leurs pertes et voyaient leurs défenseurs diminuer après chaque victoire, il arriva que le peuple qui s'amusait si bien et qui avait tant d'esprit, finit par être écrasé sous le nombre. L,es barbares le réduisirent en servitude ; ils se partagèrent son pays, qui perdit jusqu'à son nom ; au lieu de s'appeler la Gaule, il s'appela la France, le pays des Francs. (Se tozirnant vers Frits.) Je crois que de pareilles histoires